LE RETOUR DE L’ORDRE MORAL

Il y a deux sexes. Essais de féminologie, Gallimard collection Le Débat, 1995 et 2004 (édition revue et augmentée), Poche Folio n°161, 2015 (édition revue et augmentée)

Article paru dans Passages n°63, été 1994.

 

Que veulent aujourd’hui la démocratie et la République française pour aborder le XXIème siècle : le retour à l’ordre moral ou l’affirmation de la laïcité ?
La réactivation soudaine et en grande pompe du Conseil supérieur de l’égalité entre hommes et femmes ‑ créé en 1983 par les socialistes, dans la foulée de la loi sur l’égalité professionnelle adoptée sous la pression du Mouvement des femmes ‑ témoigne-t-elle d’une volonté de tempérer l’offensive familialiste que le gouvernement lance depuis plusieurs mois contre les femmes ? Elle est en tous cas en évidente contradiction avec les mesures concernant les femmes et la famille récemment adoptées par l’Assemblée nationale.
Ces mesures, il faut le rappeler, s’inspirent toutes très largement d’un rapport, mal connu car peu diffusé, réalisé par la député RPR du Nord, Colette Codaccioni, à la demande d’Edouard Balladur, dans la perspective de l’élaboration d’une « ambitieuse politique de la famille ». Dès sa nomination, le Premier ministre supprimait le ministère chargé des Droits des femmes et envisageait la création d’un secrétariat à la Famille.
L’exergue de ce rapport annonce la couleur, antilaïque : « Le fruit de vos entrailles est béni ». Cette référence à la prière catholique porte atteinte aux principes de laïcité, de séparation de l’Eglise et de l’Etat, de respect des différentes croyances, inscrits dans le préambule de la Constitution. Elle rappelle les attaques récentes du gouvernement contre l’école laïque avec le projet d’abrogation de la loi Falloux, et annonce bien la volonté d’enfermer les femmes dans la famille, le privé, la non-citoyenneté. Le texte retrouve les accents pétainistes de 1941 : « La femme est le pivot de la famille », « la famille française est en danger », « la France a mal à son avenir ».
L’Alliance des femmes pour la démocratie a attiré aussitôt l’attention des femmes sur la gravité de ce rapport et les féministes se sont mobilisées largement pour le dénoncer. C’est certainement pour cette raison que les propositions qu’il contient n’ont été reprises qu’en partie dans le projet de loi relatif à la famille. Mais c’est cependant la proposition de salaire maternel, déguisé en « allocation de libre choix », qu’on y retrouve aujourd’hui, sous les oripeaux de l' »allocation parentale d’éducation ». Cette idée de salaire maternel ou parental n’est pas neuve : elle était revendiquée par le Front national et le RPR dans leurs programmes respectifs pour les législatives de 1993. Jacques Chirac s’en faisait d’ailleurs le champion dans un article du Monde de décembre 1993, brossant au passage un tableau idyllique de la famille dans laquelle les femmes cessent d’être des femmes pour devenir des « mères de famille ». La famille paradisiaque chiraquienne ne nous fera pas oublier que la famille est bien souvent le terreau privilégié des névroses et des psychoses, le lieu de l’inceste et de l’adultère. Dans les années soixante-dix, les antipsychiatres décrivaient, de manière sans doute outrancière mais pas fausse, la mort dans la famille. Family life, film culte de cette époque, nous entraînait dans une véritable descente aux enfers.
Dans la France de 1993, les femmes se sont émancipées, elles ont conquis des droits qui constituent le cadre de leur identité de citoyennes. Ces droits sont pour l’essentiel des libertés publiques individuelles, qui s’exercent par définition sous les yeux de la collectivité et lui sont opposables, c’est-à-dire, entre autres, en dehors de la famille et éventuellement contre elle. Rapatrier les femmes au sein de la famille en prétendant faire de celle-ci leur espace de vie, c’est se livrer à une véritable opération de privatisation et de désocialisation.
Dans ce rapport, véritable programme familialiste nataliste et nationaliste, il s’agit bien de renvoyer les françaises au foyer et à un devoir conjugal et national : faire des enfants pour la France. Les métaphores fleurent le nationalisme dur : la France « exsangue » est la proie d’une « dénatalité, source d’atrophie et de désespérance », et se meurt de n’avoir pas assez d’enfants. Le texte mentionne une perte de quarante mille naissances par an, mais pourquoi ne parle-t-elle pas du don de sept cent douze mille naissances dont sont responsables les femmes, la même année en France ?
Or, nous le savons, aucune catastrophe démographique n’est en vue : depuis la guerre, la population française a crû de 40% et jamais notre pays n’a enregistré de croissance aussi forte. Si le taux de fécondité a très légèrement décru : de 1,82 en 1990 à 1,76 en 1992, la population française continue de croître de trois cent mille personnes par an. Et concernant la natalité, le vrai problème, au niveau mondial, n’est-il pas l’accroissement trop rapide de la population, source de misère et de désespoir, quand cet accroissement ne va pas de pair avec un développement économique suffisant ?
Enfin, l’activité professionnelle des femmes n’est en aucun cas un obstacle à la procréation ; Hervé Le Bras souligne que les femmes allemandes, qui sont beaucoup moins nombreuses à travailler, ont nettement moins d’enfants que les françaises. La procréation dépend, dans nos pays développés, du désir des hommes et des femmes, de leurs conditions de vie et des aménagements prévus par la société pour les neuf mois de grossesse et la garde des enfants en bas âge (crèches, haltes-garderies, etc.). Actuellement c’est la menace du chômage, durcie par la crise économique, et l’insuffisance de ces aménagements qui limite le désir d’enfant et non l’activité professionnelle ou le niveau d’études des femmes.
Présenter comme solution au chômage l’enfermement des femmes à la maison, assorti d’une aumône d’un demi SMIC, en faisant doublement appel à la culpabilité des mères (prendre soin des enfants et laisser la place aux jeunes sur le marché du travail), c’est encore une fois traiter les victimes en coupables. Les femmes ne sont pas responsables du chômage ; en revanche, elles sont 56% des chômeurs (et plus de 60% des chômeurs de moins de vingt-cinq ans). D’autre part, les sommer de mettre des enfants au monde, c’est-à-dire de fournir la ressource humaine, la force de travail ‑ ce qu’on appelle aussi, suivant les circonstance « la chair à travail », ou « la chair à canon » ‑, alors que ce travail de renouvellement des générations, cette production de vivant n’est aucunement prise en compte dans la production de la richesse, c’est les soumettre à une procréation esclave. Les termes boursiers de « taux » ou d' »indice », utilisés en démographie pour parler de la fécondité, montrent à l’évidence que celle-ci fait bien partie de l’économie.
La procréation ne doit être ni prescrite ni interdite. Elle n’est pas un devoir, elle est un droit fondamental qui inclut, bien sûr, le droit à la contraception et à l’avortement, que la droite tente également de remettre en cause actuellement (cf. la proposition de loi déposée en 1993 invitant à supprimer le remboursement de l’IVG par la sécurité sociale ou la tentative de remise en cause de la loi Veil de 1975 au moment de la discussion des textes sur la bioéthique).
Dans son exhortation des jeunes femmes à donner à la patrie des enfants en plus grand nombre et plus tôt, la droite bafoue leurs aspirations à étudier et à exercer un emploi ; elle envisage froidement d’évincer toute une génération de femmes de la citoyenneté sociale, de les sacrifier sur l’autel des « contraintes » économiques, et prend le risque de fabriquer, pour longtemps, une population fragilisée de marginales sociales, d’assistées et de futures Rmistes.
D’ailleurs les femmes ne s’y sont pas trompées et ce fut un beau remue-ménage quand la presse s’est faite l’écho des nombreux projets de loi de la droite sur la famille. Relisez le dossier publié par VSD de décembre 1993 dans lequel des femmes de tous horizons (journalistes, syndicalistes, féministes, créatrices de mode, politiques) criaient leur indignation et se déclaraient prêtes à descendre dans la rue. Et tout récemment, lorsque le projet de loi relatif à la famille a été discuté au Sénat, c’est d’une seule voix que les femmes de gauche et de droite ont protesté, comme Hélène Missoffe, député RPR du Val d’Oise :  » Si certains hommes peuvent avoir la nostalgie du passé, aucune femme ne souhaiterait vivre comme sa grand-mère »[1].
Face à une telle régression historique des droits des femmes (emploi, indépendance économique, égalité professionnelle), orchestrée par la droite, que peut la remise en fonctionnement du Conseil supérieur de l’égalité professionnelle ? L’égalité professionnelle ne concernera bientôt plus que les quelques privilégiées qui auront la chance d’avoir accès au marché du travail. C’est une manœuvre de rattrapage qui rappelle le questionnaire adressé aux jeunes par Edouard Balladur après l’échec de son projet de Contrat d’insertion professionnelle, qualifié à juste titre de SMIC jeunes. Mais le demi SMIC femmes, lui, n’est pas remis en cause.

