ET SI ON PARLAIT DE L’IMPOUVOIR DES FEMMES…

Il y a deux sexes. Essais de féminologie, Gallimard collection Le Débat, 1995 et 2004 (édition revue et augmentée), Poche Folio n°161, 2015 (édition revue et augmentée)

Article paru dans Passages n°40, septembre 1991, « Les femmes aiment-elles le pouvoir ? ».

Parler d’un pouvoir des femmes pourrait paraître cynique tant leur représentation en France dans les instances de pouvoir est dérisoire. Les chiffres restent accablants puisque la France est presque la lanterne rouge en ce domaine. D’autre part, de même qu’une hirondelle ne fait pas le printemps, une femme Premier ministre, malgré l’effet symbolique certain de cette initiative présidentielle, ne signifie pas une transformation accélérée de la réalité. Il n’y a, de fait, pas plus de femmes dans le gouvernement d’Édith Cresson que dans celui de Michel Rocard, et pas de politique renforcée à l’égard des femmes, par le retour à un Ministère à part entière pour elles, comme en 1981.
Presque un quart de siècle après la révolution démocratique de Mai 68 et le Mouvement des femmes, l’accès des femmes aux pouvoirs économique, politique et symbolique reste très difficile, pour ne pas dire barré, malgré un accès au savoir quasiment acquis, en Occident en tout cas, ce qui ne signifie pas un accès équivalent au « valoir »[1].
Les femmes n’aimeraient-elles pas le pouvoir ? Ou bien est-ce le pouvoir qui ne les aime pas ? On les cantonne le plus souvent à leurs problèmes, et quand il s’agit de débattre des grandes options futures, on fait comme si elles n’avaient aucun avis sur ces questions, ou on oublie de le leur demander. Le journal Vu de gauche de Jean Poperen est remarquable dans ce sens, mais on pourrait multiplier les exemples à l’infini du côté du quatrième pouvoir. Les femmes aiment-elles le pouvoir ? Autant se demander si les pauvres aiment l’argent… Non, puisqu’elles n’en ont pas, oui, parce qu’elles n’en ont pas…
En cet été politiquement plutôt morne, deux questions d’actualité nous concernant ont agité de quelques vaguelettes le marigot syndicalo-politico-médiatique ; la troisième, la plus grave, et qui n’est pas une question mais une tragédie, le viol de soixante-et-onze lycéennes et l’assassinat de dix-neuf d’entre elles dans un collège du Kenya, par des garçons de ce collège, n’a donné lieu à aucun écho, et les viols et violences quotidiens, en France, n’ont donné lieu qu’aux habituels gros plans sur les assassins[2].

