QU’EST-CE QU’UNE FEMME ?

janvier 2008 | - |

Génésique. Féminologie III, des femmes-Antoinette Fouque, 2012 (Poche, 2021)

Témoignage publié dans le livre Génération MLF : 1968-2008, Paris, Des femmes-Antoinette Fouque, 2008, recueil de témoignages et de documents d’époque à l’occasion des 40 ans de la naissance du MLF.

 

Du réel, du vivant, voilà ce qu’était le début du MLF. C’est pour cela qu’il est si difficile d’en faire l’histoire. Il faudrait être poète plus qu’universitaire, féminologue plus que féministe pour dire la fécondité de la naissance et des années premières, l’éclatement et la libération de la vie. Il faudrait préférer « l’intimité avec le monde des vivantes », il faudrait faire un opéra, l’opéra des femmes à l’œuvre, pour faire le récit de ces années de création. Plutôt que de s’abriter dans l’ombre des bibliothèques qui ne renferment que des textes d’où les femmes sont exclues, il faudrait accepter d’entendre les témoins, l’histoire orale, l’histoire au présent, chaque témoin acteur de l’Histoire se faisant historien. Il faudrait avoir le courage de déconstruire l’histoire des hommes pour pouvoir écrire l’histoire des femmes.
En témoignant ici, il ne s’agit pas de raconter ma vie mais d’inscrire le Mouvement dont j’ai été l’une des fondatrices, en faisant apparaître mon chemin d’action et de pensée. Je livrerai donc cette ébauche de témoignage par mémoire, par amour de la vérité, plus soucieuse toutes ces années de faire l’Histoire que de l’écrire ; je dirai l’événement dont on peut faire ici la généalogie. Je devrais l’appeler « essai d’egoaltruisme » puisque, en proclamant « tant qu’une femme sera esclave, nous serons toutes esclaves », le MLF exprime une solidarité absolue. Jamais dissocié de l’autre, le récit de soi devient un récit altruiste.

