RECONNAISSANCES

Il y a deux sexes. Essais de féminologie, Gallimard collection Le Débat, 1995 et 2004 (édition revue et augmentée), Poche Folio n°161, 2015 (édition revue et augmentée)

Extrait du texte de soutenance pour « l’habilitation à diriger des recherches », présenté à l’université de Paris VIII, le 9 mars 1994, à un jury composé de Francine Demichel (présidente), Hélène Cixous, André Demichel, Jean-Pierre Gastaud, Blandine Kriegel.

 

Du temps de mon éducation culturelle au lycée, et de mes premiers apprentissages, en écho plus particulièrement à deux textes travaillés en classe de troisième, m’est venue – après-coup d’une curiosité infantile précoce – une sorte de vocation à chercher, chercher à apprendre pour connaître, chercher à comprendre pour exister. Le premier texte était d’un écrivain italien de la fin du XIXème siècle (était-ce Pascoli ou Fogazzaro ?) Il vecchio scolaro, ou « L’étudiant à vie », et le deuxième, de Montaigne, Les Essais et en particulier un texte que je réintitulerais : « De l’évanouissement comme expérience ».
Au terme de ma formation universitaire, je me suis engagée dans une double voie : une recherche de sociologie littéraire à l’Ecole pratique des hautes études avec Roland Barthes, sur les avant-gardes françaises et italiennes et sur la pensée des années soixante ; après des années de vie adulte, j’étais devenue « une question pour moi-même »[1], je me suis engagée dans une recherche psychanalytique, qui, comme chacun sait, est expérience de connaissance, exige la cure, et pas seulement l’accès à un savoir constitué, transmis par des séminaires théoriques, des séminaires cliniques et les groupes de recherches d’une école. Ce furent, pour moi, la cure avec Jacques Lacan, ses séminaires théoriques à l’Ecole normale supérieure et ses séminaires cliniques à Sainte-Anne et, enfin, les groupes de recherche avec les psychanalystes de l’Ecole freudienne, Serge Leclaire en particulier, mais de nombreux autres, parmi lesquels Michèle Montrelay.

Dès sa naissance, mon M.L.F., si j’ose dire, sera imprégné de cette orientation de recherche. La séance du 5 mars 1994, de l’ « Institut d’enseignement et de recherches en sciences des femmes ou féminologie », (que j’ai créé il y a plusieurs années, mais qui, cette année, a été rendu plus public) m’a remis en mémoire, grâce à un exposé de Françoise Ducrocq, professeur d’anglais à Paris VII, sur la petite enfance du mouvement, que ce M.L.F. fut à ses débuts, pour la plupart, à la fois activiste (on agit, on est dans les luttes) et idéologiquement assez dogmatique (on critique mais on suit les maîtres à penser, Marx, Althusser…), en héritage du gauchisme révolutionnaire. Mais, très vite, ce M.L.F. fit la part de ce qu’on nommait alors « le vécu », et dans les très originaux « groupes de conscience », à peu près uniques dans les groupuscules, la parole des femmes s’énonçait en marge ou à l’encontre de tous ces savoirs institués. A la lueur des deux expériences majeures, celle de la procréation que j’ai longuement développée dans le corpus de ma thèse et celle de la psychanalyse dont je viens de parler, il m’apparaissait alors qu’un remaniement des énoncés et de l’écoute était indispensable.

