DEMAIN, LA PARITÉ

Il y a deux sexes. Essais de féminologie, Gallimard collection Le Débat, 1995 et 2004 (édition revue et augmentée), Poche Folio n°161, 2015 (édition revue et augmentée)

Un résumé de cette communication a été prononcée le 8 mars 1995 à Copenhague, à l’occasion du Sommet mondial pour le développement social, dans le cadre d’une table ronde, « Bridging the gender gap : open dialogue between parlementarians and civil society ».

 

La Journée internationale des femmes prend, aujourd’hui, son plein sens historique si nous nous rappelons que Clara Zetkin l’a proposée et consacrée ici même, en 1910.
Cette célébration scande, dès le début du siècle, les moments forts et souvent tragiques de notre histoire : en 1914 et 1915, en France, en Allemagne, à Oslo, des femmes manifestent contre la guerre ; en 1917, à Petrograd, contre le tsarisme ; à partir de 1937, en Espagne, en Italie, à Ravensbrück en 1945, contre les fascismes, et en 1974, à Saïgon, contre l’occupation américaine. Dans les années soixante-dix, à la faveur des mouvements de libération des femmes occidentaux, elle s’établit comme une tradition d’affirmation de nos droits, et de fait, autant comme journée de protestation contre des inégalités qui demeurent, que comme journée de détermination de plus en plus forte à faire avancer notre cause. Il y a vingt ans exactement, je l’avais fêtée à Pékin, avec une dizaine de camarades du M.L.F. et ma fille qui venait d’avoir onze ans. Nous ignorions tout de la barbarie de la prétendue révolution culturelle qui ravageait le pays, d’autant plus que durant une journée entière, nous avions pu dialoguer avec les femmes chinoises déjà tournées de tous leurs besoins et de toute leur intelligence vers la démocratie.
Je pourrais évoquer chaque 8 mars, année après année. Tous n’étaient pas aussi flamboyants les uns que les autres. Mais chacun a marqué une étape de conscience, de stratégies et de luttes pour des milliers de femmes, solidaires de millions d’autres dans le monde. Nos droits prioritaires de liberté sur le corps, d’égalité dans les sphères familiales, socio-économiques et politiques, droits remis chaque jour en question, voire en danger, c’est souvent un 8 mars que nous les avons manifestés dans les rues, proclamés dans des assemblées, pour les conquérir et les faire inscrire, ensuite, dans des lois.
Le 8 mars 1979, nous étions à Téhéran, manifestant avec cinquante mille femmes contre le port du tchador rendu obligatoire par Khomeiny. Le film-document que nous avons réalisé là-bas, Mouvement de Libération des femmes iraniennes : année zéro, témoigne à la fois de ce que, si nos sœurs iraniennes n’ont pu, depuis lors, conquérir leur liberté, peut-être les forces de régression ne pourront-elles pas éradiquer cet embryon, et faire définitivement avorter leur naissance à l’indépendance sexuelle, économique, sociale, politique et symbolique, qu’elles revendiquaient alors avec nous. Le 8 mars 1980, nous exprimions notre solidarité avec les femmes irlandaises emprisonnées à Armagh, et lancions l’appel de Leningrad en faveur de Tatiana Mamonova et des femmes russes persécutées par le K.G.B.. Le 8 mars 1981, en un double geste de protestation et d’engagement, double geste qui exprime toujours à la fois l’urgence de dénoncer, de déconstruire et la détermination à avancer et à créer, le 8 mars 1981, nous lancions, à l’instar de la Révolution française, des « Cahiers de doléances contre la misogynie » et un appel à voter pour François Mitterrand, candidat à la présidence de la République, dès le premier tour, alors que nous n’étions pas membres de son parti. Pour que dès le 8 mars 1982, cette date devienne, en France, fête nationale, j’avais adressé, le 3 décembre 1981, une lettre au Président de la République :