1936, 1964, 1968, trois dates jalonnent mon parcours, trois naissances, la mienne, celle de ma fille Vincente et celle du MLF, la dernière réinscrivant les deux autres.
Je suis née le 1er octobre 1936 du désir de mon père d’avoir un troisième enfant symbolisant sa liberté prolétarienne, une fille ; ma mère ne voulait pas de troisième enfant ; le Front populaire a été le temps de ma propre gestation. Puis en 1964, l’expérience charnelle, psychique et symbolique de la grossesse, voie royale de l’inconscient, me déroutant de mon chemin intellectuel mais en continuité avec ma voie personnelle, constitue pour moi une rupture anthropologique et épistémologique. Mai 68 est l’événement extérieur, culturel et civilisationnel, qui permet de tresser les trois fils de l’intime, du politique et de l’historique, à la fois événement et naissance politique tardive ; j’ai enfin trouvé mon engagement, c’est-à-dire le lieu où je pouvais être politiquement et psychiquement présente, une sortie de l’interdit de penser. La rencontre avec Monique Wittig, le creusement de l’homosexuation à la mère et à la fille que j’avais vécue pendant quatre ans depuis la naissance de mon enfant, a constitué un basculement politique. La mutation s’est étalée sur neuf mois, signe du temps génital. Il nous a fallu ce temps pour, ensemble, faire naître le MLF.
Pour les femmes, il y a un avant et un après 68. L’apparition du Mouvement de libération des femmes est l’événement génésique de la fin du XXe siècle, c’est pour cela que j’insiste sur la genèse.
En 1968, à Paris, je suis professeure de lettres et inscrite à la Sorbonne. En thèse avec Roland Barthes, je travaille sur le mouvement dit d’avant-garde, italien principalement. Je suis les séminaires de Lacan à Sainte-Anne ; en analyse avec lui, je conserve une position critique. L’avant-garde est pour moi une pensée esthétique, politique ou éthique, ou les trois en même temps. Je pressens qu’elle va être libératrice. Avec mon jeune mari, nous étions endiablés de culture, de désir d’apprendre, de comprendre la modernité. Nous traduisions des poètes italiens. Nous étions montés du Sud à Paris en 1960. En 1965, nous faisons un fronton sur les « Novissimi, un essai de récupération du réel par le langage », pour Les Cahiers du Sud. Aux éditions du Seuil où je suis entrée comme lectrice, j’ai rencontré les textes du mouvement de pensée des années soixante, d’une modernité inédite dans la culture française. Révolution dans tous les domaines du savoir, avec Lacan en psychanalyse, Derrida en philosophie, Althusser du côté du marxisme-léninisme, Leroi-Gourhan et Lévi-Strauss en anthropologie… Ils portent la vie intellectuelle française à la pointe de leur pensée vive, de leur recherche, de leurs découvertes. On pourrait parler, pour cet état de création incessant, d’une décennie des Lumières et d’une véritable Renaissance qui constituait déjà l’annonce de 68.
Deux conceptions s’opposent dans ces années : la modernité d’engagement selon Jean-Paul Sartre et Les Temps Modernes, et la modernité intransitive selon Claude Simon et le Nouveau Roman. Peu avant 1968, ces deux modernités s’affrontent. C’est en fait le combat des Anciens et des Modernes. Je suis plutôt du côté des Modernes, parce que les Anciens ne veulent rien entendre du structuralisme, de la linguistique, de la psychanalyse, de la théorisation derridienne. Mais si j’ai choisi mon camp, je m’y sens mal à l’aise car la libération par cette avant-garde me semble traduire en réalité une régression, une subversion de l’ordre sexuel par la perversion, de Genet à Guyotat, avec, pour certains, l’installation dans « l’anti-Œdipe » ou dans l’adoration de Sade qui, à l’envers des Lumières claires de Diderot, figurait l’enfer des Lumières noires. La naissance de ma fille en 1964 me met en porte-à-faux avec toute cette pensée, et m’ajuste au contraire à ma propre généalogie, ma propre compétence si j’ose dire ; en même temps, je continue le travail au corps à corps avec cette culture, pour me situer, pour situer les fruits de cette expérience.
Jusqu’à ma grossesse, j’avais vécu sur le mythe de la différence sexuelle, sans doute, mais sans différence des sexes. On m’avait fait croire, à l’école républicaine, que j’étais l’égale de l’homme puisque je suivais les mêmes cours et passais les mêmes examens. À l’université, nous étions soi-disant égaux et presque semblables, libres et transgressifs, dans une espèce de circulation des genres. Mais l’égalité républicaine n’existe plus au moment de la grossesse. Enceinte, j’ai senti qu’elle n’était qu’un leurre : si j’existais comme intellectuelle, je n’existais pas comme femme. Je me suis aperçue qu’il y avait quelque chose d’irréductible dans la différence des sexes. Je passais tout d’un coup à l’évidence d’une responsabilité, d’une compétence que j’avais pressentie sans m’y attendre dès mon entrée dans la maturité, éclairée par le travail obscur que, bien qu’athée, j’avais fait dans mon mémoire de DES sur « Angoisse et Espérance dans le Journal d’un curé de campagne de Bernanos ». Angoisse, « à la frontière du monde visible et invisible », jouissance, ni masochiste, ni extatique d’une érotique matricielle, et espérance de l’a-venir, du prochain, de l’Autre. Angoisse de vivre et de donner la vie, de penser et d’agir. J’entrais dans un autre monde, un monde d’avant et d’au-delà de la chute, un enfer et un paradis, comme on voudra, en tout cas quelque chose que je n’ai partagé qu’avec l’enfant à naître, et qui m’a obligée à penser l’impensable, dans un univers que je ne soupçonnais pas et dont j’ai fait mon lieu, le lieu du non-lieu. L’espérance que je pressentais avec la formulation du titre de mon mémoire était là, dans cet arrière-pays, qui était un retournement, un renversement, qui faisait qu’hier était devant.
Pendant les deux années qui avaient suivi ce mémoire, j’avais eu le choix entre m’agréger à la culture phallocentrée, républicaine, sans femmes, ou bien persévérer dans mon être et affirmer mon identité. Malgré ma santé fragile, en choisissant la grossesse princeps où s’incarnent et se conjuguent dans le travail de la gestation l’angoisse et l’espérance, je comprenais que la capacité de penser non seulement appartenait aussi aux femmes, mais que la grossesse était la réponse à « qu’appelle-t-on penser ? ». Avant, je ne faisais qu’apprendre ou comprendre, étudier, ce qui n’était pas vain, mais ce qui n’était pas produire, créer du vivant pensant ; je cherchais l’expérience phare, la voie qui menait non seulement à l’inconscient mais au propre de l’humain, à la pensée. La grossesse, c’était la soudaine émergence, dans le temps linéaire d’un temps autre. Avec le temps de la gestation, voir surgir et se réactiver une autre mémoire, la mémoire sexuelle, utérine, et à ce moment-là se rendre compte qu’il y a une nécessité d’inscrire cette autre culture dans l’Histoire pour la compléter ou l’infirmer ou la dépasser, ou les trois à la fois.
« Qu’est-ce qu’une femme ? » Pour Lacan, « voilà qui échappe au symbolique qu’un être naisse d’un autre être ». Mais la procréation n’échappe pas au symbolique, c’est le symbolique qui se fonde sur le matricide. La forclusion de la procréation qu’opère Lacan lui permet de saisir l’enfant à la naissance et de l’inscrire, fût-il infans, dans l’ordre symbolique, homosymbolique. Si la procréation a droit de cité dans les sciences humaines, le symbolique ne pourra plus produire des mythes en lieu et place des développements de l’espèce humaine. D’où mon acharnement à dater la naissance du MLF.
La grossesse m’a permis de me déconstruire comme identique et de me reconstruire comme femme avec des compétences et des capacités, de me faire accéder à quelque chose de réel qui n’avait pas lieu. Elle m’a tirée du mirage de la conversion hystérique au monde phallique. Cette expérience a rendu caduque toute la culture introjectée que j’avais acquise à l’école, au lycée, à l’université et dans les milieux intellectuels que je côtoyais. Je crois pouvoir dire que j’ai cessé d’être féministe le jour où je suis tombée enceinte, et cela s’est accompli doublement par le fait que j’ai enfanté une fille : je me sentais hors clôture patriarcale, peut-être extraterritorialisée par rapport à une filiation, et en même temps appartenant à une autre lignée. Libérée de toute spiritualité, je me suis consacrée à l’expérience matérialiste de la chair pensante, à l’expérience humaine. Une sorte de libération in statu nascendi, de moment de naissance comme libération. La liberté que j’ai retrouvée à la naissance de ma fille, c’était l’amour des femmes, ce qui fait que la fécondité ou le matriciel sont liés pour moi à ce Mouvement que nous ferons plus tard. Il restait en effet à donner lieu externe à ce lieu intime à partir de quoi une femme procrée.
La naissance de Vincente a été pour moi une naissance psychique. La maternité, considérée comme un esclavage, m’a poussée à prendre de la distance par rapport au Maître. C’est elle qui m’a permis de lutter contre l’esclavage intellectuel et d’aller vers l’indépendance symbolique, renouant avec mon rêve d’enfant de devenir un jour le Spartacus des femmes et de libérer Marseille, ma ville natale, de la prostitution et du nazisme. À 32 ans, l’âge où pour tout le XIXe siècle, pour Balzac et même pour Freud, une femme est morte, j’avais accompli le stéréotype d’une vie classique : des études, un métier, un mari, un enfant, un appartement à Paris. À cet instant, les choses auraient pu basculer vers l’enfer en reconduisant le modèle aliénant qui était celui de nos mères et de nos grands-mères. Les femmes qui s’en vont s’aperçoivent que l’existence quotidienne a saccagé leur rêve de famille idéale ; elles préfèrent fuir vers un paradis antérieur, le paradis adolescent, plutôt que d’affronter la réalité d’une existence petite-bourgeoise, la réalité du machisme. Partir dans la direction opposée pour retrouver ce qui de l’adolescence était resté en friche. Ayant eu très tôt l’intuition que l’enfance était au bout de la vie, il me restait à vivre trente-deux années vers elle ; revenir à travers le MLF vers la non-mixité, la proximité des femmes entre elles. Régression progrédiente, le monde non pas retrouvé mais jamais perdu puisque j’étais une femme ; le monde trouvé, chaque jour, des femmes. Pas révolution mais évolution. Le monde à inventer, à créer, et qui se crée, et que chaque femme fait naître. Et que des hommes poètes retrouvent. Partir dans la direction opposée, mais pas une inversion : une femme ne retourne pas d’où elle vient, ne remonte pas incestueusement à la source. Elle cesse d’être contrariée dans son développement. Le réel était déjà un mot qui me hantait alors que je n’étais pas encore en analyse et que je travaillais sur les Novissimi, mais cette fois, je veux traiter la langue par le réel de l’expérience.
Il était temps, et je le savais, de naître en tant que femme dans l’Histoire, de faire naître le politique. À 32 ans, il nous fallait mourir ou faire le bilan critique et naître de tout ce qui précédait.
Et puis la révolution arrive, exit l’avant-garde, reste la révolution entre les femmes, entre avant-garde et révolution. Je renonce à la recherche institutionnelle pour chercher autrement…