L’action et la révolution imposaient savoirs et maîtres à penser ; la raison et la folie des femmes imposaient aussi de s’en déprendre et de déceler sous le système, l’idéologie masculiniste de Freud, de Lacan mais aussi d’Althusser, de Marx et d’autres ; la sagesse, enfin, requérait de ne pas se laisser piéger dans les impasses des passages à l’acte qu’étaient le plus souvent les actions activistes, répétitives, voire suicidaires, et dans des motivations préanalytiques qui prétendaient à tout prix ignorer l’existence de l’inconscient.
Exploration d’un « continent noir » ou découverte d’un nouveau monde, la création du groupe de recherches « Psychanalyse et Politique » est, dès la fin de l’année 68, une tentative pour se lancer dans l’aventure d’articuler l’inconscient à l’Histoire et le sujet à la culture. Prétendre travailler avec et contre le psychanalytique et le politique à la fois, c’était s’en prendre à ce que Michel Foucault, dans sa très belle leçon inaugurale au Collège de France, présente comme les deux pôles majeurs du pouvoir, c’était vouloir déconstruire les idéologies, réinventer le politique et même tenter de le reconstruire. Constater que l’expérience spécifique des femmes, leur faire universel, ce qui est désigné par Engels, dans L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat comme une production humaine, par opposition à la production de biens -sans que cela donne lieu à un travail et à une élaboration conceptuelle-, restait forclos, à ce titre, de la théorie de l’économie politique et de la théorie psychanalytique.
En ce qui concerne la méthode, je voudrais insister ici sur la valeur et la fonction de l’expérience et de cette forclusion de la production de vivant. Je renvoie, à propos de l’expérience, à Roger Munier :

« Il y a d’abord l’étymologie. Expérience vient du latin experiri, éprouver. Le radical est periri que l’on retrouve dans periculum, péril, danger. La racine indo-européenne est PER à laquelle se rattache l’idée de traversée et, secondairement,  celle d’épreuve. En grec, les dérivés sont nombreux qui marquent la traversée, le passage : peirô, traverser; pera, au-delà; peraô, passer à travers; perainô, aller jusqu’au bout; peras, terme, limite. Pour les langues germaniques, on a en ancien haut allemand, faran, d’où sont issus fahren et führen, conduire. Faut-il y ajouter justement Erfahrung, expérience, ou le mot est-il à rapporter au second sens de PER : en ancien haut allemand fara, danger, qui a donné Gefahr, danger, et gefährden, mettre en danger ? Les confins entre un sens et l’autre sont imprécis. De même qu’en latin, « periri », tenter et periculum, qui veut d’abord dire épreuve, puis risque, danger. L’idée d’expérience comme traversée se sépare mal, au niveau étymologique et sémantique, de celle de risque. L’expérience est au départ, et fondamentalement sans doute, une mise en danger. »[2]

Parler d’expérience plutôt que de vécu, c’était se déprendre des doctrines toute faites, des « ismes », et pour moi, du féminisme en particulier, et tenter de faire une place au sujet, à l’inconscient, au corps, au corps sexué, bien sûr ; c’était donc remodeler la raison et la conscience moderne que pouvaient se donner à ce moment-là les sciences humaines, les sciences sociales. Se vouloir sujet et objet de la recherche, banaliser ce qui naguère apparaissait impossible à des savants n’allait pas sans grandes difficultés.
La première expérience de tout être vivant – personne ne saurait le contester – est celle de l’avant-naissance et de la naissance. On sait l’importance qu’Hannah Arendt, dans La condition de l’homme moderne[3] accorde à la naissance dont elle fait quasiment un concept. Mais elle ne développe pas le fait qu’il n’est pas indifférent de naître fille ou garçon et que cette différence sexuelle conditionne une différence de destin, en ce qu’elle n’est pas uniquement une différence anatomique, parce qu’elle se trouve accueillie dans ce qu’on appelle l’ordre symbolique : la naissance d’un être humain n’est pas un fait de nature mais un fait de culture.
« N’être » fille (comme je l’écris) est vécu depuis l’aube des temps et aujourd’hui encore, dans la plupart des pays, comme une catastrophe. N’être fille, c’est être soumise à l’oppression radicale d’un sexe voué à la reproduction de l’espèce. Mais naître femme, c’est aussi le destin de naître et de faire naître, ce qui n’est pas le cas du naître homme. Naître homme, c’est en grande partie se sentir exclu du faire naître. D’où une série d’affects contradictoires : émerveillement, curiosité, sentiment de mystère, de secret mais aussi rejet, phobie, envie et encore, substitution, exploitation, imitation du phénomène de la gestation. L’expérience spécifique du faire naître me parait fonder, en l’état actuel de nos connaissances, la condition même de la femme moderne. C’est du moins une hypothèse. En poursuivant le propos d’Hannah Arendt, je dirai que le caractère anastrophique du naître et du faire naître des femmes, opérerait un retour du forclos sur le mode génital, créatif, plutôt que sur le mode psychotique et définitivement emmuré dans le silence.
La gestation, expérience initiale et ultime du développement et de l’accomplissement narcissique des femmes, constitue l’expérience princeps, la pensée première, le coeur même de la connaissance, le paradigme de l’éthique, le penser à l’autre en tant que sujet. C’est la capacité d’autre et la reconnaissance de l’autre : amour du prochain et démocratie. C’est pour les femmes la voie royale de la pensée ; en revanche, pour les hommes, c’est l’expérience impossible, le réel interdit donc forclos.