« La reconnaissance du 8 mars par les États comme un symbole des luttes des femmes n’a été jusqu’ici que trop étroitement limitée aux démocraties populaires, alors qu’il est fêté dans le monde entier. Il serait juste que le gouvernement français soit le premier d’Europe, en faisant du 8 mars une fête légale, chômée, payée, à articuler l’initiative et l’action d’une majorité de citoyens, les femmes, tenues pour minoritaires parce que citoyennes, à une décision d’État.
Le gouvernement socialiste honorerait ainsi celles qui ont majoritairement contribué cette année à la victoire de la gauche ; de même qu’en 1947 un gouvernement de gauche avait honoré la lutte des travailleurs en reconnaissant le 1er mai comme leur journée de manifestation et de fête. »

La réponse, trois jours plus tard, de François Mitterrand, « Sympathique, mais difficile », aura pour effet de retenir la partie la plus facile à honorer de ma proposition, et de décréter cette date, « journée nationale », à défaut de « chômée, payée ». Et si je déclinai l’invitation trop sélective de me rendre à l’Élysée avec trois cent femmes très officiellement choisies, c’est massivement que nous nous sommes exprimées : le 6 mars, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, nous avons tenu les premiers Etats généraux des femmes de tous les pays contre la misogynie, avec Naoual El Saadaoui d’Égypte, Eva Forest d’Espagne, Maria de Lourdes Pintasilgo, ancien Premier ministre du Portugal, Domitilia Banios de Chungara de Bolivie, Fetouma Ouzegane d’Algérie, Kate Millett des États Unis, Kumari Gawardena du Sri Lanka, Alla Sariban de Russie, Cheryl Bernard et Edith Schlafer d’Amnesty for Women, d’Autriche et beaucoup d’autres. Le 7 mars, au Cirque d’Hiver, une fête magnifique a réuni des sportives et des chanteuses de premier plan. Et le lundi 8 mars, nous étions douze mille femmes, dans la rue, à Paris, venues de toute la France, douze mille femmes en grève pour manifester. En témoigne notre journal Des femmes en mouvements hebdo contre la censure têtue et la désinformation systématique des médias qui préfèrent donner un écho des 8 mars d’ailleurs que de chez nous, des situations d’oppression des femmes dans d’autres pays, que de la force des femmes déterminées, qui, venues de partout, se rassemblent, ici, en terre de liberté.
Le 8 mars 1989, bicentenaire de la Révolution française oblige, nous avons organisé des « États généraux des femmes », après avoir republié les Cahiers de doléances des femmes en 1789. Conséquence de m’être investie plusieurs années, comme présidente internationale, dans le Women International Center de San Diego, qui organisait chaque année un « Living Legacy Award », j’ai voulu faire du 8 mars 1990 la journée de l’expression d’une gratitude collective par la célébration de femmes, chacune exceptionnelle dans son champ de compétence. Venues pratiquement des cinq continents, elles figuraient l’existence désormais ineffaçable des femmes, aux avant-postes du progrès démocratique, juridique, humaniste autant qu’humanitaire, artistique, sportif. Front pionnier des avancées de l’humanité dans leurs pays, donc dans le monde, Doïna Cornea de Roumanie, Ela Bhatt d’Inde, Charlotte Perriand de France, Elena Bonner de ce qui était encore l’URSS, Yvonne Choquet-Bruhat de France, Khunying Kanitha Wichiencharoen de Thaïlande, Jeannie Longo de France, Albertina Sisulu d’Afrique du Sud, et tant d’autres, éclairaient comme autant de phares une planète encore si sombre aux yeux des petites filles et des femmes.
Ce survol, trop long et cependant incomplet, pour dire qu’à chaque 8 mars nous sommes fidèles au rendez-vous d’une histoire à la participation de laquelle non seulement nous ne renoncerons plus, mais dont nous sommes sûres, désormais, que son avenir dépend en très grande partie de notre détermination à la transformer pour qu’elle prenne enfin un visage humain, un sens -à la fois signification et direction- digne et juste.