En janvier 1968, Josiane Chanel, une amie du cours de Barthes, me présente Monique Wittig. C’est « l’avant printemps » dirait Ponge. Neuf mois plus tard, nous ferons le MLF. Elle est déjà un écrivain reconnu, elle a reçu en 1964 le Prix Médicis pour l’Opoponax publié chez Minuit, mais elle n’est jamais sur les photos des auteurs du Nouveau Roman, pas plus d’ailleurs que Marguerite Duras – seule Nathalie Sarraute, de temps en temps, échappe à cet ostracisme. Nous constatons toutes deux la maltraitance des femmes dans la République des Lettres, le milieu intellectuel, les maisons d’édition et même l’université, partout, et moi doublement qui ai fait un enfant. Nous sentons que nous sommes discriminées à l’intérieur de cette révolution de pensée pourtant très moderne.
Le 13 mai, à la Sorbonne, nous créons un Comité Révolutionnaire d’Action Culturelle avec un tract de deux pages, très riche. Dans ce groupe viennent ou passent André Téchiné, Bulle Ogier, Danièle Delorme, Marc’O, Dominique Issermann, Umberto Eco, Marguerite Duras et Nathalie Sarraute, Maurice Blanchot … Il y a des étudiants du mouvement du 22 mars, des ouvriers, des artistes… C’est très actif, une sorte de manifeste permanent de pensée contemporaine. On fait du théâtre de rue, on se réunit, on improvise. C’est l’alliance du mouvement étudiant avec le mouvement ouvrier, les femmes et les artistes, la troïka dont Auguste Comte disait, cent ans auparavant, qu’elle rassemblait les trois forces de proposition des révolutions à venir.
C’est l’idée d’université populaire, dont parle si bien Rancière dans La Nuit des prolétaires, l’idée d’abolition de la division entre la vie active et la vie contemplative, entre le geste et la parole, où il n’y a plus deux classes qui s’opposent en un seul être humain, renvoyant au métier manuel ou intellectuel, mais une valorisation de l’autre par l’un, le métier manuel par l’intellectuel, et du coup, peut s’affirmer le désir plutôt que la colère de l’ouvrier pour celui qui pense et qui écrit. Voilà mon obsession : non pas seulement amener la culture bourgeoise mais également une certaine culture d’avant-garde, de dissidence par rapport à la culture, les arts et les pratiques créatrices, tout en ayant à l’esprit la critique de Marcelin Pleynet que l’avant-garde est « en avant de la réaction qu’elle garde ». Il n’y a pas de culture prolétarienne, il y a en revanche une très forte créativité écrasée dans les classes tenues à distance de la culture ; et ce qui est écrasé est justement le matérialisme. Je n’avais vu jusque-là que Péguy qui exaltait la créativité, l’honneur et l’éthique de l’homme qui fait un barreau de chaise. Je viens d’un milieu prolétarien au sens noble du terme, je connais les mouvements de décolonisation, mais jusqu’alors je ne me suis jamais engagée dans un mouvement politique. J’ai voulu Psychanalyse et Politique comme une sorte d’université populaire pour apporter la plus haute culture, la pensée la plus contemporaine au plus grand nombre et pour la critiquer. Mai 68 cristallise toutes ces aspirations. Et pour moi, tout cela doit se tenir aussi loin que possible du médiatique.

Mai est une libération de la pensée, un événement qui n’arrive peut-être qu’une fois dans la vie, la sortie de l’enfermement, de l’interdit de penser, un souffle de transformation radicale, de vie, c’est ma naissance historique. Mais, avec Monique, nous faisons le constat que cette révolution est viriliste, que les femmes ne peuvent pas s’y exprimer et que l’acteur principal en est le phallus, comme les affiches le proclament : « Le pouvoir au bout du fusil », « Le pouvoir au bout du phallus ». Les garçons jettent des pavés, ils sont à l’initiative d’actions et d’organisations, tandis que les femmes, dans ce mouvement guerrier, narcissique-phallique, sont cantonnées à la ronéo voire au lit et ne parlent pas dans les AG. Elles ne sont pas là en tant que personnes sexuées, mais comme sujets révolutionnaires dérivés, le deuxième sexe. Nous voyons bien que la libération sexuelle est surtout celle des hommes et que les jeunes filles, à se croire libérées, se retrouvent souvent enceintes, en difficulté d’avortement, en souffrance.
Dès la Sorbonne, nous comprenons qu’il faut créer un mouvement des femmes, nous libérer de 68, et, tout en prenant appui sur elle, continuer le travail de critique de cette pensée des années soixante qui reconduit la même discrimination envers les femmes ; systématiser la liberté critique pour ne pas se laisser engouffrer dans l’impasse des « ismes », gauchisme, féminisme, socialisme, pour échapper à des idéologies fossiles par un mouvement de pensée, de dépassement permanent, et une révolution du symbolique.
Pendant les vacances, Monique vient me rejoindre dans le Midi, à la Redonne, avec son copain de l’époque, de retour du Vietnam où il a tourné un film sur le mouvement de libération avec Joris Ivens et Marceline Loridan. Il nous explique que là-bas les femmes prennent les armes. Monique me lit tous les jours ce qu’elle écrit, qui deviendra Les Guérillères. Et nous décidons de créer dans la foulée et contre Mai 68 un groupe de femmes. C’est d’un acte de naissance que je parle et non d’un baptême médiatique.