Le concept de forclusion n’est pas aisé à définir. C’est un concept qui a été forgé par Lacan en psychanalyse mais qui n’est pas étranger au discours juridique. Je citerai le dictionnaire historique de la langue française :

« De tous les préfixes verbaux de « clore », seul « forclore » a été formé en français, de l’ancienne préposition fors, « hors de, dehors », et de « clore ». Le mot a été supplanté par « exclure » (d’une formation latine comparable, de ex et claudere) mais s’est maintenu avec sa spécialisation juridique : « enlever à quelqu’un la possibilité de faire un acte ou d’agir en justice après l’expiration d’un délai ». Son nom d’action « forclusion », formé d’après « exclusion », est un terme de droit réintroduit en psychanalyse par Jacques Lacan pour traduire le mot Verwerfung, « rejet », employé par Freud en relation avec la psychose ; le mot concerne le rejet primordial d’un signifiant fondamental hors de l’univers symbolique du sujet. Ce mécanisme, distinct du refoulement, serait à l’origine de la psychose. »[4]

Il y a d’autres définitions, dans le Manuel de psychiatrie par exemple, qui reviennent à peu près au même et une nouvelle définition dans le Vocabulaire de la psychanalyse, lacanienne en particulier, qui fait allusion aussi à un sens linguistique du concept de forclusion, ce qui l’enrichit considérablement.
Cette production, ce faire naître impossible pour les hommes, sera donc, en conséquence de tous ces affects contradictoires que je viens de signaler, l’objet d’un refoulement radical, originaire chez Freud (origine du refoulement et refoulement de l’origine) Je rappelle que le refoulement est un des concepts fondamentaux de la théorie analytique. Dans Un Souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, on peut voir comment Freud, inventeur de l’inconscient, spécialiste de la levée du refoulement, chercheur acharné du travail du rêve, éternel enfant curieux du « d’où viennent les enfants ? », savant plus qu’artiste voué à comprendre le secret, sous-estime la libido sciendi, la pulsion épistémophilique à cet endroit, de l’artiste Vinci, pour imposer sa propre théorie infantile de la génitalité et privilégier le travail de l’art par rapport au travail de la psychanalyse.
Lacan, dans Les Complexes familiaux dans la formation de l’individu, conclut des propos sur les fonctions matricielles et paternelles par cette phrase, somme toute cavalière :

« Il y a tout de même quelque chose qui échappe à la trame du symbolique c’est la procréation, dans sa racine essentielle, qu’un être naisse d’un autre.(…) Il y a en effet quelque chose de radicalement inassimilable au signifiant, c’est tout simplement l’existence singulière du sujet. Pourquoi est-il là ? D’où sort-il ? Que fait-il là ? Pourquoi va-t-il disparaître ? Le signifiant est incapable de lui donner la réponse… »[5].