Il n’y aura de véritable égalité entre les sexes qu’avec la reconnaissance des richesses vitales que les femmes, en faisant les enfants, apportent à l’humanité. C’est paradoxalement à cet apport qui, parce qu’il est inestimable, sans prix, demeure inestimé, donc esclave, qu’on renvoie les femmes en restreignant leur accès à l’éducation et à l’emploi. Les femmes sont encore et toujours pénalisées d’être celles qui font les enfants. Aucune instance de surveillance de l’égalité professionnelle ne sera efficace sans prise en compte réelle de la dissymétrie entre les sexes quant à la procréation. Ce n’est pas d’un salaire maternel, qui les exclut de la vie sociale et professionnelle, dont les femmes ont besoin, mais de moyens sociaux pratiques et efficaces de prise en charge de cette réalité : pour chaque enfant neuf mois de grossesse et des années de maternage quotidien sous toutes ses formes. C’est la mise en oeuvre de tels moyens qui rendrait l’égalité professionnelle réalisable.
Payer les femmes à rester au foyer pour faire des enfants, c’est un refrain connu de sinistre mémoire, venu du régime de Vichy ! Il ne peut s’agir pour les femmes de troquer leurs libertés de femme contre les « obligations » d’une mère, sous rémunérée par l’Etat et replacée sous double ou triple tutelle patriarcale, ni d’accepter de s’enfermer dans la famille en gardiennes des « valeurs » et « repères essentiels » ‑ si chers à Madame Boutin, député UDF des Yvelines ‑ pour devenir les agents et les victimes du nouvel ordre moral familialiste que beaucoup appellent de leurs voeux. Il y a belle lurette que je dénonce le retour en force de la démocratie chrétienne qui à l’instar des conservatismes anglais prétend effacer les effets profonds, durables et féconds du mouvement de Mai 68 et des forces démocratiques et modernes que ce mouvement a libérées.

 

[1] Le Monde, 23 juin 1994.

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