Entre le mai de la Sorbonne et l’octobre MLF, nous passons de la culture à un matérialisme charnel. Lors de la première réunion, le 1er octobre 68, dans un appartement que nous prête Marguerite Duras, rue de Vaugirard, avec quelques jeunes femmes qui viennent principalement du milieu du cinéma, nous parlons de notre corps, de la virginité. On pourrait dire que ce sont déjà « les monologues du vagin ». Nous refusons absolument la notion de virginité, aliénante pour les femmes. Les premiers récits touchent des questions intimes, la sexualité et les violences au sein de la famille. L’une raconte qu’elle a été violée par son oncle, un photographe célèbre, une autre dit que son père avocat bat sa mère… Avec Monique, nous découvrons l’horreur ; au fur et à mesure que les femmes parlent, c’est comme si l’on avait soulevé une pierre, tout sort et s’écoule. Nous travaillons cette sexualité meurtrie. Nous nous voyons presque tous les soirs, toutes les nuits, de plus en plus nombreuses, au local de la rue des Canettes, dans l’appartement de Jo. Il y a de la revendication, de la révolte et de la colère, et il y a de la joie, de l’excitation, de l’enthousiasme. Mais aussi beaucoup de difficultés à nommer et à dire la souffrance.
Les gauchistes veulent faire la révolution pour les masses, pour les classes populaires. Mais le peuple, c’est nous. Nous sommes nous-mêmes « la matière de nos luttes ». Nous travaillons sur notre propre oppression. C’est un militantisme de proximité. Et nous avons des outils qui manquaient à Freud. Nous lisons beaucoup, Engels, Marx, Marcuse, Reich, Flora Tristan… Je lis Freud que Monique n’aime pas.
Très vite, je trouve ces réunions dites de « prise de conscience » insuffisantes : il faut un contenant pour recueillir cette parole qui vient et la traiter autrement qu’au niveau de la conscience. Il faut arriver à canaliser cette énergie du côté d’une créativité plutôt que du côté d’une souffrance psychique dangereuse. Je suis convaincue qu’il faut parvenir à articuler sans les confondre deux scènes : celle du plus que privé, celle d’une blessure, et celle de l’engagement politique. Si l’une ne va pas sans l’autre, elles ne peuvent pas être confondues, chacune ayant son lieu de traitement particulier. Nos réunions du MLF doivent tenter cette articulation, sans faire de la psychanalyse collective ni sauvage, sans non plus programmer des actions qui nous mettraient à l’envers de nous-mêmes. J’ai un souci du travail de soi sur soi, un travail de taupe, de maturation lente.
Ainsi, dans ce MLF naissant, je crée immédiatement un groupe de recherche, un laboratoire de réflexion, que j’appelle « Psychanalyse et Politique ». Psychanalyse, parce que c’est, à ce moment, le seul discours sur la sexualité, et qu’il peut permettre d’approfondir le politique au lieu d’en faire un simple lieu de révolte. Politique, pour mettre en évidence que dans la psychanalyse, il y a une forme de pouvoir qu’il faut aussi questionner. L’originalité du MLF en France a été d’introduire ce type de pensée, et d’une manière massive. Nous mettre à penser par nous-mêmes, en rejetant tous les maîtres à penser, a été la grande libération.

Nous avions décidé que la première réunion serait non mixte, comme un premier acte pour libérer une parole que les femmes ne tiennent qu’entre elles, sans le poids de la domination et du discours masculin. C’est cette non-mixité du MLF qui a été son point de rupture.
L’homosexuation de départ, qui n’était qu’un moment de l’Histoire des femmes, est peut-être un moment nécessaire de l’histoire de chaque femme pour parvenir à exister. Il n’y a pas d’avancée sans la reprise de ce que l’on a dû abandonner et qui est encore vivant et vif. C’est comme une espèce d’archéologie du vivant continue. Or, l’homosexuation à la mère est structurelle et je pense qu’elle structure chez la fille la volonté de pro-création que j’appelle libido creandi. Malheureusement, la plupart des femmes ne savent pas qu’elles ont en commun avec leur mère cette fonction génitale à symboliser. Elles le savent au niveau réel, mais comme ce savoir est forclos d’une civilisation patriarcale, elles restent souvent sur la division et la haine avec la mère, ce dont témoignent quasiment tous les textes psychanalytiques. Je voulais que le travail de la théorie psychanalytique renoue ce lien premier, primaire, en fasse une compétence pour rencontrer un homme ou une femme, et partager une vie procréatrice avec un homme ou une vie créatrice avec une femme – mais il advient aussi de la création entre un homme et une femme et de la procréation entre deux femmes. Nous n’étions pas un mouvement contre les hommes, mais un mouvement pour les femmes. En revanche, nous étions contre la misogynie qui existe chez des hommes ou chez des femmes. La non-mixité était indispensable en vue de l’élaboration d’une identité femme conjugable à l’identité homme. Une Autre en vue de la rencontre avec un Autre, pour aller vers une société hétérosexuée. Pour qu’une société soit féconde, il faut des hommes et des femmes.
Pendant près de deux ans, à compter d’octobre 1968, nous avons construit le Mouvement par des voyages en Europe, des réunions à Paris et dans les banlieues ouvrières, par un travail acharné pour comprendre et pour transformer la condition des femmes. Avec la question de la sexualité est venue celle des crèches et des droits pour la libre disposition du corps, pour le contrôle de la fécondité. La pilule venait d’être légalisée. Encore fallait-il se saisir de cette avancée technique, en faire une prise de conscience. La première affirmation a été : « Notre corps nous appartient ». Puis la seconde: « Un enfant quand je veux, si je veux ». Je n’ai jamais fait d’avortement, mais j’ai été l’une des initiatrices signataires du Manifeste des 343. Il était extrêmement important de faire alliance, puis d’exiger, plus qu’une dépénalisation de l’avortement, une liberté du corps. Pour la première fois, des femmes se dressent solidaires pour réclamer justice. Il est difficile aujourd’hui d’imaginer la liberté que ce geste représentait. Si 1945 a marqué la Libération de l’Europe, 1968 a marqué le commencement du processus de libération des femmes.
Le slogan, « notre corps nous appartient », indique, dès l’origine, deux tendances opposées dans cette volonté commune de libération du plaisir et de la maternité esclaves :
– l’orientation privilégiant l’avortement au détriment de ce que certaines appellent encore aujourd’hui « l’insupportable maternité », avec pour corollaire la désexuation, le genre ; ce féminisme radical, ou « comment ne pas devenir femme », a conduit au mouvement queer;
– l’affirmation d’un droit à la procréation, sans contrainte, comme revendication principale dont la lutte pour l’avortement serait un moment négatif. C’est mon choix. Je cherche le désir d’enfant au coeur de l’avortement ou dans les ratages de la stérilité. J’entends articuler dès le départ procréation et sexualité afin de ne plus couper une femme en deux. Il ne s’agit pas de libérer les femmes de la procréation mais de libérer la procréation pour les femmes et pour les hommes. Une femme a droit à l’ensemble du développement de ses composantes psychosexuelles ; la procréation comme la gestation font partie intégrante de sa sexualité. Il s’agit de penser le matriciel comme un apport absolument vital à un humanisme régénéré et fécond.

