UNE ÉTHIQUE DU VIVANT

novembre 2009 | |

Génésique. Féminologie III, des femmes-Antoinette Fouque, 2012 (Poche, 2021)

Extraits de Qui êtes-vous Antoinette Fouque ? Entretiens avec Christophe Bourseiller, Bourin Éditeur, novembre 2009, relatifs à la question de la gestation pour autrui.

 

Christophe Bourseiller – Vous affirmez que ce qui caractérise une femme, ce qui la distingue de l’homme, c’est la capacité à accueillir l’autre. Cette apologie de la maternité ne risque-t-elle pas d’être considérée comme réactionnaire ?

Antoinette Fouque  – Je n’ai jamais fait l’apologie de la maternité. La maternité est l’inscription de la gestation dans le patriarcat, autrement dit paternité et maternité s’équivalent sans être tout à fait semblables : une mère peut avoir une fonction paternelle, et un père une fonction maternelle. Il n’y a pas de spécificité inéchangeable de la fonction maternelle à part l’allaitement, et la substitution est possible depuis longtemps avec le biberon. Les traits pertinents de la maternité et de la paternité sont la responsabilité pour autrui, l’éthique liée à l’infans -l’élever, lui donner le langage logique, structuré, la langue. En revanche, il n’y a pas de substitution possible à la gestation. Les hommes le savent tellement qu’ils n’ont cessé de réécrire la Genèse depuis les premiers textes. Je parle de gestation et de génésique.
J’ai toujours œuvré, avec le MLF, à ce que l’esclavage sexuel soit aboli, pour libérer le désir des femmes de procréer. Quid de la procréation libérée de sa servitude ? Est-ce qu’elle disparaît ? Non, c’est l’esclavage qui disparaît. Je pense justement que le désir de procréation est partie intégrante et même accomplissement du narcissisme des femmes. On pourrait dire aussi que le désir de paternité est un accomplissement de la maturité des hommes. La philosophie de la transformation du vivant par les femmes n’est pas le fait, pour le moment, de l’idéologie féministe, qui est encore branchée sur des revendications égoïstes et sur l’acquisition d’un savoir, au lieu de l’être sur l’apport au monde.
J’essaye de penser, c’est-à-dire d’élaborer un mode de vivre sa pensée ou de penser sa vie de manière symbolisable. C’est une philosophie du vivant, de la vie même. Le vivant, c’est la philosophie, en fait. Il s’agit d’inventer la philosophie, de répondre à la question « Qu’appelle-t-on penser ? »[1], d’être au cœur de la question philosophique ou de la question analytique posée par Freud, « D’où viennent les enfants ? ». Le désir d’enfant est le désir même, le cœur du désir. Chez les humains, qui sont des êtres de langage et de pensée, il y a un désir de se prolonger ou de faire sens, un désir d’infini qui se trouve dans la génération de siècle en siècle.

C.B. – Voulez-vous dire qu’il faut bâtir un socle éthique ? Avons-nous besoin de limites ?