Lévi-Strauss, de son côté, confie à André Green, à propos de sa théorisation du système élémentaire de la parenté, son peu de souci de la fonction maternelle dans cette élaboration :

« C. L.-S. : Beaucoup plus intéressante est la question de la non qualification des relations entre la mère et l’enfant. Et je n’ai pas besoin de dire que c’est un problème qui m’a pas mal tracassé. Mais si je ne l’ai pas fait intervenir, c’est que je n’avais pas besoin de cette hypothèse ; dans la plupart des cas, les sociétés que nous étudions normalisent le rapport entre le mari et la femme, normalisent le rapport entre le frère et la soeur, normalisent le rapport entre le père et son fils, mais ne normalisent pas – ou en tout cas pas au même degré – le rapport entre la mère et ses enfants. Au contraire, pour vous les psychanalystes, il s’agit là d’un rapport essentiel. Mais je dirai que les deux choses sont liées, et qu’il faut précisément que, pour nous, ce rapport ne soit pas normalisé, pour que vous puissiez intervenir et trouviez votre place (rires). Car si l’ethnologue se mêlait de spécifier, pour chaque société, le rapport entre la mère et ses enfants, il dirait alors au psychanalyste : »Nous expliquons tout, vous n’avez plus rien à dire ». Or il y a des choses que nous ne pouvons pas dire. Que faisons-nous ? Nous essayons de déterminer, pour chaque société, une sorte de paradigme collectif des attitudes. Et vous, vous partez de la constatation que ce paradigme n’est pas respecté d’égale manière par toutes les configurations familiales à l’intérieur du groupe, qu’il y a du jeu, qu’il y a de la variation ; ce trou, que nous vous laissons, c’est la place de ce jeu et de ces variations, que vous avez pour mission essentielle d’étudier. (…)

A.G. : La question qui me préoccuperait, c’est que vous dites faire l’économie de cette relation (mère-enfant), que vous n’en avez pas besoin puisqu’il n’y a pas de régulation sociale à ce sujet.

C.L.-S. : Je n’en ai pas besoin pour expliquer les conduites collectives.

A.G. : Pour nous, en effet, nous disons que c’est essentiel, pour deux raisons : la relation de la mère à l’enfant n’est pas seulement envisagée dans un caractère structurant normatif, par rapport au groupe social, mais il est tout à fait capital pour le problème de l’identité, de voir de quelle façon cette mère va « voir » son enfant ».[6]

Il n’est pas question de voir comment elle va le fabriquer, le produire pendant neuf mois, avec son corps et sa chair.
André Green, de son côté, dans un travail sur Proust et George Sand, parle à propos de la difficulté et du génie créateur de Proust de « réserve de l’incréable »[7], évitant ainsi d’affronter le conflit génital de l’homosexuel Proust, quant à l' »improcréable » et non pas l’incréable.
L’expérience impossible aura pour double conséquence l’oubli par les grandes constructions théoriques, par les grands systèmes de pensée, de la gestation, de la procréation, de la mère même ; la relégation des femmes, là où elles vivent, pensent, selon le préfixe pro-, projets, promesses, programmes, progrès, se trouvera affectée de la marque in. L’expérience impossible aux hommes, devient l’expérience poétique et éthique indicible, invivable, intransmissible, et les femmes sont condamnées avec elle.
La génitrice, comme productrice de vivant-parlant, se trouve forclose de la loi de l’homme universel et de ses ordres monistes. C’est ce que j’ai longuement tenté de développer dans les travaux rassemblés dans ma thèse.
Et, bien sûr, la réalité de la gestation, renvoyée hors du champ symbolique, ne cesse de faire retour dans le réel politique, économique, social et juridique, et dans quelques sciences folles, comme la démographie. La production humaine déniée dans ses valeurs nécessaires et dans sa fonction indispensable, revient comme prescription aliénante, devoir sacrificiel, obligation esclave, chaque fois qu’un Etat conservateur, dans une histoire en crise, décrète l’enfermement des femmes par un renforcement de la famille ou une politique nataliste.
La levée de censure de Freud sur le travail du rêve, la levée de censure de Marx sur la force de travail des prolétaires, nous donnent les outils et les moyens de lever la censure, non seulement sur le travail, l’oeuvre, l’action – ce que Hanna Arendt appelle la vita activa – des femmes, mais aussi sur leur pensée spécifique, sur leur mode de pensée original, et sur la procréation, la pensée-chair – ce que Hanna Arendt appelle la vita contemplativa – et même d’émettre l’hypothèse que la gestation en soi conjugue vita contemplativa et vita activa, lève, excède cette opposition où on a toujours voulu enfermer ces deux composantes de l’activité humaine[8].
Cette levée de censure permettrait de faire sortir les femmes d’un sous-terre psychogène, d’un état d’exclues-internées (selon le concept élaboré par Jacques Derrida), d’un statut de hors la loi, d’étrangères radicales, d’immigrées de la citoyenneté, à quoi les condamne paradoxalement la prescription au et la forclusion du matriciel.
J’ai tenté de développer, ailleurs dans mes travaux, comment l’accès du savoir forclos à un mode de connaissance scientifique, pouvait donner naissance à un mode de pensée matérialiste plutôt qu’idéaliste, politique plutôt que métaphysique ; et donner lieu, plutôt qu’à l’être pour la mort de l’Apocalypse et de la démographie catastrophique, à l’être pour la vie, du naître et faire naître anastrophique et éthique.
L’urgence et l’actualité de cette recherche, en ces temps de crise grave, pour les femmes en particulier, dont le pouvoir d’Etat songe à réduire le droit au savoir et le droit au travail, n’échappera pas aux consciences vigilantes et aux spécialistes de la philosophie, de la création littéraire et du droit, que vous êtes. Faute de penser le droit des femmes à la procréation, « liberté, égalité » demeureront des principes leurrants pour nous, et « fraternité » ne donnera jamais naissance à une solidarité des hommes et des femmes dans un monde hétérosexué. Seule la traduction juridique d’une théorisation rigoureuse de cette question, pourra faire aboutir des actions politiques en faveur des femmes. Là où les politiques ne pensent pas, le droit se fige en arguties techniques et excès de lois, et les citoyens régressent dans la dépendance et la dépression.