Quand je revois les images, des premières années surtout, je retrouve toute la gaîté et la joie que nous avons eues à faire ce Mouvement. Je pense que c’est à partir du MLF que les manifestations politiques sont devenues dansantes, joyeuses, colorées, avec des enfants. Les premières années sont celles du rire des femmes, des femmes entre elles, sans regard, dans une perspective de libération de la vie. C’était un mouvement extrêmement dynamique et sensible, un mouvement performatif, une création perpétuelle. Nous avions une défiance absolue vis-à-vis du pouvoir, nous voulions un « pouvoir faire », « un pouvoir créer ». Une « chambre à soi », une libido à soi, nous voulions faire une révolution de soi(e).
Cette période a trouvé son accomplissement à Vincennes, l’université de toutes les modernités, l’université des savoirs contemporains. Notre première sortie publique s’est faite dans ce lieu qui a été le royaume de Mai 68, sa terre d’élection. C’est le début du mois de mai 1970. On est une trentaine peut-être. Monique et la moitié du groupe décident de mettre des tee-shirts, comme les Américaines, sur lesquels est écrit : « Nous sommes toutes des hystériques ». Les autres comme moi refusent : nous n’allons pas recommencer à nous barder de l’insulte. Le débat commence, les gens tapent du pied, Monique, qui a du mal à parler en public, me supplie d’intervenir. J’ai déjà fait un parcours tel que je peux prendre la parole dans ce grand amphi de plus de cinq cents personnes pour dire la chose la plus surprenante qui soit : « Nous, femmes, allons réussir là où l’hystérique a échoué ». Marie-Claude était là, et nous ne nous sommes plus jamais quittées.
Je pars de l’hypothèse que si l’hystérie est la maladie de l’utérus – ce qu’il est toujours interdit d’énoncer chez les analystes –, c’est parce qu’il a été colonisé par une économie de reproduction, l’économie patriarcale phallocentrique. Il faut le décoloniser, le rendre à une production libre et non pas esclave. Je m’interroge sur ce que la psychanalyse dit de « la sexualité féminine », sur ce dogme absolument inébranlable de la théorie analytique, que Lacan va renforcer et pérenniser et qui fait loi encore aujourd’hui : « Il n’y a qu’une libido et elle est phallique » ; c’est de l’ordre d’un impérialisme, d’un coup de violence sur les femmes, renvoyées hors du symbolique, et donc à la psychose. Je propose avec le MLF de sortir de cette double impasse qui veut que l’hystérique soit condamnée à oublier qu’elle a un utérus et dans le même temps à se souvenir, sans mot, qu’il doit fonctionner. L’hystérique est une femme contrariée en quelque sorte par le changement d’objet, dans sa passion homosexuelle pour sa mère, d’où d’ailleurs la relation entre le matriciel et ce que j’appelle l’homosexualité native. Et je veux que les femmes ne soient plus poussées au suicide pour avoir été privées de donner la vie, comme l’a été Virginia Woolf. Donner la vie, écrire des livres et éventuellement aimer des femmes : avoir ce large spectre de l’amour sans y perdre l’amour des hommes et sans que l’amour des hommes fasse perdre celui des femmes.
À partir de l’expérience de ma grossesse et de ce que j’en ai conceptualisé, je me dis que l’envie de pénis qui, selon Freud, structure la sexualité féminine est en vérité un écran à l’envie d’utérus des hommes. Depuis que j’ai formulé ce concept, il a été partiellement repris en anthropologie, mais jamais rien n’est dit ni pensé de ses effets ravageants.
Un jour peut-être s’apercevra-t-on de l’influence que le MLF a pu avoir sur Lacan avec qui j’étais en analyse et qui, à partir des années 70, tout en restant misogyne et paternaliste, a modifié sa théorisation de l’hystérie – ce que l’on peut repérer au début de Encore. Tout son travail a porté sur la symbolisation de la psychose, en maintenant le primat du phallus, mais en affirmant chez les femmes l’existence d’un supplément échappant au phallique.

En mai, Monique publie avec sa sœur et deux Américaines un article dans L’Idiot international : « Combat pour la libération de la femme ». Premier refoulement de l’oral par l’écrit : rassemblant nos travaux, elle élève au rang de texte un objet vivant de toutes les voix, de toutes les activités, de tout le travail qui lui avait donné naissance. L’auteur prend autorité sur l’enfant et efface la mère. En août 1970, le dépôt d’une gerbe sur la tombe de la Femme Inconnue du Soldat Inconnu se donne à voir comme un baptême médiatique d’une autre religion que celle du savoir, une pure spéculation, un simple effet de représentation. À l’heure où les médias, intangibles et incritiquables, sont devenus une religion, beaucoup considèrent que le Mouvement est né ce jour-là, comme on considérait autrefois qu’un enfant naissait le jour de son baptême. Toute symbolique ou religieuse soit-elle, ce ne sera jamais une naissance réelle. En octobre, un numéro de Partisans titre : « Libération des femmes, année zéro », affichant la même volonté de renvoyer à la préhistoire les deux années qui ont précédé, oubliant, censurant, refoulant l’origine réelle. La « préhistoire », ici, est ce qui précède l’arrivée de chacune ; si elle ne tient pas compte de ce qui a été fait, c’est du matricide. L’Histoire doit être du symbolique qui affronte le principe de réalité, qui tient compte de la genèse, de la généalogie, et même de la gestation. Il n’y a pas de génération spontanée, il n’y a pas de miracle, il n’y a pas de baptême nécessaire. En lieu et place d’une genèse mythologique, biblique, il convient de faire apparaître le mouvement profond d’engendrement. Tous ces gestes de récupération, en brouillant systématiquement l’origine, modifient la structure de ce qu’était le Mouvement : comment élaborer une déconstruction du patriarcat, si c’est, à tout moment, pour se replacer sous sa botte ? Très tôt est reconduite la forclusion de qui produit, est mis en acte le matricide.
À partir de Vincennes, le Mouvement s’est popularisé. Avant 1968 et jusqu’en 1970, en France, il n’y a pas ou plus de tradition féministe. Beaucoup considèrent sans doute qu’une fois acquis le droit de vote après la guerre, les combats étaient inutiles et que nous avions gagné la partie. En 1970, après deux années d’existence intense du MLF, lorsque arrivent des féministes qui s’affirment par la volonté de faire un mouvement« féministe révolutionnaire » plutôt que de « libération des femmes », je persiste à ne pas adhérer à cet « isme » qui m’évoque toutes les idéologies radicales. Et les questions importantes que nous voulons résoudre – l’identité sexuelle, la procréation, l’éducation, la vie active, le désir de pensée et de création, c’est-à-dire l’agir-penser créer – me paraissent postérieures à l’égalitarisme et à l’identité féministe qui s’expriment dans des slogans comme : « un homme sur deux est une femme » ou « on ne naît pas femme, on le devient ».
Notre mouvement s’est créé davantage dans le droit d’inventaire, dans une rupture avec le féminisme traditionnel, dans une sorte de résistance pour essayer de penser autrement. Même si le travail descriptif antérieur est nécessaire, il est loin d’être suffisant, il s’inscrit directement comme celui d’un sujet dérivé dans l’histoire dominante. Sortir de ce discours, c’est aller vers cette autre mémoire toujours inscrite dans une antériorité, dans un arrière-pays, dans une écriture qui est en avant : c’est Virginia Woolf, c’est Colette, c’est Mélanie Klein, et ce n’est pas le discours de l’assimilation, de la conversion et de l’intégration, ancré dans la détestation du matriciel encore plus que du maternel. Dans le féminisme, il n’y a pas eu ce tournant que j’appelle éthique. « Femme » est resté un mot maudit, maladeta, celle qu’il ne faut surtout pas devenir puisque c’est un mot de l’aliénation, comme s’il avait été produit par la misogynie.
Le MLF alors s’élargit et se fragmente, se met en archipel, avec Psychanalyse et Politique qui refuse d’adopter le terme de féminisme.

