NOTRE CORPS NOUS APPARTIENT

Il y a deux sexes. Essais de féminologie, Gallimard collection Le Débat, 1995 et 2004 (édition revue et augmentée), Poche Folio n°161, 2015 (édition revue et augmentée)

Dialogue avec Taslima Nasreen, médecin et écrivain du Bangladesh sous le coup d’une fatwa, paru dans Passages n°62, juin 1994

 

Antoinette Fouque : Cette fatwa qui vous menace, les intégristes l’ont prononcée contre vous parce que vous avez osé dénoncer l’apartheid que l’islam inflige aux femmes.

Taslima Nasreen : J’ai pris conscience de la discrimination entre hommes et femmes dès l’enfance. Mes frères pouvaient aller dehors, pas moi. Cette discrimination marque toutes les femmes. Elles sont constamment gardées : par leur père jusqu’à l’adolescence, par leur mari ensuite, et finalement par leur fils. Beaucoup de femmes ont fait comme moi des études et travaillent, mais elles sont enfermées dans leur lieu de travail ou leur maison. Elles sont captives toute leur vie parce qu’elles sont les esclaves des hommes. Tant qu’elles n’auront pas accès à l’égalité des droits, les femmes, même instruites, ne seront libres ni dans leur corps, ni dans leur esprit.
Le Coran opprime les femmes : il dit que la femme est née de la côte de l’homme, que les femmes sont les esclaves, les objets sexuels des hommes, qu’ils sont les maîtres, qu’ils peuvent avoir quatre femmes et divorcer à leur gré. J’ai dénoncé la nocivité de l’islam et des tabous sociaux dans mes écrits[1]. J’ai même osé écrire contre le prophète Mahomet, contre les textes où il menace les femmes de l’enfer si elles ne se soumettent pas au désir sexuel de leur mari, et leur promet le paradis si elles boivent son sang et son pus. C’est pourquoi les intégristes ont lancé une fatwa contre moi. Depuis, je vis en captivité.

A.F. : L’enfermement, comme le voile, est la marque des Eglises qui n’ont jamais cessé, on le sait, d’affirmer leur maîtrise sur le corps et la fécondité des femmes. Le monothéisme, c’est le triomphe illusoire, comme Freud l’a montré dans L’Avenir d’une illusion, du principe de plaisir de la toute-puissance narcissique mâle, du sexe qui se veut élu, absolument unique et souverain, sur le principe de réalité, selon lequel il y a deux sexes. C’est l’appropriation envieuse, par le fils, de la capacité créatrice des femmes, à travers le plus vieux des fantasmes théologique et philosophique : engendrer des enfants sans trace maternelle. C’est l’envie de l’utérus, la misogynie même. Les femmes disparaissent, esclavagisées, enfermées, invisibles, forcloses. Sur ce point, la différence entre l’intégrisme et l’orthodoxie n’est pas qualitative mais quantitative. Pour les femmes, tous les monothéismes sont des intégrismes.
En Europe, le catholicisme revient en force à travers une morale papiste qui, après s’être opposée jusqu’en 1956 à l’accouchement sans douleurs, s’oppose violemment aujourd’hui à la contraception antisida. En s’alliant avec l’Iran, le Vatican tente d’imposer à l’ONU que le droit à l’avortement ne soit pas mentionné dans le texte de la Conférence sur la population, et prône le retour des femmes à la maison.

 

T.N. : Au Bangladesh, qui est une République populaire composée de 80% de musulmans et de 20% d’hindouistes, l’islam est devenu religion d’État en 1988, lorsque l’armée a pris le pouvoir. Avant, c’était un État laïc. Notre constitution, inspirée du droit britannique, établit l’égalité des droits entre hommes et femmes. Mais le code islamique de la famille permet à l’homme de se marier quatre fois, d’obtenir les deux tiers d’un héritage, d’avoir la garde des enfants de plus de sept ans en cas de divorce, etc. L’égalité des droits n’existe pas. Il n’y a pas de démocratie, ni dans la famille, ni dans la société, ni dans l’État.
Les hommes politiques, le gouvernement, la société ont fait de l’islam une arme. Tout pays civilisé doit choisir la laïcité. Par laïcité, je n’entends pas des droits égaux pour toutes les religions, mais une société où la religion reste du domaine privé. Et un pays civilisé est aussi un pays où les femmes ont des droits égaux dans tous les domaines, où elles sont traitées en êtres humains, où il n’existe aucune discrimination entre Blancs et Noirs, où la propriété et la richesse sont également réparties.

