SUR LA TRAITE DES ÊTRES HUMAINS
Géni(t)alité. Féminologie IV, des femmes-Antoinette Fouque, 2023
Intervention en séance plénière du Parlement européen, à Strasbourg, le 18 janvier 1996, à propos du rapport de la Commission des libertés publiques sur la traite des êtres humains.
Alors qu’on enseigne aux écoliers du monde entier que l’esclavage est universellement aboli, ce que l’on désigne par traite des êtres humains aujourd’hui ne désigne rien d’autre que la forme la plus moderne de l’esclavage qui, en expansion croissante, tant quantitative que qualitative, refuse cependant de se nommer.
C’est le mérite de l’excellent rapport de Madame Colombo-Svevo que d’avancer ce mot dès les premières lignes.
Quantitativement, selon l’ONU, le BIT, les ONG autorisées, il y a aujourd’hui, dans le monde, 200 millions d’esclaves et ce, avec la complicité tacite des États dits civilisés.
Qualitativement, loin d’être le seul fait des sociétés archaïques, l’esclavage trouve dans l’économie moderne, mondiale, « libéralisée », des formes inédites. Le travail « délocalisé », clandestin, informel, la nécessité d’amoindrir à tout prix les coûts de production pour faire face à la concurrence lui ouvrent chaque jour de nouveaux espaces, de nouvelles complicités.
Les flux d’argent se chiffrent en milliards de dollars.
Qui sont ces nouveaux esclaves ? En majorité des enfants et des femmes, des petites filles surtout, à cause du commerce domestique et sexuel qui l’organise. Les chaînes aux pieds ont été remplacées par la confiscation des papiers, donc par la perte d’identité et une dépendance absolue au pays d’exil et au maître.
N’oublions pas la petite Philippine de 16 ans, Sarah Balabagan, qui meurt de peur en prison aujourd’hui à l’idée des cent coups de bâton qui l’attendent à sa sortie.
Car l’esclave-type, c’est une jeune femme « exportée » comme une marchandise d’un pays pauvre, qui se retrouve prisonnière, corvéable à merci, sexuellement exploitée, sans recours. Malgré un arsenal juridique très sophistiqué, la plupart du temps aucun texte ne fait explicitement référence à l’esclavage. En France, par exemple, il n’y a pas de délit d’esclavage. Il faut donc poursuivre les criminels pour des délits annexes, très secondaires.
Les mutations survenues sur notre continent depuis 1989, la féminisation de la pauvreté, l’absence d’une politique d’immigration communautaire, et d’une règlementation unique aux frontières de l’Union, favorisent une criminalité mondialisée et organisée en industrie.
Si l’esclavage ne désigne pas exclusivement la prostitution, en revanche aucune prostitution ne saurait avoir lieu librement dans un tel contexte. Que certains États de l’Union règlementent une prostitution prétendue libre qu’ils distingueraient d’une prostitution dite forcée – prostitution forcée, quel pléonasme ! – constitue ces États membres en proxénètes d’un libéralisme sauvage autant que barbare.