Ce 8 mars 1995, donc, me trouver à Copenhague, à la fois en tant que femme française, démocrate européenne et citoyenne du monde, en tant que militante de notre mouvement, et députée au Parlement européen, en charge d’une vice-présidence de la Commission des droits de la femme, m’importe particulièrement.
En proposant, en 1992, que sous la dernière présidence française de l’Union Européenne de son septennat, se tienne un sommet mondial sur le développement social pour « renouveler notre réflexion » et « mettre en valeur la dimension humaine des choses », François Mitterrand signifiait son attachement à un modèle européen de développement théorisé par le président Delors dans son livre blanc. Sans doute était-il conscient que la clause sociale, c’est à dire le droit de tous les employés et ouvriers à la protection sociale et à un statut digne, pouvait être un levier de démocratisation pour l’ensemble des pays en transition.
Mais dès lors que ce sommet s’était donné trois objectifs prioritaires, attaquer la pauvreté, bâtir la solidarité, créer des emplois, il éclatait à la conscience ce que formule nettement le cinquième des dix engagements de l’avant projet de Déclaration commune contre la pauvreté, qui sera soumis aux chefs d’État et de gouvernement dans trois jours, qu’il s’agissait du « respect de la dignité humaine et (de) l’amélioration du statut des femmes dans la société ».
En effet, dès qu’on se mobilise contre la misère au niveau mondial, on redécouvre, comme à la Conférence mondiale de Rio sur l’environnement, en 1992, comme à celle de Vienne, sur les droits de l’homme, en 1993, comme à celle du Caire, sur le développement et la population, en 1994, que les femmes sont tristement le coeur meurtri de l’espèce humaine, mais par un renversement inouï du désordre actuel, qu’elles sont désormais aussi en passe de devenir, partout dans le monde, le coeur battant d’un développement juste et durable.

 

