MARIAGE ET PARENTALITÉ POUR TOUTES ET TOUS
Géni(t)alité. Féminologie IV, des femmes-Antoinette Fouque, 2023
Texte élaboré à l’occasion du projet de loi de 2013 reconnaissant le mariage homosexuel et ouvrant droit à l’insémination artificielle pour les couples lesbiens, mais n’autorisant pas le recours à la GPA pour les couples gays.
Le débat est passionné et passionnel.
Les opposants de gauche ou de droite sont des conservateurs, des Anciens ; ils agitent des arguments qui ne sont pas forcément de mauvaise foi, mais qui sont frappés au coin de la religion ou d’une idéologie, d’un fantasme, enfin d’une position défensive et phobique.
Les pro, bien que progressistes, sont pour partie aussi les conservateurs de l’ordre homosexué et métaphysique du monde, puisque la plupart de ces « Modernes » sont anti différentialistes, anti-naturalistes. Cependant, ce sont des gens qui ont réfléchi à la fois aux droits, aux avancées politiques et à la connaissance de l’inconscient. On pourrait presque dire qu’ils sont passés par l’analyse.
Il y a des contradictions sur lesquelles il faut statuer, pour chacun de nous, avant d’annoncer sa position : comme le Moi est feuilleté, le sujet est divisé, il y a plus qu’une contradiction, il y a presque deux inconciliables dans tout énoncé.
Je suis favorable au mariage pour tous[1] et à l’homoparentalité[2] parce que j’ai pensé ces questions, depuis bien longtemps, dès la naissance du MLF, en 1968.
Le MLF était un mouvement homosexué, et pas homosexuel, dont la création a permis l’invention à la fois de l’homosexualité féminine et d’une civilisation hétérosexuelle – pas seulement d’une culture. Des lesbiennes et des hétérosexuelles se retrouvaient dans un lieu non mixte, ce qui donnait des femmes avec des femmes dans un lieu politique comme dans un lieu érotique, à la différence de la vie familiale et sociale. Ce lieu de différence permettait à toute femme d’être dans une parole homosexuée et aux hétérosexuelles d’avoir une proximité, une affectivité, et parfois une expérience d’amour avec une femme. L’existence du MLF comme lieu non mixte a été la condition première de l’élaboration d’une identité entre femmes, propre à former une hétérosexualité équilibrée.
Afin de dissiper tout malaise entre les unes et autres, j’ai tenu chez moi en 1970 la première réunion sur l’homosexualité féminine, une réunion ouverte. Puis une discussion avec Guy Hocquenghem lui a fait prendre conscience que son homosexualité était un motif légitime de lutte politique ; peu de temps après notre rencontre, il a fondé le FHAR. Le mouvement gay et lesbien doit se souvenir qu’il est né du MLF et du désir du MLF de lutter contre toutes les formes de contrainte sexuelle[3]. Bien plus tard, durant mon mandat de députée européenne, j’ai eu à cœur de lutter contre l’homophobie.
Après avoir fui pendant quarante ans le réel de la différence des sexes dans l’affirmation de leur droit à l’égalité, ce sont les homosexuels eux-mêmes, ô paradoxe de l’histoire et du droit, qui aujourd’hui mettent la question de la procréation en avant – dont je n’ai cessé d’affirmer qu’elle était une différence incontournable. Le principe d’égalité est en effet aujourd’hui battu en brèche par le droit à la procréation.
Je discerne en premier lieu une question de vouloir et une question de pouvoir : des gens, quelle que soit leur orientation sexuelle intime, veulent se marier, c’est un fait. On ne discute pas du désir de se marier. Le mariage hétérosexuel est pour l’instant la norme : sur le pouvoir, les couples hétérosexuels peuvent, les couples homosexuels ne peuvent pas – c’est une question de droit, pas de désir. Il est temps que le pouvoir s’accorde au vouloir.
Le droit doit rendre possible tout ce qui est de l’ordre du désir humain. Combien de temps pourra-t-on refuser aux homosexuels le mariage et l’homoparentalité, c’est-à-dire le droit de désirer ? C’est inhumain, barbare, amoral, a-éthique. C’est nier la réalité sociale.
La République doit reconnaître des droits égaux à tous les citoyens, quels que soient leur sexe ou leur sexualité.
Reste la question de l’accès des couples homosexuels à l’adoption et à la procréation sous forme de Procréation Médicalement Assistée et de Gestation Pour Autrui.
C’est cette compétence des femmes, vécue par les hommes comme un « privilège », donc porteuse pour eux de privation, de frustration et de castration, qui a fondé finalement le patriarcat, les monothéismes et la domination masculine ; nul privilège en réalité, mais un esclavage maternel qui perdure encore. Faut-il maintenant, par le principe abstrait d’égalité, perverti, relancer en sens inverse et avec la même menace de frustration pour les hommes, cette compétence unique dans l’espèce comme un « privilège », accordé par la loi cette fois ?
