GUERRE D’INDÉPENDANCE
Géni(t)alité. Féminologie IV, des femmes-Antoinette Fouque, 2023
Entretien avec Anne Andreu, publié dans Télé Obs du 27 novembre au 3 décembre 2008.
Anne Andreu – La création du Mouvement de libération des femmes (MLF) en 1968 renvoie pour vous à un engagement politique mais aussi à une expérience personnelle.
Antoinette Fouque – En octobre 1968, quand nous avons créé le MLF, nous voulions nous engager dans ce qui nous tenait à cœur et à corps. Monique Wittig voulait libérer l’homosexualité et inventer un lesbianisme débarrassé du terme « femme ». Moi, je voulais libérer la procréation : Mai 68 avait été une révolution politique, mais, dans ma vie, la déflagration intime, psychique, avait été la naissance de ma fille et l’expérience de la grossesse, cette expérience intérieure, au plus réel, au plus charnel, comme l’expérience poétique. En créant le MLF, je voulais répondre à la question : qu’est-ce qu’une femme qui transmet la vie, en enfantant d’une fille, qui va enfanter d’une fille ? Quand nous disions : « Un enfant si je veux, quand je veux », il ne s’agissait pas tant d’avortement que de droit à une fécondité sereine et maîtrisée, un accomplissement narcissique, le dernier stade de la maturation pour une femme. J’ai toujours voulu que les femmes puissent réaliser l’intégralité de leurs compétences, créer et procréer.
A. A. – Aujourd’hui, on voit ressortir un vieux serpent de mer, l’idée d’un clash entre les mères et les filles.
A. F. – En levant les tabous, le mouvement a éveillé des phobies. Revoilà la serpente tentatrice, la Sphinge, la mère éternellement mauvaise, la mère bouc émissaire. Là est le crime patriarcal par excellence : diviser les mères et les filles pour régner. Avec le MLF, au contraire, nous avons créé une véritable solidarité entre les générations.
A. A. – Lisez-vous dans la situation actuelle des signes de régression ?
A. F. – Avec la crise économique grave, le risque de régression sociale est réel. Ce sont les plus pauvres, les plus frappés par les discriminations, qui vont en faire les frais, et, au bas de l’échelle sociale, les femmes. J’ai publié, il y a plus de trente ans, Femmes, race et classe d’Angela Davis[1]. Ces trois luttes sont les trois brins d’une même tresse qui veut un changement complet de structure politique. Il ne peut pas y avoir de libération des femmes sans indépendance à tous les niveaux. D’où la loi sur la parité, pour laquelle je me suis battue dès la fin des années 1980, et mon insistance sur une laïcité qui intègre les droits des femmes.
A. A. – Le film présente un beau portrait de votre mère.
A. F. – Ma mère était géniale : elle avait une force vitale qui lui faisait lire le monde comme elle ne savait pas lire un livre. Dans cette révolution qui vient, je souhaite que les femmes ne perdent pas, par une occidentalisation matricide et ravageuse, ce génie naïf, natif, que j’appelle la géni(t)alité, la création première, cette énergie obscure qui a fait de nous des humains. Le réel doit rester au monde dans sa vivacité et sa prégnance. Je pense souvent à Joë Bousquet. Ce poète m’a accompagnée toute ma vie, et avec lui, je pourrais dire que « vivre est un enchantement ». Il a montré que la non-motricité n’était pas l’absence de mouvement ; il a été un résistant pendant la dernière guerre, comme il a été un résistant dans la vie. Les Américains qui viennent d’élire un président noir avaient élu à quatre reprises Roosevelt qui n’avait pas l’usage de ses jambes. La poésie fait voyager et le mouvement psychique peut mener très loin les révolutions.
A. A. – Tout n’est pas gagné. Quel avenir voyez-vous pour la condition des femmes ?
A. F. – L’élection de Barack Obama vient de nous faire franchir un pas symbolique immense. La libération des femmes aujourd’hui passe par cette brèche ouverte. Ici, dans les quartiers, partout, il faut que les femmes puissent apporter leur force, leur courage et leur capacité de résister à la catastrophe économique. L’ONU a souligné dès 1992 que les femmes n’étaient plus seulement les bénéficiaires de nouveaux droits, mais qu’elles étaient les actrices principales du changement. Il faut organiser un Grenelle des Femmes pour que vienne le temps d’après la guerre, le temps de la reconstruction, de la vraie libération.
[1] Angela Davis, Femmes, race et classe, des femmes-Antoinette Fouque, 1983 ; poche, 2020.