LES PRINCIPES

Au vu des grands textes internationaux, on peut avancer que la condition des femmes dans le monde s’est modifiée de manière considérable au cours des dernières décennies.
En 1945, la Charte des Nations unies, élaborée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale pour promouvoir et défendre les droits de l’homme, « la dignité et la valeur de la personne humaine », est le premier texte international à proclamer l’égalité des hommes et des femmes. La Déclaration universelle des droits de l’homme de l’O.N.U. du 10 décembre 1948 affirme à son tour que « tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits » et ce « sans distinction de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d’opinion politique ou de toute autre opinion, d’origine sociale, de fortune, de naissance ou de toute autre situation ». Les pactes internationaux, relatifs aux droits civils et politiques, ainsi qu’aux droits économiques, sociaux et culturels renforcent ces principes de non-discrimination et d’égalité de tous et de toutes devant la loi.  Les conventions de Genève et les protocoles additionnels assurent la protection de la population civile en temps de guerre et stipulent que « les femmes seront spécialement protégées contre toute atteinte à leur honneur, et notamment le viol, la contrainte à la prostitution, et tout attentat à leur pudeur. »[1]
En 1975, sous la pression des mouvements de libération des femmes internationaux, l’Assemblée générale de l’O.N.U. décide d’attirer l’attention sur les obstacles à l’égalité. Elle décrète l’Année internationale de la femme, couronnée en juin par la Conférence mondiale de Mexico, première conférence jamais organisée à l’échelon mondial au sujet des femmes. Un plan d’action est adopté, proposant la proclamation dans tous les pays de la « Décennie des Nations Unies pour la femme : égalité, développement et paix » avec cinq ans plus tard, une Conférence à Copenhague et, en clôture, en juillet 1985, la Conférence de Nairobi qui fixe les stratégies prospectives d’action d’ici à l’an 2000. La résolution sur les perspectives d’avenir et l’égalité des chances souligne non seulement la nécessité de mesures législatives afin d’assurer l’égalité de traitement entre hommes et femmes, mais aussi l’importance de parer aux inégalités de fait. Un fonds de développement destiné à financer des activités de type nouveau dans l’intérêt des femmes, et l’Institut international de recherche et de formation pour la promotion de la femme sont créés.
Autre étape importante : en 1979, l’O.N.U. adopte la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, signée en mars 1980 et entrée en vigueur en septembre 1981. Ce texte majeur rappelle que « la discrimination à l’encontre des femmes viole les principes de l’égalité des droits et du respect de la dignité humaine », qu’elle entrave « la participation des femmes dans les mêmes conditions que les hommes à la vie politique, sociale, économique et culturelle de leur pays » et qu’elle les empêche « de servir leur pays et l’humanité dans toute la mesure de leurs possibilités ». Reconnaissant « l’importance sociale de la maternité », la Convention déclare que « le rôle de la femme dans la procréation ne doit pas être une cause de discrimination ».
Les O.N.G., actives partout dans le monde, ne cessent d’aiguillonner la réflexion  de l’O.N.U., la poussant à agir en direction des femmes. A chaque conférence, elles font la preuve de leur combativité et apparaissent comme les forces vives de ces sommets internationaux. Ainsi, en juin 1992, lors de la Conférence sur l’environnement et le développement qui s’est tenue à Rio[2], plus de quatre cent O.N.G. ont animé une Planeta femea et mis en évidence que le modèle de développement dominant était une menace, non seulement pour la planète, mais pour l’espèce humaine, dont les femmes ressentent qu’à travers la procréation et les enfants, elles l’ont en charge. Cela m’avait été une occasion de développer un thème qui m’est cher : le premier environnement de l’espèce humaine, c’est le corps maternel, et on sait à quel point l’agression physique ou psychique de la génitrice peut être mortifère pour l’enfant à naître.
L’année 1993 est une année où les droits de la personne sont plus que jamais battus en brèche. En février, pour juger les viols systématiques, les tortures et les pratiques de « purification ethnique », commis dans l’ex-Yougoslavie, le Conseil de sécurité de l’O.N.U. vote la création d’un tribunal spécial pour juger les crimes de guerre et crimes contre l’humanité. C’est la première fois qu’il est ainsi amené à créer une juridiction comparable aux tribunaux de Nuremberg et de Tokyo, mis en place pour juger les auteurs des crimes de la Seconde Guerre mondiale. En juin, la Conférence mondiale sur les droits de l’homme appuie les mesures prises « en vue d’assurer une protection et une promotion efficaces des droits des enfants de sexe féminin » et  prie instamment les États « d’éliminer les coutumes et pratiques qui sont discriminatoires et néfastes à l’endroit des filles ». Dans sa déclaration finale, la Conférence affirme que « les droits fondamentaux des femmes et des fillettes font inaliénablement, intégralement et indissociablement partie des droits universels de la personne ».
En décembre, les gouvernements adoptent la Déclaration sur l’élimination de la violence contre les femmes demandant que « les femmes bénéficient universellement des droits et des principes consacrant l’égalité, la sécurité, la liberté, l’intégrité et la dignité de tous les êtres humains ». A l’occasion de la journée des droits de l’homme, Monsieur Ibrahima Fall[3], alors sous-secrétaire général de l’O.N.U. aux Droits de l’homme, appelle de ses voeux un plan d’action en cinq points qui appuie les diverses conventions ratifiées, en l’occurrence la Convention sur « l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes », et qui intègre les droits de la femme « dans l’ensemble des activités relatives aux droits de l’homme ». Ce qui est adopté en mars 1994. La Commission des droits de l’homme décide alors de nommer, pour une durée de trois ans, Madame Radhika Coomaraswamy (Sri Lanka) « rapporteur spécial chargé de la question de la violence contre les femmes, y compris ses causes et ses conséquences ».
En mai 1994, l’Organisation mondiale de la santé (O.M.S.) qui, depuis 1982, blâme la pratique des mutilations génitales féminines, demande à tous les États membres « d’établir au niveau national des politiques et des programmes qui, juridiquement et dans les faits, mettront un terme aux mutilations sexuelles infligées aux fillettes ». Le haut commissariat pour les Réfugiés estime que les femmes qui risquent d’être persécutées pour s’opposer à la pratique de telles mutilations, sur elles ou sur leurs filles, doivent pouvoir bénéficier des dispositions de la Convention de 1951, relative au statut des réfugiés, si leurs gouvernements ne les protègent pas.
En septembre 1994, la Conférence internationale sur la population et le développement, qui s’est tenue au Caire, a permis non seulement de parler ouvertement de la condition des femmes dans le monde, mais encore d’affirmer que leur libération a pris une dimension universelle. Le programme d’action adopté pour vingt ans se donne pour objectif de « promouvoir l’égalité entre les sexes et l’équité[4] ainsi que le renforcement du pouvoir des femmes et l’élimination de toutes les formes de violence à leur encontre », et de « veiller à ce que les femmes aient les moyens de maîtriser leur fécondité ». Le rôle déterminant des femmes dans le développement est, pour la première fois, unanimement et clairement souligné, et Nafis Sadik, du Pakistan, secrétaire général de la Conférence et directeur exécutif du F.N.U.A.P.[5], résumant le sentiment général a pu dire que « ce programme a la possibilité de changer le monde ».