On ne peut d’un même geste autoriser la procréation médicalement assistée aux couples de lesbiennes et refuser la gestation pour autrui aux couples gays, refuser qu’un géniteur puisse bénéficier d’un utérus altruiste. L’égalité doit abolir les avantages en droit : refuser l’équivalence, ce serait priver les hommes de la richesse de l’utérus au nom d’une supériorité humaine des femmes, ce serait la dictature du matriarcat après la dictature du patriarcat, c’est tout aussi anti démocratique.
Il faudrait que le principe soit d’égalité dans la différence. Je me suis toujours battue pour l’égalité sociale et économique tout en travaillant sur la différence : la question de la différence est une question de philosophie éthique et de pensée.
Concernant la filiation, on entend dire qu’il faut un père et une mère pour faire un enfant, donc qu’il faut un père et une mère pour l’élever. C’est faux : il faut un homme et une femme – jusqu’ici – pour désirer un enfant et c’est la femme qui le fait, qui le porte, qui le fabrique ; aujourd’hui, elle peut légalement l’élever seule, sans être mise au ban de la société et l’enfant a une légitimité, quoi qu’on pense.
Sous couvert de « sauver » la différence des sexes, effectivement incontournable, ce sont les notions de père, de mère, de couple hétérosexuel, de mariage, de culture religieuse qu’entendent préserver les opposants de l’homoparentalité. Car ne pas renoncer au père, c’est le patriarcat ; ne pas renoncer à la mère, garde chiourme du père, c’est la servitude volontaire.
Mais c’est très en deçà de ce que la réalité impose de penser aujourd’hui !
Ce qu’il faut retenir du père et mère, c’est le deux : deux sexes (ou deux genres), en tout cas un couple renvoyant à une relation adulte dont l’enfant bénéficie. Il faut une tripartition, pas forcément œdipienne mais générationnelle, pour que l’enfant ne se retrouve pas en tête-à-tête, c’est-à-dire en couple avec le parent, réel, biologique ou adoptant, avec les risques d’inceste que cela emporte. Vaut-il mieux une famille monoparentale, c’est-à-dire un enfant adopté par un célibataire, qui peut être un homosexuel, ou un enfant élevé par deux femmes ou par deux hommes, du point de vue de la formation psychique ?
Le roc primaire, incontournable, c’est géniteur, génitrice, gestatrice.
La pulsion de vie se déploie dans l’hétérosexualité et la singularité : un couple homosexuel qui veut des enfants est un couple hétérosexué dans la mesure où il y a quelque part un utérus symbolique, que la GPA introduit. Je ne vois pas pourquoi on interdirait à deux hommes ou à deux femmes de s’adjoindre un tiers pour donner vie à la pulsion de vie.
Être aujourd’hui contre l’homoparentalité est un déni de réalité, du conservatisme, et surtout une confusion du sexe et des genres ! Quiconque veut supprimer, les uns le sexe au profit du genre, les autres l’homosexualité au profit de l’hétérosexualité ou plutôt exclure l’homosexualité de la filiation, a tort. Le genre ne peut pas dénier la réalité du sexe, tant que la production de vivant passe par la différence des sexes.
Si ce qui mène à la parenté, c’est la procréation, qui, pour le génie génétique et biologique, est hétérosexuée, c’est le génie scientifique et technique humain qui peut conduire à la parenté réelle des homosexuels.
Il me semble qu’il s’agit d’affirmer une différence des sexes libérée par la technique : on ne peut plus dire aujourd’hui qu’il faut un père et une mère pour procréer. Il faut un ovule, un spermatozoïde, un utérus et un enfant : la production de vivant est nouvellement quadripartite avec la GPA. Laquelle désacralise la maternité, fonction patriarcale, en faisant éclater la notion de mère en génitrice et gestatrice – libérer la femme dans la mère était déjà un de mes points de travail dès 68.
Dès les années 1980, lorsque j’ai été confrontée à la pratique des « surrogate mothers » en Californie, j’ai affirmé ma pensée en faveur de la GPA[4], troisième étape du Mouvement de libération des femmes (après la maîtrise de la fécondité, l’IVG, et l’hétérogénéité politique, la Parité) en ce qu’elle levait la forclusion sur le corps d’une femme comme production de vivant[5] ; j’ai donc signé la pétition pour la légalisation de cette pratique et soutenu le projet de loi porté par Michèle André[6].
Les opposants à cette pratique cantonnent la problématique à la seule grille de l’économique, ce qui est réducteur – tout exercice du matriciel dans une société hypercapitaliste et libérale relève de l’exploitation. Je pense que les gens qui parlent de la marchandisation du corps relèguent la valeur de cette naissance à une dimension anale, au lieu de passer du côté de la transcendance, de la sublimation. Ils ne veulent pas perdre le sacré maternel antique au profit d’un capitalisme marchand actuel ou futur. Alors qu’il y a dans ce geste la possibilité, si l’on est philosophe, de voir un tournant éthique, c’est-à-dire un lien absolu avec l’Autre. Un enfant si je veux, quand je veux, pour qui je veux, avec qui je veux.
La vraie question est donc de maintenir la GPA hors du champ mercantile, par une loi adaptée, qui reconnaîtra cette grille du don, la socialisera, la posera comme utopie, afin qu’elle ne soit pas exploitée au plus bas de l’échelle par le libéralisme. Il y aura des dérives, comme il y en a dans le couple hétérosexuel, mais la loi va fixer les meilleures conditions possibles pour que le geste altruiste soit permis.