A.F. – Ce n’est justement pas une éthique de la restriction, comme ce n’est pas une transgression des limites. C’est au contraire une éthique de l’infini, un élargissement permanent. Un exemple concret : le Comité d’éthique a été créé pour contrôler toutes les techniques de procréation assistée, c’est l’éthique de limite, de borne, liée finalement à la technophilie, au corps-robot. Pour moi, au contraire, le réel de l’éthique, c’est l’éthique de l’affirmation, c’est-à-dire la procréation : s’il n’y avait pas d’acte de procréation, il n’y aurait pas de procréation assistée. Pourquoi l’éthique ne se soucie-t-elle que des limites à mettre à l’assistance ? C’est la procréation qui comporte la dimension d’éthique, et c’est la technologie qui porte atteinte à cette éthique. L’éthique, en retour, doit venir dire que l’humanité, c’est de la pensée.
Des philosophes soi-disant préoccupés d’éthique ne considèrent la procréation qu’à travers le prisme de l’avortement ou de la haine de la grossesse que peuvent exprimer certaines femmes. C’est une attitude transcendantaliste, niant toute racine, et qui porte atteinte au lieu même de l’éthique. Elle va aujourd’hui jusqu’à l’utérus artificiel, la folie, la perversion promue par les forcenés de la technologie, qui sont pire que « les forcenés du désir »[2] dont vous parliez : dans le désir, il y a encore la dimension de la chair torturée mais jouissante. Dans la technophilie absolue, il n’y a plus de chair : Henri Atlan, qui est biologiste, dit que la matière n’existe pas[3]. On en arrive à une dématérialisation complète du monde, qui est en philosophie ce qu’est la finance spéculative par rapport au capitalisme de la production[4].
C’est le symptôme majeur de l’effacement des femmes en tant que donneuses de vie humaine, donc de vie psychique, de vie inconsciente. C’est la reproduction plus violente que jamais, de la dissociation de l’âme et du corps, d’un sujet occidental divisé, schizophrène et narcissique, paranoïaque et dominateur, prédateur et destructeur. Ce n’est pas l’homme en soi, c’est l’homme occidental qui a mis en place toutes ces découvertes, et leur exploitation technique. C’est la dégradation de la connaissance en science et de la science en technique.

C.B. – La gestation pour autrui n’est-elle pas la première étape d’un processus de marchandisation ?

A.F. – Je suis, bien sûr, totalement hostile à la marchandisation, à la poursuite de l’esclavage procréatif par le recours rétribué à un sous-prolétariat de femmes des pays du Sud. Mais, en France, il y aura des règles éthiques. J’affirme, depuis longtemps, que la gestation est le paradigme de l’éthique, c’est-à-dire de l’accueil de l’autre, de l’hospitalité charnelle. La gestation pour autrui va faire entrer l’éthique dans l’éthique : l’éthique dans notre démocratie, aujourd’hui, n’est que limitations et interdits ; là, au cœur de l’éthique, il y aura l’éthique même, la gestation. J’opte pour une position matérialiste et de libération, d’affirmation de la gestation, tandis que sévit dans l’économie unique, dans la pensée unique, dans la mondialisation et la déréliction, le modèle libéral auquel nul ne peut échapper, mais à quoi l’économie de libération et du don doit constituer une alternative.
On ne peut pas penser la libération en deçà de la libéralisation. Le libéralisme est régnant, et il faut penser la libération au-delà de cette économie. Que représente-elle ? C’est le dévoilement du réel, de la vérité : ce sont les femmes qui font les enfants. C’est à partir d’une gynéconomie que peuvent être mises en évidence la fonction et la création utérines, une œuvre de chair et de sens. Une femme à l’œuvre.
Il y a aussi, dans la GPA, un effet d’altruisme avec la présence de l’autre, radicale. Il s’agit d’un désir supérieur, libératoire : exister dans et par la gestation, affirmer une compétence, une force, un savoir-faire, un pouvoir faire et un avoir à faire, sous forme de don. L’altruisme et la gratuité ne sont pas des leurres : les économistes  modernes commencent d’ailleurs à les prendre en compte. On pourrait dire que non seulement la GPA dévoile mais qu’elle valorise la gestation, en tant que telle et en tant que don utile : elle lui donne une valeur d’usage certaine. Paradoxalement, même s’il y a un dédommagement, la GPA telle que la France l’envisage est une limite à la marchandisation, qui met en exergue une économie de la gratuité.
La GPA n’est pas, prioritairement, une question économique. Contrairement à l’utérus artificiel, elle ne constitue pas une ectogénèse, puisque la physiologie de l’utérus a toute sa place et toute son importance. On substitue à une femme sans utérus une femme avec utérus. C’est donc une question réelle, qui traverse toutes les couches de l’organisation humaine, et qui doit atteindre à la fonction symbolique, la fonction utérine étant de donner la vie. C’est le temps de la création, l’économie de la création.
Ce n’est pas parce qu’il y a un marché de l’art que la création artistique en tant que telle est corrompue. Le marché veut corrompre l’art, mais, avant le marché, la création existe : il y a le geste, la pulsion, le travail du peintre, du sculpteur, et, au-delà, il y a une œuvre d’art. Faudrait-il interdire la création artistique parce que le libéralisme veut le corrompre par la marchandisation ? Même si le capitalisme veut la marchandisation, c’est à une création artistique, et non pas à une production marchande, qu’il faut comparer la procréation. La gestation, la procréation, est plus de l’ordre de l’œuvre artistique que du travail salarié. La procréation est création. La génésique peut faire résistance à la capitalisation du vivant.