 

L’Europe, un modèle social

En ce 8 mars 1995, nous sommes ici à la fois pour préparer la Conférence mondiale sur les femmes à Pékin et pour célébrer l’Europe, puisque le Danemark fait partie de l’Union européenne. J’aimerais donc vous parler aussi du modèle européen d’égalité entre les hommes et les femmes, sans doute mal appliqué encore dans la réalité, mais qui peut nous aider à avancer.
Dès sa création en 1949, le Conseil de l’Europe exprime sa volonté de « sauvegarder et promouvoir les idéaux et principes qui sont le patrimoine commun » des États membres pour établir les bases d’une « démocratie véritable ». La Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, conclue en 1950, garantit expressément aux femmes, à égalité avec les hommes, la jouissance des droits et libertés « sans distinction de sexe, de race, de couleur, de langue, de religion, d’opinion… »(article 14). Par la suite, de nombreuses recommandations, déclarations, conférences ont eu pour objectif ou pour effet de supprimer des obstacles à l’égalité entre les sexes et de remédier à des situations d’inégalité. Cet engagement du Conseil de l’Europe a été renforcé par la Décennie de Nations unies. Ainsi, l’égalité est devenue en 1981 un principe directeur de l’action intergouvernementale. De manière symbolique et tout à fait politique le Comité directeur pour l’égalité entre les femmes et les hommes est rattaché au domaine « Démocratie, libertés et droits fondamentaux de la personne humaine ».
L’Union européenne propose un modèle social dont les femmes sont globalement bénéficiaires. Les quelques pages du livre blanc de Jacques Delors qui leur sont consacrées sont une synthèse de la politique pour l’égalité de rémunération entre hommes et femmes, initiée, dès 1957, par le traité de Rome, vingt-deux ans avant la Convention de l’O.N.U.. C’est le socle commun aux différents états qui constituent l’Union. Depuis, la construction européenne a fait sans cesse avancer ce principe d’égalité, et cela par trois directives (1975, 1976, 1979) concernant l’égalité d’accès à l’emploi, l’égalité professionnelle et la protection sociale. En 1982, nous avons adopté un code de bonne conduite contre le harcèlement sexuel (qui a été suivi, en France par exemple, d’une loi contre le harcèlement sexuel au travail). En 1992, le protocole social du traité de Maastricht établit la possibilité de mettre en oeuvre des « mesures prévoyant des avantages spécifiques destinés à faciliter l’exercice d’une activité professionnelle par les femmes ou à prévenir ou à compenser des désavantages dans leurs carrières professionnelles ».
La contraception est légale partout, même si l’information demeure insuffisante, mais le droit à l’avortement n’est pas acquis dans tous les pays d’Europe. Il est toujours interdit en Irlande et en Allemagne, et il reste fragile partout. Le viol est qualifié de crime dans presque tous les pays de l’U.E.[6]. Le divorce par consentement mutuel est admis partout, sauf en Grèce et en Irlande. Dans tous les pays d’Europe, les femmes bénéficient de congés de maternité (mais en Grande Bretagne, en Belgique et en Espagne, les femmes ne perçoivent pas leur plein salaire). A New York, lors de la dernière conférence préparatoire de ce sommet, l’Europe s’est distinguée en matière de défense des acquis sociaux et d’égalité de traitement. Et, surtout, l’Europe est le continent de naissance de la parité, que je définirai temporairement comme la volonté politique d’application de l’égalité à tous les niveaux décisionnels. J’en parlerai tout à l’heure.