Le doctorat donc, comme étape maturative, aurait porté ses fruits. Mme le professeur Francine Demichel m’a proposé, en 1992-1993, de faire un séminaire et m’a confié une co-direction avec elle de D.E.A., dans le cadre du D.E.A. « Droit, économie et sociologie de la décision médicale »  dirigé par M. le professeur André Demichel.
Trois D.E.A. ont été obtenus, avec mention, sous cette double direction, travaux qui mettent en évidence la méthode : notre volonté de lier l’expérience, la réflexion et l’action. Il s’agit d’un travail collectif en trois parties autour de la question : « Le viol est-il un crime contre l’humanité ? » ; une synthèse des connaissances (historiques, sociales, juridiques, politiques) sur le viol, des actions concrètes de solidarité auprès des femmes victimes (en particulier, celles auprès des femmes violées et torturées dans la guerre en ex-Yougoslavie), et les actions juridiques (par exemple, celles menées pour faire reconnaître le viol comme un crime contre l’humanité, sous forme de pressions sur les instances internationales[9]). C’est donc à la fois un ensemble d’actions en situation, de bilans des connaissances sur le sujet et d’analyses qui tentent une avancée théorique, politique et juridique conceptuelle quant au viol.
La reconduction du séminaire pour l’année 1993-1994 à été suivie de la création d’un groupe de recherches qui reprend et développe le corpus de savoirs, sur et par les femmes, la réserve de savoir-faire, de savoirs empiriques, de pragmatiques (rassemblement de documents et élaboration de concepts, Observatoire de la misogynie…..) qui devraient venir dynamiser l’Université, et auquel l’Université pourrait accorder une légitimité après les avoir soumis à un certaine nombre d’exigences pour en faire une production universitaire transmissible.
La stratégie de ce groupe de recherches reprend la stratégie de ma thèse : subversion réciproque du savoir universitaire et du savoir forclos, transformation et intégration de l’un par l’autre. Double savoir, chiasmé, par une double institution de recherche, l’une extra-institutionnelle, l’Institut de recherches et d’enseignement en sciences des femmes et féminologie, l’autre institutionnelle (D.E.A. et structure universitaire, Paris VIII). Les deux structures, héritières de l’expérience « Psychanalyse et Politique », permettent de critiquer et de corriger les défauts de la méthode qui était celle du M.L.F. et d’en développer certaines richesses.
Du point de vue de la méthode, être à la fois sujet et objet de la recherche nous posait, dans les années soixante dix, bien plus de problèmes qu’à Montaigne, d’autant que, cette méthode héritée en grande partie de la psychanalyse, pour laquelle dire c’est faire, dire c’est transformer, se fondait sur une pratique orale et que de ce fait, nous étions nous mêmes matière de nos oeuvres, de notre travail, de nos actions, plus souvent que d’un livre.
Quant à la production de vivant, oubliée en arrière (du grec usteros), il reste difficile, aujourd’hui encore, de (se) la représenter comme un au-delà de l’instance phallique, théorisant la génitalité et clé de voûte du « contrat humain », auquel un humanisme supérieur ferait accéder le contrat social (c’est mon hypothèse).
Mais les échéances mondiales – les conférences de l’O.N.U. que je mentionnais tout à l’heure – nous imposent d’affiner une pratique existante de recherches en vue d’une action politique plus vaste. Et j’ai constaté, ces derniers mois, que le droit à la procréation, que j’ai essayé pendant des années de faire entendre à la pensée féministe ou socialiste, vient d’apparaître, ainsi nommé, dans les derniers textes de l’O.N.U..
Les femmes et les hommes qui participent à ce groupe de recherches (quatre-vingt environ) proviennent d’horizons très divers ; ils ont tous un passé de militants politiques, une compétence professionnelle spécialisée (avocat(e)s, médecins, universitaires, mathématicien(ne)s, agrégé(e)s de lettres, ingénieurs etc…), une expérience analytique, et une « conscience féministe ». Toutes et tous viennent là se dé-spécialiser, en quelque sorte, et essayer de se former  et d’élaborer en commun les « Sciences des femmes ».