A.F.: Pour progresser, en effet, la démocratie doit renforcer le socle philosophique de la laïcité, avec et pour les femmes. On le voit en Algérie, où les femmes sont à l’initiative de la mobilisation démocratique pour sortir le pays de l’impasse islamique : d’un côté la terreur intégriste ; de l’autre un État où l’islam est religion officielle depuis 1963, et qui leur a imposé le code de la famille en 1984 malgré leur longue lutte contre ce projet. La laïcité doit s’appuyer sur les femmes, et les femmes sur la laïcité pour maintenir leur droit à l’instruction, au travail, à la liberté, à l’égalité.
Mais le modèle démocratique est hanté, dès l’origine, par l’exclusion de l’autre. Nous le savons par la lecture des textes grecs. Pour fonder la démocratie athénienne, Athéna, fille amatride de Zeus, absout le matricide d’Oreste et envoie sous terre les Erinyes vengeresses. L’alliance des mâles se conjugue à celle des monothéismes pour barrer aux femmes la poursuite de leur émancipation. Ici, la vie publique, toujours plus homosexuée, plus indifférente, se déploie sans les femmes et nous luttons depuis plusieurs années pour la parité.

 

T.N. : Au Bangladesh, une loi a instauré au Parlement un quota qui attribue des sièges supplémentaires aux femmes du parti majoritaire, trente sur trois cent trente, car il n’y a jamais que deux ou trois élues. Les femmes qui les occupent ne sont donc pas élues mais choisies par le parti au pouvoir. Les gens se moquent d’elles ; pour eux, la politique est une affaire d’hommes. En fait, rien ne permet aux femmes de faire de la politique. Celles qui en font ont souvent hérité du rôle d’un mari ou d’un père tué, comme Benazir Bhutto.
Notre Premier ministre et le leader du parti d’opposition ont été élues, mais elles font la politique de leur mari ou de leur père, et ne font rien pour les femmes. Quant aux partis, les femmes y sont conseillées par des hommes et ne veulent pas changer le système. Lorsque, conformément au droit islamique, les intégristes lancent une fatwa pour interdire aux femmes de travailler à l’extérieur ou contre une femme qui dénonce le système, aucune femme politique ne proteste car on l’accuserait aussitôt d’anti-islamisme, elle et son parti. Et comme la majorité de la population est croyante, elle se tait.

A.F. : L’islam, à l’instar des autres monothéismes, est le premier obstacle à l’accession des femmes à la vie publique et en particulier à la vie politique. Mais dans les États laïcs, les femmes sont confrontées à d’autres obstacles très contraignants aussi pour elles. Le principe d’égalité, par exemple, si nécessaire et qu’il faut absolument défendre, est dangereux pour nous s’il n’est pas pensé. Il fonctionne comme un masque de la misogynie. Cette haine des hommes et des femmes envers les femmes, « la » femme, est la base même du rejet de l’autre, la racine de tous les racismes. Et ce qui la fonde est peut être moins la haine que l’envie primordiale, archaïque de la capacité procréatrice des femmes. Envie d’autant plus agissante qu’elle s’obstine à dénier ce qu’elle envie.
Le principe d’égalité est pervers, il dénie la réalité : il y a des femmes et des hommes. L’impensé en amont de la dissymétrie quant à la procréation se retrouve en aval sous forme d’obstacle à l’égalité, et de pénalisation des femmes pour ce qu’elles apportent à l’humanité. Égalité et différence ne sauraient aller l’une sans l’autre ou être sacrifiées l’une à l’autre. Si l’on sacrifie l’égalité à la différence, on revient aux positions réactionnaires des sociétés traditionnelles, et si l’on sacrifie la différence des sexes, on stérilise les femmes, on les prive de leur identité, et on stérilise l’humanité.

 

T.N. : Une nouvelle génération de femmes est en train de naître au Bangladesh. Le 8 mars dernier, pour la journée des femmes, elles ont défilé à Dacca en scandant « Mon corps m’appartient, la décision m’appartient ». Ce slogan était dans mes écrits, et je me suis sentie moins isolée. Partout les femmes sont assignées à la reproduction. Dans le tiers monde, les gouvernements décident si elles doivent être stérilisées ou non, avoir un seul enfant ou deux. Dans les pays occidentaux aussi, elles sont utilisées. Elles le sont dans tous les systèmes sociaux, les gouvernements, les États. Il faut abolir cette dictature sur les femmes. C’est à elles de décider si elles avorteront ou pas, combien d’enfants elles feront et avec qui.

A.F.: « Notre corps nous appartient » était l’une des premières affirmations du Mouvement des femmes en France dans les années soixante-dix, la condition de notre libération. Plus tard, le 6 octobre 1979, pour exiger la reconduction de la loi Veil et le remboursement de l’I.V.G., nous avons défilé avec une banderole où j’avais tenu à inscrire « L’utérus est aux femmes, l’usine est aux ouvriers, la production de vivant nous appartient ». Ce slogan a suscité bien des polémiques ; pourtant, c’est bien aux femmes qu’il appartient de produire, ou de créer, le vivant.
Ce devoir de procréation millénaire, ancestral, que les Églises et les États nous imposent, il faut aujourd’hui le transformer en droit à la procréation. Il n’y aura pas de justice, ou de liberté, pour les femmes, tant que la procréation ne sera pas inscrite dans le droit. Un droit universel, et non un devoir ou une prescription, un droit affirmatif – dont le droit à l’avortement ferait évidemment partie – de toutes les femmes du monde à la procréation et à la libre disposition de leur corps.

 

[1] Taslima Nasreen, Femmes, manifestez-vous !, Paris, Des Femmes, 1994.

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