 

La France, terre de paradoxes

La France qui s’est auto-proclamée le pays des droits de l’homme depuis la révolution de 1789 est paradoxalement le pays qui a manifesté le plus de résistance à faire avancer les droits des femmes. A l’heure historique où la question de l’égalité entre les hommes et les femmes se décline, chez nous aussi, sur le thème de la parité, il n’est pas inutile de rappeler rapidement les inscriptions de nos victoires, mais aussi leur lenteur.
Le droit au savoir a été longtemps interdit aux filles. Il leur a été finalement accordé sous la troisième République, avec les lois de Jules Ferry concernant l’école élémentaire. Mais ce n’est en 1924 qu’elles peuvent passer le baccalauréat et accéder à l’Université[7]. L’entrée dans les grandes écoles sera plus difficile encore : l’École centrale sera la première à ouvrir ses portes aux femmes[8], en 1930, et l’École de l’Air, la dernière, en 1978. Sans doute sous l’influence de l’Année de la femme, en 1975, la loi sur l’Éducation instaure l’obligation de mixité dans tous les établissements publics, et en 1989, la loi d’orientation affirme la mission d’égalité de l’enseignement.
Longtemps assimilé à la prostitution, le travail hors de la maison était quasiment interdit aux femmes, mais, la révolution industrielle du XIXème siècle réclamant de la main-d’oeuvre, près de la moitié d’entre elles ont eu alors une activité professionnelle. Ce n’est qu’en 1965 qu’une femme mariée peut se passer du consentement de son mari, et qu’en 1970 que l’affirmation « à travail égal, salaire égal » s’inscrit dans la législation française. En 1983, une loi sur l’égalité professionnelle tente de remédier à une situation de fait d’inégalité criante.
En politique, les chemins de l’égalité pour les femmes sont, plus qu’ailleurs encore, singulièrement obstrués. La révolution de 1789 n’a pas donné aux femmes l’accès à la citoyenneté. Malgré les proclamations éclairées de Condorcet et les prises de position courageuses et authentiquement révolutionnaires d’Olympes de Gouges, la Constitution de 1793 entérine l’exclusion des femmes, de même qu’elle maintient l’esclavage. La révolution de 1848 supprime le suffrage censitaire, mais n’accorde pas plus de droits politiques aux femmes qu’aux fous, et pourtant ce nouveau suffrage est qualifié, parfois encore à présent, d' »universel ». La Constitution de la troisième République confirme cet état de non-droit pour les femmes. Cependant, depuis la révolution de 1789, à chaque génération, elles se sont regroupées et organisées pour réclamer le droit de vote. Des femmes exemplaires, Olympe Rodrigues, Hubertine Auclert, Marthe Bray, Louise Weiss et beaucoup d’autres, six générations, cent cinquante ans de luttes. Elles ont été tenaces, celles qu’on a appelées les suffragettes. En 1936, avec le Front populaire, la Chambre des députés se prononce, à l’unanimité, pour le vote des femmes. Il faudra encore presque dix ans pour que l’Ordonnance du 21 avril 1944, signée par le général de Gaulle, aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, déclare les femmes « électrices et éligibles dans les mêmes conditions que les hommes ».
Maintenues jusqu’en 1938 dans l’incapacité civile par le Code Napoléon,  les femmes accèdent très tard au droit à la liberté : leur émancipation juridique amorcée s’accélère à partir de 1970. Cette année-là, elles partagent l’autorité parentale ; en 1973 la mère peut transmettre sa nationalité à son enfant. Le divorce par consentement mutuel est acquis en 1975, et l’égalité des époux dans la gestion des biens de la famille et des enfants l’est en 1985…
Ce sont les luttes des femmes pour le droit à disposer de leur corps qui ont forcé les lois à avancer. Très tôt, dès 1968-1969, dans le Mouvement des femmes, dès les premières réunions du groupe « Psychanalyse et Politique » que j’animais, et qui portaient sur la sexualité, sont apparues simultanément la question du viol, comme violence spécifique, et la question de l’indépendance procréatrice des femmes et de la maîtrise de leur propre fécondité[9]. Le travail du Mouvement dans son ensemble et dans sa diversité a donné lieu à une large mobilisation, à de nombreuses publications, et en 1971, à la première grande manifestation de femmes où nous réclamons la liberté de procréer (« Pas de loi sur nos corps », « avortement, contraception libres et gratuits ») et, en 1972, à la première journée de « dénonciation des crimes contre les femmes » à la Mutualité, à Paris. La dépénalisation de l’avortement, obtenue en 1975, n’est définitivement votée qu’en 1979, après une nouvelle et forte mobilisation, et c’est seulement en 1982, que le remboursement de l’I.V.G. par la Sécurité sociale est enfin accordé. En 1980, deux ans après qu’ont démarré les luttes féministes sur le terrain juridique[10], le code pénal enregistre les revendications des femmes et inscrit la criminalisation du viol : au même titre que l’homicide, il devient un crime contre la personne. Le nouveau code de 1992 aggrave les peines des violeurs.
En 1989, en écho aux associations qui luttent depuis plus de dix ans contre les violences familiales, le secrétariat d’État aux Droits des femmes engage une campagne télévisée. L’année d’après, les associations acquièrent la possibilité de se porter partie civile. La même année, à la suite de la législation européenne, une loi est votée, qui sanctionne le harcèlement sexuel dans les relations de travail.