L’habilitation que je viens demander ici, moins qu’une consécration de vingt-cinq ans de travail, ou qu’un encouragement à poursuivre, serait un outil, un passeport pour de nouveaux frayages, de nouvelles difficultés dans la création d’un champ épistémologique dont il m’a été impossible de détailler ici la complexité et la richesse. Elle faciliterait, j’espère, une avancée psychanalytique, politique et juridique dont nous savions, en l’initiant, qu’elle serait la marche la plus longue de l’histoire des femmes.

 

[1] Saint Augustin, Confessions, IV, 4, Paris, Garnier-Flammarion, 1964, p. 70.

[2] Réponse à une enquête sur l’expérience, Mise en page, n°1, mai 1972, cité par Philippe Lacoué-Labarthe in La poésie comme expérience, Paris, Christian Bourgois, coll. « Détroits », 1986, p. 31.

[3] Hanna Arendt, La Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, 1983.

[4] Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, 1992.

[5] Les Complexes familiaux dans la formation de l’individu, Navarin, 1984 (réed. De l’article « La famille », paru dans l’Encyclopédie française, Paris, Larousse, 1938), cité par Elisabeth Roudinesco, Le Nouvel Observateur, septembre 1993.

[6] Discussion à la suite de la communication d’André Green, au cours du séminaire de Claude Lévi-Strauss sur l’identité : Atome de parenté et relations oedipiennes, Paris, Grasset, 1977, p. 100.

[7] André Green, « La réserve de l’incréable », contribution au volume collectif Créativité et/ou symptôme, sous la direction de N. Niclaïdis et E. Schmidt Kirsikis, Paris, Clancier-Guénaud, 1982 ; paru in La Déliaison, Psychanalyse, anthropoculture et littérature, Paris, Belles Lettres, 1992.

[8] H. Arendt, La Condition de l’homme moderne, op. cit.

[9] Ainsi, par exemple, le travail au niveau juridique a débouché sur une lettre à M. Boutros Boutros-Ghali, secrétaire de l’O.NU., qui rassemblaient des considérants justifiant que les viols en ex-Yougoslavie devaient être envisagés non seulement comme des « crimes de guerre », mais comme des « crimes contre l’humanité », et punis en tant que tels. Cette position a été ensuite défendue en juin dernier à la Conférence des droits de l’homme ; elle le sera encore aux prochaines conférences de l’O.N.U., celle sur les populations, et surtout celle sur les femmes qui se tiendra en septembre 1995.

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