Première question, donc, une étude sur « l’horizon 2000 » de l’INSEE, qui annonce une pénurie de main-d’œuvre en 2005 : si le taux de fécondité reste ce qu’il est, la population qu’ils appellent active, va diminuer. Pour y remédier, quatre solutions : augmenter la productivité de cette population, allonger sa durée d’activité, augmenter l’emploi des femmes ou relancer l’immigration. C’est sur cette quatrième solution que tous se sont précipités  ; les leaders de gauche pour prédire une bonne immigration en l’an 2000, et ceux de droite et d’extrême droite pour démasquer le projet qui anime toute l’étude : l’incitation à une politique nataliste. Deux exclusions concurrentes et conjuguées : celle des immigrés, si menaçants dès aujourd’hui pour demain, qu’il faut au plus vite reverrouiller les frontières; et celle des femmes vouées à la reproduction de la main-d’œuvre française, considérées comme inactives, et qui ne seront même plus, demain, les actives en chômage de longue durée qu’elles sont aujourd’hui (les femmes sont 57% des chômeurs de longue durée, et les jeunes filles, 76% des jeunes chômeurs de longue durée), chômage qui fait d’elles des marginales économiques, psychiques et civiques.
La concentration des moyens sociaux sur une politique pour les femmes triplement productrices, devrait être une priorité de la gauche en mouvements, qui de fait les oublie et en fait les premières exclues de la société productiviste et concurrentielle. Trois fois productrices dans la société humaine, en tant que reproductrices ayant la charge exclusive du renouvellement vital des générations, productrices-ménagères ayant la charge de la sphère familiale ou privée, enfin ayant pour la plupart une activité professionnelle désormais indispensable à un niveau de vie à peine décent, les femmes, du fait de leurs multiples charges, se retrouvent majoritaires dans la troupe des chômeurs de longue durée, c’est-à-dire les exclues des exclus de la société concurrentielle.
D’autre part, les catégories d’inactives et d’actives que nous applique la démographie, non seulement font de la population des femmes un peuple divisé, au hasard des appartenances sociales et culturelles diverses, mais font de chacune de nous une personne déchirée entre ses besoins et ses désirs  d’accomplissements intimes et ses légitimes ambitions sociales.
Le taux de fécondité est le point aveugle autour duquel s’organise la démographie, cette pseudo-science humaine, délirante en ce qu’elle passe son temps à scier la branche sur laquelle elle est assise, ou autrement dit à forclore ce qui la fonde. En effet, si, pour elle, les femmes procréatrices ne font pas partie de la population active, alors, comment une main-d’œuvre active pourrait-elle naître d’une source inactive, et comment les générations pourraient-elles se renouveler de même, grâce à la reproduction de cette population comptée comme inactive, à l’intérieur de cette population active, à chaque génération. Autrement dit, l’humanité, disait Lacan, c’est une femme qui fait une femme, qui fait une femme, l’une après l’autre, inactive selon les démographes, mais seule usine à populations actives. Quand on parle d’énergies électrique ou atomique, on considère les installations dans le coût de production. La procréation humaine, elle, reste forclose de toute la productivité humaine et des ressources qu’elle engendre : dernière, mais formidable, poche d’esclavage.
Cette capacité, ce pouvoir spécifique des femmes, la procréation, au lieu d’entraîner un pouvoir (certains parlent de pouvoir démographique), nous fixe dans un véritable impouvoir, la reproduction humaine s’inscrivant négativement dans une pensée démocratique, soucieuse à juste titre de principes d’égalité, mais insoucieuse de la réalité et de la dissymétrie entre les deux sexes, quant à cette différence principale. Et comme, on le sait, ce qui est forclos du symbolique fait retour dans le réel ; ce qu’elle se refuse à penser fait symptôme à chaque avancée du processus de démocratisation. Il semble que dans toutes leurs activités, les femmes soient pénalisées d’une activité qualifiée d’inactive.
Parler de procréation, de maternité, serait même en soi une attitude régressive, réactionnaire, puisque jusqu’ici seule la droite en parle, pour en accentuer les effets de pénalisation, en programmant une politique nataliste. Or le Mouvement des femmes s’est toujours situé à gauche, a toujours fait prévaloir la culture sur la nature (à l’inverse du Mouvement écologique), et a toujours envisagé la procréation comme un fait culturel et non naturel, que la maîtrise de la fécondité humaniserait encore davantage. Ce n’est pas la moindre des avancées du Mouvement des femmes que d’avoir proposé des articulations entre le privé et le public, entre le sujet et l’histoire, en introduisant autrement que comme porteur de force de travail, le corps souffrant et jouissant, en faisant apparaître comme politique le sujet, oublié par Marx, en instance ou existant. Qualifié de mouvement social, il s’est toujours auto-défini comme un mouvement culturel ou de civilisation, à vocation universelle.
Productrices ou procréatrices de vivant-parlant, les femmes sont la source de la principale ressource humaine, l’humanité même. Ce n’est pas seulement de population active que devraient parler les démographes à leur propos, mais de cerveaux ingénieux et d’intelligences créatrices, alors que la reproduction reste forclose, je le redis, d’une pensée productiviste qu’elle alimente et qui la constitue en impouvoir.