C.B. – Vous parlez d’une « décomposition » de la notion de maternité. Est-ce une façon, selon vous, de s’affranchir du patriarcat ?

A.F. – Beaucoup ne tolèrent pas que cette affaire de gestation se passe entre deux femmes : cette circulation de l’ovule de l’une à l’utérus de la seconde décompose ce qu’on appelait la maternité, et qui était une fonction du patriarcat. Je le vois comme une évolution positive. J’ai toujours su, quant à moi, que c’était une bêtise de dire qu’on n’a qu’une mère. Dès avant ma naissance, j’en avais plusieurs, c’est souvent ainsi : il y avait la mère première, la mère primaire, la mère d’avant l’alphabet, la mère de chair, qui en ces temps était forcément génitrice et gestatrice. C’est la mère de l’utérus et du cœur, qui m’a transmis ses goûts in utero, celui des fruits exotiques de la Calabre de sa propre mère, dont je porte le prénom, Antonia. C’est elle qui m’a poussée aux caprices, aux transgressions, aux élans du cœur, à toutes les passions. C’est celle que j’ai filmée, celle qui se perdait dans la France vers laquelle ma mère seconde ou secondaire me poussait, à laquelle je voulais à la fois m’intégrer et résister pour ne pas perdre le Sud. Cette mère seconde, ma tante, était celle des codes : elle m’apprenait à me tenir à table, à être française, sa fille m’a appris à écrire. Grâce à elle, probablement, je suis allée au lycée et j’ai étudié le latin. Elle me conseillait des livres que la première m’achetait autant que j’en souhaitais. L’accordéon, c’était la première ; le piano, la seconde. Pour la Fête des Mères, j’offrais deux bouquets de fleurs.
Il vient du vivant entre deux femmes, même si ce n’est pas un enfant. Avec la GPA, on le voit apparaître : l’enfant peut avoir deux mères, voire trois. Le concept de mère non phallique est donc extensible et pluriel.
S’y opposer, ne pas avoir la générosité de penser un tel don, c’est refuser de penser l’hospitalité charnelle – car la gestation pour autrui  n’est rien d’autre que l’hospitalité charnelle. Et l’hospitalité est à la fois gratuite et sans prix : elle ne saurait avoir d’équivalence marchande. C’est un au-delà du frivole, la fin de la spéculation. Elle se pose de manière radicale : ni plus, ni moins. Elle ne peut entraîner que la gratitude : l’envie d’utérus devrait se transformer en admiration de l’utérus et en gratitude envers son œuvre, sa gynéconomie.
Exactement comme il fallait insister sur la parité qualitative (dépassement de l’égalité) et  non sur la parité quantitative (moyen en vue d’une égalité de principe), il va falloir que la GPA mette l’accent sur la gestation,  et non pas qu’elle l’efface, que la gestatrice ne soit pas anonyme, que le don soit reconnu.