 

LA RÉALITÉ

En regard des principes internationaux, des proclamations égalitaires, la réalité est tout autre, et bien sombre : les femmes sont les exclues parmi les exclus, les pauvres parmi les pauvres de la planète. Partout et quelle que soit la manière d’évaluer la pauvreté, les chiffres des experts dévoilent une réalité tragique. Un milliard trois cents millions d’êtres humains sont dans un état de pauvreté absolue[11] (soit un être humain sur cinq) ; ils n’ont plus de ressources pour s’alimenter de façon satisfaisante, ni pour pourvoir à leurs besoins élémentaires en matière de logement, de santé et d’éducation. Et sur ce milliard trois cents millions de pauvres, 70% sont des femmes, soit presque un milliard[12]. Deux tiers des neuf cent quatre-vingt-dix millions de ceux qui sont privés du droit à l’éducation et qui n’y auront jamais accès sont des femmes, soit six cent soixante  millions[13] Le dernier rapport sur le Développement humain a établi que, dans les pays en voie de développement, la discrimination « se manifeste non seulement dans l’éducation, mais dans le soutien nutritionnel et les soins de santé », et les statistiques de quarante-trois pays révèlent que le taux de mortalité des enfants de sexe féminin, entre quelques mois et quatre ans, est nettement supérieur à celui des enfants de sexe masculin du même groupe d’âge[14].
Mais la pauvreté et l’exclusion sont encore des signes de survie de la population des femmes, à côté du gynocide permanent perpétré contre elles. Si l’on en croit les études d’Amartya Sen, brillant économiste d’Harvard, c’est le droit de vivre et d’exister qui leur est dénié. Sa recherche l’a conduit à évaluer à cent millions le nombre de femmes qui manquent à l’appel, au recensement de la population mondiale[15]. Cent millions de femmes ont disparu parce qu’elles étaient des femmes : trente-huit millions en Chine, trente millions en Inde, et les autres millions dans le reste de l’Asie et de l’Afrique. Ces disparitions, qu’on appelle « déficit démographique », sont dues principalement à des avortements, des infanticides, de la malnutrition et des soins médicaux sélectifs, à des mutilations génitales et à des grossesses et accouchements effectués dans mauvaises conditions.
Le nombre d’avortements d’embryons féminins a très sensiblement augmenté depuis quinze ans en Chine, en Inde et en Corée du Sud, et, actuellement, dans ce dernier pays, on ne compte plus que neuf cent vingt-sept femmes pour mille hommes, à la différence des pays développés où le nombre de femmes est supérieur à celui des hommes[16]. En Inde, c’est surtout la malnutrition et le manque de soins qui sont responsable de la disparition des petites filles. L’Unicef évalue à plus d’un million le nombre de toutes petites filles qui meurent chaque année dans le monde, parce qu’elles sont nées filles.
Chaque année, deux millions de petites filles, soit cinq mille par jour, trois toutes les minutes, sont soumises à la torture de l’excision et de l’infibulation. L’opération durant environ vingt minutes, en ce moment même, soixante petites filles sont mutilées, quelque part, en Afrique, en Asie, au Moyen Orient, et probablement en Europe. Au Soudan, une sur trois meurt d’infibulation. Quant aux rescapées, cent dix millions d’entre elles souffrent toute leur vie des lésions graves causées par ces mutilations.
Lors de la Conférence sur la population et le développement du Caire, en septembre 1994, le ministre de la Famille d’Égypte s’était engagé à faire interdire les mutilations génitales, qui touchent actuellement 80 à 90% des femmes égyptiennes[17]. Mais je viens d’apprendre qu’en octobre, un mois après, le ministre de la Santé de ce pays a fait passer un décret, non pas pour interdire ces mutilations comme il l’avait annoncé, mais pour les médicaliser, établissant même la liste des hôpitaux où elles pourraient être pratiquées. Cette médicalisation épargnera peut-être des vies humaines, mais continuera à mutiler des femmes.
Des rapports de l’O.N.U. signalent qu’en Inde le système de la dot entraînerait le décès de cinq mille à neuf mille femmes par an ; que, dans les pays en développement, une épouse sur trois aurait déclaré être battue, et qu’au niveau mondial, une femme sur deux mille aurait porté plainte pour viol[18]. La traite des corps, des femmes, des fillettes et des petits garçons, s’effectue impunément : l’esclavage est rationalisé en commerce international, sexuel, domestique. Amnesty International fait état pour 1993 de quinze mille cas de vente de femmes ou d’enfants en Chine[19], mais ce pays n’est évidemment pas le seul en cause. Dans une telle situation de barbarie, on ne s’étonnera pas que les survivantes se trouvent dans un dénuement extrême tout en étant chargées de générer les générations, de transmettre la vie, jusqu’à s’y sacrifier.
Dans les conflits armés qui ravagent le monde, aux horreurs de la guerre s’ajoutent pour les femmes des violences spécifiques. La dénonciation des viols massifs et des grossesses forcées, en ex-Yougoslavie par des militantes féministes[20] et par de nombreuses missions internationales n’a pas empêché que la même utilisation programmée de cette torture réservée aux femmes se perpétue l’année suivante au Rwanda[21].
En Algérie, comme en Iran et au Bangladesh, les fondamentalismes religieux prennent les femmes pour cibles privilégiées… Un intégrisme religieux[22] particulièrement barbare met le pays à feu et à sang. Intimidations, enlèvements, séquestrations, viols, tortures, exorcismes, assassinats, les femmes algériennes se trouvent aux prises avec un véritable délire misogyne, une folie meurtrière. Inféodées au Code de la famille[23] qui leur impose un statut de mineures et les livre aux mariages forcés et aux répudiations brutales, elles sont en butte, depuis 1989, aux agressions de groupes armées. En janvier 1994, le Rassemblement des femmes, regroupant plusieurs associations de femmes démocrates, publie un manifeste de dénonciation :