Je pense que les années glorieuses ont été l’année de naissance et les deux premières années du MLF. Vers 1973, je prends conscience que le mouvement s’étouffe. La répression succède à l’oppression, moment inévitable après un mouvement de liberté. Et les femmes sont dispersées chez les hommes, retirées de la maison du père pour celle du mari. On peut dire que le patriarcat organise la diaspora des femmes ; elles sont chez les Maîtres, non citoyennes. Il s’ensuit une sous-culture de la féminité. Quand les femmes passent de la condition de paria à celle de femme, quand elles passent à une solidarité active et structurée, elles parviennent à une position politique. Le passage de la condition féminine à la condition historique des femmes, c’est la libération.
Il y avait un certain nombre de gestes à accomplir dans cette perspective. La maison renvoie à la fois à du réel et à de la métaphore et c’est pour cette raison que nous avons créé la maison ouverte à l’autre femme – la première, la maison des femmes des Gobelins –, la maison ouverte à l’autre écriture – la maison d’édition Des femmes,la première en Europe –, la maison ouverte à l’autre inconscient – un film, Une jeune fille, une lecture critique d’un texte de Freud « Sur la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine » –, des journaux – Le Torchon brûle, Le Quotidien des femmes, la mensuelle et l’hebdo des femmes en mouvements –, la maison la plus vaste, celle ouverte à la solidarité – tous les lieux politiques, les manifestations, les rencontres, les colloques, les universités, les appels internationaux…
Je crée les Éditions, à la fin de l’année, pour que l’on passe de la parole à l’écriture et pour que se poursuive quelque chose du mouvement de civilisation. Il m’apparaît que l’action politique seule est une impasse, qu’il n’y aura pas de révolution, que certaines seront tentées par le terrorisme et d’autres iront vers le libéralisme. Il nous faut un lieu de recherches pour prendre le relais des six années durant lesquelles les femmes ont commencé à prendre la parole. La question est comment écrire d’une écriture non matricide, qui ne refoulera pas l’oral, mais qui se situera au-delà du phallocentrisme, sorte d’alliance de l’oral et du génital. Plus tard, je créerai La Bibliothèque des voix. Ce qui résonne dans un texte, ce qui le porte, c’est la voix, la voix génitale. C’est le premier contact avec l’extérieur, ce qui vient du dehors mais qui résonne au dedans. La voix est l’Orient du texte. Le premier texte que Proust dit avoir lu, il l’a en fait entendu.
Et je me dis qu’il faut des librairies, non seulement pour nos livres mais aussi pour rassembler tous les livres écrits par des femmes et publiés ailleurs. Les librairies des femmes sont des lieux qui accueillent aussi des hommes – ce n’est pas le cas en Allemagne par exemple –, des intellectuels militants ou d’honnêtes hommes que la condition historique des femmes passionne. Elles représentent des espaces de réelle mixité paritaire plutôt que de neutralisation des femmes par la masculinité.