Il faut absolument veiller à ce qu’il y ait les traces de tous les participants à la naissance de l’enfant, qui a droit à sa généalogie : la traçabilité est vitale car l’enfant veut savoir d’où il vient. C’est la question fondamentale. Ne pas y répondre le rendrait idiot, disait Freud.
Enfin le voile est déchiré sur la fonction biologique et symbolique des femmes dans la création de l’humanité : les enfants viennent d’un corps de femme, jusqu’à nouvel ordre ! Voilà qui donne un coup de réalité, et la réalité, c’est mieux que tout ; c’est ce qui permet de penser et tout le reste est fantasme.
Il faut reconnaître que tout être humain est né d’un corps de femme et valoriser ce fait, au lieu de dire « être né de ça », au mépris du travail d’une femme.
Pour la première fois apparaît l’importance des femmes dans le processus de fécondité humaine. Cela gêne ceux qui veulent conserver la norme du créateur mâle, renvoyant à une autorité paternelle, réglant et asservissant le matriciel.
Le virage est post phallique, post œdipien et éthique.
D’où venons- nous ? Ni d’un Dieu, mâle, incréé, qui s’approprie l’utérus, ni d’une femme sans homme, ni de deux femmes et d’un spermatozoïde.
Nous sommes issus d’un spermatozoïde venu d’un corps et d’une conscience humaine (d’où la responsabilité éthique du donneur non anonyme), d’un ovule pareillement venu d’un corps et d’une conscience, d’un utérus qui a œuvré pendant neuf mois à fabriquer un être vivant parlant pensant, et d’un corpus de droit favorable à l’enfant à naître et à élever.
Les progrès de la science, des sciences de la nature, permis par le génie humain, seront utilisés à des fins d’égalité, de liberté par les différentes démocraties pour le bonheur de leurs citoyens.
Les progrès de l’obstétrique vont permettre une révolution anthropologique radicale, n’en déplaise aux conservateurs en tout genre, y compris les zélateurs anti- différentialistes, anti- naturalistes du genre, qui parlent de mères biologiques ou de substitution (et pourquoi pas de truies en batterie ?), au lieu de les penser comme des femmes procréatrices d’œuvres d’art vivantes, d’œuvres d’êtres vivants.
Pour le moment, malgré les recherches sur l’utérus artificiel, la procréation fait pierre de touche et clef de voûte à la perpétuation de l’humanité – et la gestation en particulier. Faire apparaître que la gestation est absolument incontournable et la penser pour autrui est la seule possibilité d’accéder à une humanité génitalisée de tous, en particulier des couples inféconds qui se rendent compte qu’ils appartiennent à une espèce sexuée.
L’utérus fait partie du sexe des femmes, c’est la partie forclose ; il faut lui donner un sort symbolique. C’est là que le queer est en échec : il ne s’agit pas de reproduction asexuée ou purement spéculative, abstraite, mais d’une sexualité d’un sexe concret.
La compétence des femmes à produire l’humanité est plus universelle que toute autre. Et ce n’est pas parce qu’elle est « naturelle » qu’elle n’est pas hautement culturelle, et appelée à se symboliser. Là se situe un tournant éthique, une révolution ou une évolution anthropologique : le fait de devoir penser avec, grâce à (ou ne pas penser sans) l’expérience de la gestation, c’est-à-dire un degré de maturation de l’humanité.
Ce sont cette expérience et ses conséquences éthiques qu’il faut arriver à symboliser pour les partager, les mettre en mots, en faire un discours. C’est l’objet de la féminologie que je développe depuis des années, science humaine qui part de l’expérience génésique : la pensée de la gestation ou la gestation comme mode de pensée.
[1] La loi du 17 mai 2013 autorise le mariage entre personnes homosexuelles.
[2] Le 27 septembre 2019, l’Assemblée nationale a voté l’ouverture de la PMA à toutes les femmes. Bien que rejetée par la Sénat, la loi relative à la bioéthique a été adoptée définitivement le 29 juin 2021 et promulguée le 2 août 2021 ; elle élargit la PMA aux couples de femmes et aux femmes seules et donne de nouveaux droits pour les enfants nés d’une PMA.
[3] Cf. « Les gays sont les enfants du MLF », entretien avec Ursula del Aguila paru dans Têtu, décembre 2008.
[4] Cf. « Qui va l’emporter, les biologistes ou les femmes ? », Le Nouvel Observateur n°1045 du 23 novembre 1984 et « La décolonisation de l’utérus », Elle n°2039, 4 février 1985, Antoinette Fouque, Génésique. Féminologie III, op. cit.
[5] Cf. « La gestation pour autrui, paradigme du don », Le Débat n°157, novembre-décembre 2009, Antoinette Fouque, Génésique. Féminologie III, op. cit..
[6] Proposition de loi tendant à autoriser et encadrer la gestation pour autrui, qui a été déposée au Sénat le 27 janvier 2010.