C.B. – La place de la mère porteuse est à définir…

A.F. – Nadine Morano parle heureusement de « femmes porteuses »[5]: pour la première fois, le mot « femme » apparaît lié à la gestation, sans aucune attache au patriarcat.
La guerre contre les femmes les condamne à haïr la mère, à faire des enfants pour le père ou à se prostituer pour le plaisir des hommes. La femme n’existe pas ; on la retrouve coupée en morceaux : mère, épouse, prostituée, religieuse, fille, belle-mère… Comment faire une unité alors que chaque identité la veut pour elle-même ? Or, dans la GPA, on assiste à une fêlure de ce modèle parcellisé. Deux femmes vont participer à l’inconscient de l’enfant : l’inconscient phylogénétique avec la génétique apportée par la génitrice et l’inconscient ontogénétique avec la grossesse, accomplie par la gestatrice et suivie de l’adoption par la génitrice.
Le géniteur et la génitrice donneront les codes génétiques, la gestatrice donnera son environnement vivant, actif et nourricier, plus l’inconscient, l’engramme[6], l’empreinte humaine. C’est déjà un métissage : le corps de l’enfant en devenir, son être même, va être façonné – en même temps qu’il le sculpte lui-même – mais de manière première, princeps, plus radicale que si l’enfant était élevé par une nourrice. Ces origines multiples esquissent un feuilletage d’affects, d’émotions, de résonances. Cela peut être est un enrichissement de son identité, de sa personnalité, de son histoire. Le corps est accueilli dans un autre corps et il vit ce qu’il n’aurait pas vécu.
L’apport de la femme porteuse, la gestatrice, est considérable. Elle donne un environnement  historique, langagier, sanguin, etc. Il faut imaginer les effets mentaux, pas seulement inconscients, sur le biologique, et ne pas couper le sujet de son origine, de tout engramme, de toute trace donnée au corps, et au cerveau en particulier, par la vie et les échanges intra-utérins, et même par ceux qui se produisent lors de la naissance.
Il ne s’agit pas que la femme porteuse soit réduite à zéro puisqu’elle est porteuse. Il s’agit de portance au sens philosophique : non pas fabriquer l’enfant mais le créer, le sculpter. Je suis favorable à la GPA pour mettre en valeur la gestation : il y a un parent de plus et pas une gestation en  moins.
Il faut prendre les choses dans le mouvement de l’Histoire que les techniques ont rendu possible, et que, sur un certain mode, les femmes se réapproprient – d’une manière risquée, mais elles n’ont pas le choix. Je fais le pari d’une complémentarité entre la technique (avec tout ce que cela implique de culture capitaliste faisant main basse sur la civilisation) et l’autre culture (la gestation, qui n’est pas seulement la culture de l’aube de l’humanité, mais qui depuis l’aube de l’humanité est la sculpture du vivant, la co-création). Cette culture femme est celle-là qui peut non seulement dominer intentionnellement la technique, mais arriver à imposer une part de la culture du vivant, parce qu’elle met en évidence la richesse de la gestation, le travail et l’œuvre génésiques.
La gestation pour autrui devrait permettre de penser la gestation, c’est-à-dire de penser autrement – autrement dit, de penser. La gestation est le cœur même du penser autrui –la gestation pour autrui l’est doublement si l’on peut dire.
C’est l’étape actuelle du Mouvement de Libération des Femmes. Il n’y aura pas de libération des femmes complète -il n’y aura que des émancipations imparfaites et bancales-, il n’y aura pas de  développement d’une démocratie paritaire, sans la reconnaissance de la fonction génésique.

[1] Martin Heidegger, Qu’appelle-t-on penser ?, Paris, PUF, 1992.

[2] Christophe Bourseiller, Les Forcenés du désir, Paris, Denoël, 2000

[3] Henri Atlan, L’Utérus artificiel, Paris, Seuil, 2005

[4] Sur finance spéculative et capitalisme de la production, lire Jean-Joseph Goux, Frivolité de la valeur, essai sur l’imaginaire du capitalisme, Paris, Blusson, 1994

[5] « Nadine Morano : ‘Je suis favorable aux femmes porteuses’ », Le Monde, 24-25 mai 2009 (Nadine Morano est secrétaire d’Etat à la famille)

[6] Selon le Dictionnaire historique de la langue française, engramme (engramm en allemand), terme introduit au début du XX° siècle par un psychologue à partir du grec en (« dans ») et gramma (« caractère », « trait »), désigne la trace laissée dans le cerveau par un évènement du passé individuel.

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