En fondant le MLF, nous voulions comprendre le pourquoi de l’infériorisation des femmes. Dans une période où les luttes de libération passaient par la décolonisation, ma première hypothèse est que les femmes se trouvent dans une situation analogue à celle des colonisés, colonisés parce qu’ils possèdent des richesses ; ce que me confirme la lecture de Fécondité de Zola. L’appropriation de la fécondité des femmes m’est très vite apparue comme la cause première de leur asservissement, de leur exploitation, de leur mise en esclavage. Ce continent noir colonisé renferme une formidable ressource spirituelle, psychique, éthique, sexuelle, que j’appelle la libido creandi ou l’énergie noire, non repérable dans le fonctionnement phallocentré.
J’ai toujours pensé que le Mouvement des femmes représentait le surgissement historique du corps. On était jusque-là dans l’histoire abstraite, spiritualisée, comme le posait Freud ou la République, avec un seul sexe ; et soudain des femmes ont dit : notre corps est là, esclave de la maternité, inféodé à l’espèce. Cette levée de censure sur le corps des femmes est la plus grave des blessures narcissiques après celles infligées par Galilée, Darwin et Freud. Cette blessure, je l’ai nommée, la vexation génésique: ce n’est pas Dieu qui créé l’homme et la femme, ce sont les femmes qui, grossesse après grossesse, génération après génération, régénèrent l’humanité. Il s’agissait de remettre la Genèse à l’endroit au nom de la génésique. Pas plus que Dieu n’a créé le monde, pas davantage il n’a créé Ève en la tirant d’une côte d’Adam. Ce fantasme créationniste, relayé par la spéculation, les technologies, le libéralisme et le libertinage sexuel, visait à faire disparaître l’alternative : supprimer tout ce qui ne revient pas au même, la fécondité, la lutte des classes, les Juifs, supprimer toute altérité, ou bien mettre en place une altermondialisation, une alter humanité, une alter mémoire.
L’histoire génésique allait faire apparaître les limites de cette histoire métaphysique inscrite dans la Genèse et dans les mythes. L’écriture arrive à forclore la pensée de ce qui, avec les femmes, lui échappe, non seulement sur un temps court et moyen, mais sur un temps très long qui est l’évolution de l’humanité et qui aura besoin d’adaptation comme la préhistoire, l’archéologie ou la paléographie, qui aura besoin de décryptage génétique pour obtenir ce sans quoi l’Histoire ne peut pas se faire, les datations. Si j’en crois Vernant, ma mémoire est du côté de ce passé qui n’en est pas un. Si on en croit Freud, si l’inconscient est vivant, à l’inverse de l’archéologie qui ne recueille que des cendres et des tessons, ce passé de l’espèce est, non seulement vivant dans toute gestation, mais il est le programme du futur.
À partir de l’expérience génésique qui a fait de moi à mon tour un corps natal, je lis dans tous ces récits judéo-grecs dont Levinas dit qu’ils sont l’Europe, dans toutes les fables dans lesquelles nous avons été élevés, le même fantasme auto-érotique masculin d’établissement de la toute-puissance du narcissisme des hommes. J’y vois l’évidence de leur appropriation de la procréation comme création suprême, avec anéantissement des femmes et de leurs compétences, qu’il s’agisse de la Bible avec Ève ou de la Grèce avec Athéna qui naît toute armée de la tête de Zeus.
Lors de la visite du pape Benoît XVI à Paris, toute la messe a été renvoyée à la maternité de la Vierge Marie, « source de vie », « notre Mère à tous ». Avec la mise en avant de cette figure iconique de la servante du Seigneur, personnage incroyable dans les monothéismes, qui reprend tout le langage de la déesse et à qui on donne tout, sauf l’essentiel, l’Église catholique fait une vraie contre-Réforme. La une de Libération du même jour[1], annonçant un dossier sur les grossesses à quarante ans, présente la photo d’un ventre de femme enceinte et d’un doigt tendu vers son nombril. Ce n’est pas la Création du monde de la Chapelle Sixtine, mais le jugement premier. Elle est enceinte du doigt de Dieu. C’est presque la Visitation. Le pape va peut-être aménager les toits de Saint Pierre pour l’énergie solaire, mais il est surtout en train d’essayer de capter l’énergie noire du continent noir, du Sud et de l’Amérique latine. D’Orient en Occident, les hommes s’affrontent pour l’appropriation de cette richesse.
Pour expliquer « l’exception française » qui « allie les plus forts taux de natalité d’Europe et d’activité des mères des jeunes enfants »[2], ce même quotidien, peu suspect de complaisance à mon égard, avait crédité ce qu’il appelle « mon féminisme original », qui a pris en compte l’importance de la maternité dans la vie des femmes. Un féminisme d’assimilation, fort peu original donc, et très dérouté puisque, dans le désir des femmes, c’est la fécondité qui l’a emporté, ne cessait cependant de rejeter tout « différentialisme». L’insistance que j’ai mise sur la procréation a été reprise mais détournée dans un processus de dématérialisation culminant dans le fantasme des savants technophiles, qui nie l’origine, refoule et censure la compétence des femmes. Le corps des femmes entre dans l’économie libérale comme machine de production, et l’or génésique, matriciel, devient objet de spéculation. Aux antipodes du matérialisme charnel et psychique, il y a l’utérus artificiel ; aux antipodes de la gratuité et du don, il y a la marchandisation, la gestation pour autrui, la location d’utérus. L’appellation de « mère biologique » déshumanise la femme enceinte et signe la domination occidentale sur l’utérus, la première des colonies et la dernière à venir historiquement. Et ces travailleuses du sexe, ces travailleuses de l’utérus, les deux plus anciens métiers qui n’en sont pas, sont les femmes du tiers-monde, esclaves parmi les esclaves, sur lesquelles l’Occident hypercapitaliste, riche et stérile, continue d’exercer sa domination.
L’éthique n’intervient plus que de manière transcendante, a-matérialiste. Depuis Diderot, posant dans Les Eléments de physiologie que tout ce que l’enfant sait en naissant, il l’a appris dans le ventre de sa mère, les philosophes qui se préoccupent d’éthique ont laissé de côté la richesse de ce questionnement. La métaphysique ne semble pas pouvoir penser le don autrement que du point de vue du receveur, sans envisager la gratitude vis-à-vis de la source de vie. On retrouve cette perversion dans le droit qui légifère à longueur d’année sur l’avortement, dans le parti pris médiatique, qui s’attache au point de vue de l’enfant, au statut du foetus, aux déviances de la procréation, comme les grossesses tardives… Or, l’environnement premier de tout être est le corps de la mère ; c’est l’écologie humaine. L’oubli de la chair pensante pervertit toute réflexion. On ne rend pas aux femmes ce qui leur revient : l’enfantement est rapporté au couple avant même qu’on ait dégagé les conséquences egoaltruistes de la grossesse et dans le care, ce qui relèverait de la génésique est rapporté à de simples qualités morales. Le refus de travailler cette question première s’accompagne d’une dilapidation et d’une exploitation. Aussi bien sur le plan symbolique que sur le plan économique ou imaginaire, il est interdit de parler de l’envie d’utérus, et tout est ramené à un social paraphilosophique, tandis que sur le plan philosophique, c’est l’unisexe qui domine avec le refus d’une libido spécifique et d’une symbolisation matérialiste. C’est un détournement permanent, qui alimente la structure dominante. C’est toujours en effet la question de la genèse de l’événement, de la naissance et de la gestation[3].
Ce livre témoigne de la genèse génésique pour chacune, qui fait qu’à un moment une femme s’enfante, devient l’enfante femme ; et après, pour moi, vient l’enfantement de la théorie : une philosophie de la naissance et de la gestation, qui ne peut-être qu’une éthique. Mais quand je parle de grossesse, je parle de fécondité symbolique.
À partir du réel – parce que, dans l’espèce humaine, ce sont les femmes qui font les enfants (« femme : femelle de l’espèce », dit le dictionnaire) –, il s’agit de construire un imaginaire pour toutes qui se symbolise pour toute femme, d’élaborer une identité qui permette de mieux cerner l’identité phallique et de la décentrer.