La deuxième question d’actualité confirme cette analyse. Il s’agissait de la condamnation par la Cour de justice des communautés européennes de l’interdiction du travail de nuit des femmes, au nom de l’égalité des sexes. Régression, s’est-on écrié du côté des travailleurs, les archaïques irréalistes : il faut supprimer le travail de nuit pour les deux sexes ; progrès, s’est-on écrié du côté des cadres : les femmes en promotion aspirent à grimper aussi vite que leurs jumeaux, sauf dans « le cas particulier de la maternité » (C’est ainsi que s’est exprimée la C.G.C.). La discrimination positive à l’égard des femmes, inscrite dans le Code du travail en France, est une protection contre les abus sexuels et les charges familiales. Que je sache, les viols et les violences nocturnes n’ont pas diminué dans nos pays. D’autre part, si l’on en croit l’INSEE, le taux de fécondité par femme est de 1,8 (ou de 2,1 pour l’INED), ce qui signifie que toute femme pubère et non ménopausée dans ce pays est potentiellement en charge de la fabrication de deux enfants, et ceci est vrai pour 53% de la population ; la maternité est-elle un cas particulier, ou un cas plus que général, majoritaire ?
On ne peut à la fois créditer chaque femme d’un indice de fécondité, donc la rendre à son corps défendant responsable du renouvellement des générations et du vieillissement des populations, donc coupable des déséquilibres démographiques, et continuer de considérer la grossesse ou la maternité comme un cas particulier. Ces notions d’indice de fécondité et d’équilibre démographique font de la procréation un destin général et inscrivent une solidarité forcée entre toutes les femmes, génitrices, mères adoptives ou child free, pour que cette « production », ce « service », cette « compétence, ce « don », cette « création », comme il vous plaira, soit au cœur des idéaux démocratiques.
On nous alléguera qu’il y a aujourd’hui des machines très sophistiquées qui ne s’arrêtent ni jour ni nuit. Mais au moins organise-t-on les trois huit, autour de ces nouveaux Molochs. En revanche, une technicienne qualifiée (comme beaucoup de femmes le sont déjà, ou le seront davantage demain), mère d’un enfant de trois ans et enceinte d’un second, ne pourra en aucun cas envisager l’aménagement des trois huit dans le travail de la grossesse qui mobilise en elle, 24 heures sur 24, une forte dépense d’énergie. Mais, au nom de l’égalité, on lui fera accomplir un travail de nuit supplémentaire, et au nom d’une discrimination protectrice, on la pénalisera dans sa promotion. C’est un scandale : l’idéologie égalitariste et productiviste qui exclut de sa dynamique la question prioritaire de la procréation constitue d’avance les femmes en exclues. Ou comment l’égalitarisme obtus et indifférentialiste génère une injustice criante.
Au Honduras, pour satisfaire des employeurs qui voulaient en finir avec les congés de maternité perturbant l’organisation du travail, on a stérilisé de force trois mille jeunes filles entre quinze et vingt ans[3]. Partout et toujours dans le monde, les femmes sont esclaves et martyres de la procréation, interdite ou obligatoire, sous des cieux totalitaires ou égalitaires, toujours instrumentalistes et sadiques dans leur productivisme ; esclaves non vues d’une production jamais considérée, par aucune théorie économique, comme telle ; martyres, depuis la nuit des temps et encore aujourd’hui, les femmes meurent en couches par millions ; martyres d’une connaissance, celle de la chair, qualifiée de diabolique, le gynocide de l’Inquisition les a brûlées par centaines de mille.
Aujourd’hui la misogynie s’actualise dans un anti-féminisme forcené qui fait que l’accès à l’existence par le droit élémentaire au savoir comporte, pour les femmes, un risque de mort. Faut-il rappeler la tragédie du Québec, reéditée, en pis encore, par celle du Kenya. Au Canada, en décembre 1989, un jeune homme avait assassiné quatorze étudiantes de l’Ecole polytechnique de Montréal, en criant sa haine contre les femmes qui font des études. Le 13 juillet dernier, à Nairobi, une horde de trois cents garçons, âgés de quatorze à dix-neuf ans, élèves d’un collège catholique mixte, s’est livré à un massacre collectif de jeunes filles. Saouls et drogués, armés de barres de fer, ils se sont rués dans le dortoir des filles. Ils ont blessé soixante-quinze d’entre elles, en ont violé soixante et onze et tué dix-neuf. En période d’examens, les jeunes filles avaient préféré continuer à travailler plutôt que de s’associer à une grève contre la direction de l’école, dont l’enjeu ne les concernait pas. « Folie meurtrière », ont dit les journaux qui n’y ont consacré que quelques lignes. La folie ne saurait en aucun cas être envisagée comme une circonstance atténuante pour justifier les violences et crimes misogynes et anti-féministes, pas plus qu’elle ne justifie les crimes racistes. Et pourtant, si le racisme est un délit, la misogynie reste une opinion, et les meurtres sexistes, le fait de fous, donc d’irresponsables.

Les femmes et les hommes démocrates devraient : premièrement, lutter contre une misogynie fondamentale, qui maintient les femmes dans l’impouvoir ou en organise le gynocide.
Le déclin du marxisme pourrait entraîner la renaissance d’une philosophie métaphysicienne dont les femmes seraient les premières victimes. Une réflexion sur la procréation serait sans doute une condition d’un penser qui ne serait pas métaphysique. Cette prise en considération de la procréation humaine, loin d’être une régression, dénouerait au contraire plus d’une logique délirante, et donnerait sa pleine dimension culturelle à une activité vitale pour l’avenir de notre espèce, en sa généalogie, sa mémoire, sa transmission et son histoire.
Deuxièmement, lutter par l’engagement dans des structures de contre-pouvoir, du côté des exclus et des marginaux de la saga internationale concurrentielle et productiviste.
Troisièmement, lutter pour favoriser l’accès des femmes à toutes les structures de pouvoirs, selon les principes démocratiques : dans l’égalité, la différence, et non l’inverse. Le processus de démocratisation  doit désormais inscrire, dans son cadre égalitaire, l’existence des deux sexes en leur dissymétrie et accorder aux femmes la maîtrise de leur fécondité, aux niveaux non seulement biologique, mais civique et symbolique.

 

[1] Cf. Jean-Claude Chesnais, « Les trois revanches », Le Débat, n°60, mai-août 1990.

[2] La presse a flashé cet été pour le crime, « starisant » aussi quelques grandes criminelles, pour, dans ce domaine en tout cas, tenter de ménager une égalité… Mirage, comme toujours, quand il s’agit d’égalité entre les hommes et les femmes (cf. les statistiques du ministère de la Justice sur les crimes en France, données par Le Nouvel Observateur du 6-12 juin 1991 : le meurtrier est à 88% de sexe masculin…).

[3] Cf. Elle, 5 août 1991.

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