Depuis quarante ans, le MLF a affirmé une identité sexuée. La femme de l’affirmation est une invention de la libération des femmes. Aujourd’hui, pas une seule femme n’échappe, et c’est un bienfait, à un mouvement de libération qui a révolutionné la condition historique des femmes et donc des hommes, et du genre humain. Il est probable que le plus bouleversant des bouleversements qui a touché les démocraties comme les non-démocraties, c’est l’entrée massive des femmes dans l’Histoire. Cette avancée est le fait du Mouvement des femmes, même quand celui-ci dénie la différence des sexes.
Quand j’ai mis l’accent sur la procréation, c’était un frayage novateur entre le tota mulier in utero du conservatisme de droite, et le tota mulier sine utero de l’avant-garde élitiste. La maîtrise de la fécondité, à condition qu’elle soit une gynéconomie, une gestation de la fécondité, libère, ouvre à la fécondité la plus créatrice. C’est ça la révolution. On a changé d’ère humaine. L’homme unidimensionnel, pour parler comme Marcuse, s’est éteint en 1968. L’humanité commence à deux : il y a deux sexes. L’accès des femmes à la liberté de penser me paraît intégrer la liberté de créer et de procréer. Il y a dans la gestation – et pas seulement dans le fait de mettre au monde des enfants -une forme de libération, de créativité dans laquelle je vois la vraie poésie, la vraie pensée. Ma question en fondant le MLF était de mettre la génésique au coeur de l’économie libidinale et de l’économie politique, au coeur de la pensée.
C’est le MLF qui a produit les avancées politiques et juridiques qui vont de la dépénalisation de l’avortement et l’instauration de l’IVG jusqu’à la loi sur la parité, et ces lois, votées par les députés de gauche comme de droite, concernent la majorité des femmes, c’est-à-dire les moins privilégiées et les plus fragiles. C’est peut-être parce que le MLF était fort, parce qu’il a su, avec le travail psychanalytique des fantasmes, sortir du gauchisme, qu’il n’y a pas eu de terrorisme en France. Les femmes ont majoritairement choisi le processus démocratique, sans compromission mais dans le dialogue. Et ce mouvement a précédé et accompagné bien des mouvements actuels comme par exemple le mouvement homosexuel qui a pu donner le Pacs. Le retour des religions, avec ce qu’il draine de fondamentalisme, de terrorisme et de violence, est, je crois, une défense contre l’entrée des femmes dans l’Histoire, une protestation virile face à un Occident phallocentrique qui a, fût-ce partiellement, lâché le machisme fondamental, la toute-puissance sur les femmes, ce qui a ébranlé le monde. Lors de sa visite en France, le pape a déclaré que la religion répondra au besoin d’espérance des hommes. C’est la laïcité à l’épreuve de la condition historique des femmes, la laïcité femme, et les générations à venir qui combleront l’espérance humaine et, au-delà, la motiveront, l’inventeront.

Le Mouvement de Libération des Femmes est, pour la première fois dans l’Histoire, absolument non refoulable. C’est un mouvement irréversible, qui est inscrit dans un territoire plus vaste que lui, plus grand que la France ou que l’Europe, vaste comme le monde entier. Il n’y a pas une seule femme que j’ai rencontrée dans ces années-là qui n’ait été une militante, une combattante, une guerrière de la libération. Si je n’ai pas choisi de « n’être » fille, je me suis voulue femme en mouvement de libération. Chacune dans sa singularité et toutes ensemble, comme le dit très fortement George Sand :
« Toutes les existences sont solidaires les unes des autres, et tout être humain qui présenterait la sienne isolément, sans la rattacher à celle de ses semblables, n’offrirait qu’une énigme à débrouiller… Cette individualité n’a, par elle seule, ni signification, ni importance aucune. Elle ne prend un sens quelconque qu’en devenant une parcelle de la vie générale, en se fondant avec l’individualité de chacun de mes semblables, et c’est par là qu’elle devient de l’histoire[4] ». Je pense qu’ensemble, les femmes du MLF, nous avons essayé d’évoluer vers l’Histoire. Les femmes, un très grand nombre de femmes, avec le MLF, ont réussi.
Il y a quarante ans, j’essayais de faire admettre que le MLF était un mouvement symbolique et pas seulement un mouvement social. S’il concerne les femmes, il concerne aussi l’ensemble de l’humanité, de l’environnement ; les femmes apportent ce dont elles ont été privées, reconstruisent l’Histoire dans une nouvelle alliance, pour réconcilier ce qui a été séparé par la guerre, par la guerre entre « nature » et « culture » et, plus largement, par le conflit des couples oppositionnels. Aujourd’hui, en Europe et en France en particulier, le mouvement des femmes a choisi massivement la parité plutôt que la guerre des sexes ; il chemine avec l’écologie et transforme le rapport au monde. C’est donc bien un mouvement de civilisation et, à ce titre, une avancée dans la libération.
Nous avons conquis par les luttes le droit d’affirmer le double désir de ne pas séparer la procréation de la sexualité, c’est-à-dire de sauver l’amour, et de participer à la production sans la couper de la procréation. Désormais, les femmes peuvent affirmer un corps producteur de vivant, un imaginaire créatif, une pensée de leur condition dans l’Histoire. Du plus réel au plus symbolique, reste à organiser une société dans laquelle les femmes représentent la moitié de la population de ce pays ou de l’espèce humaine. Alors que le temps qui nous mène de l’enfance à la mort est un temps sans génération, les femmes assurent la régénération et l’enchaînement des générations dans la pulsion de vie. Le changement de civilisation est en cours et s’inscrit dans un autre temps, le temps de la fécondité.
Quarante années, c’est déjà l’Histoire, un temps long qui se poursuit indéfiniment, et c’est surtout du vivant. La révolution n’est pas terminée, elle est interminable. Elle doit intégrer l’événement de 68 et l’avènement des femmes dans l’Histoire en tant que porteuses d’utérus. Car ce n’est pas la fraternité sans les femmes qui résoudra le conflit entre liberté et égalité, mais l’éthique. Il y a deux sexes, et c’est ce qui rendra possible le passage de la métaphysique, amour de la sagesse, à l’éthique, sagesse de l’amour.

Qu’est-ce qu’une femme ? Le génie, la géni(t)alité, le génie d’une gestation et d’un enfantement permanents, qui peut faire passer, grâce à l’enfante femme, de « n’être » femme à un venir au monde. La petite fille qui va naître sera l’enfante de demain, non pas prise dans l’éternel retour mais dans le mouvement permanent de la pensée générative… Cesser d’être « a-cosmique », assumer en pleine lumière sa part d’humanité, évolution et transmission et pas seulement au niveau de l’ADN mitochondrial de mère en fille, de génération en génération, mais de transmission symbolique et anthropocultrice, assumer cette part de ce que j’appelle ego-altruisme, de récit de soi et de métamorphose de l’Autre, autre femme ou autre homme, autre fille ou fils qui vient, et assumer finalement l’espérance humaine de l’espèce.

 

[1] Libération, samedi 14 septembre 2008.

[2] Blandine Grosjean, « Liberté, activité, maternité », Libération, 29 avril 2003.

[3] Ce que confirme le titre évocateur du Journal du Dimanche du 14 septembre 2008 : « Génération Benoît XVI »

[4] George Sand, Histoire de ma vie, Paris, Gallimard, 2004.

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