Nous parlons des femmes qui subissent la persécution au quotidien, impuissantes, victimes d’attentats barbares, du vitriol au feu en passant par les coups de fouet et les sévices sexuels, quand ce n’est pas le pur assassinat… Nous parlons encore de ces femmes terrorisées, vivant dans des villages ou des banlieues proches d’Alger, que des tracts récents, circulant ouvertement, contraignent à se terrer, n’ayant d’autre choix que l’enfermement ou le hidjab sous peine d’être égorgées.

Une pratique chiite de plus en plus répandue légitime et organise le viol en contraignant les jeunes filles au Zawaj al mout’a, dit « mariage de jouissance », de quelques heures ou de quelques mois, selon les besoins des « fous de Dieu ». En novembre 1994, la télévision algérienne diffuse l’image de deux jeunes filles égorgées et décapitées par des membres présumés de groupes armés islamistes pour avoir refusé de se soumettre à cette violence. En février 1995, Laïla Aslaoui, venue au Parlement européen dénoncer le sort fait aux femmes algériennes, affirme que deux cent soixante-sept femmes ont ainsi été  assassinées. Le G.I.A. multiplie les menaces contre les femmes considérées par eux comme des « impies ». Au titre de purification sexuelle, des religieux barbares exorcisent, jusqu’à la mort, des démons imaginaires. Ce que Hafsa Zinai Koudil[24], cinéaste algérienne, dénonce dans Le Démon au féminin s’est passé dans le nord de la France, un jour de juillet : une jeune fille de dix-neuf ans est morte, victime d’une séance d’exorcisme conduite par son frère, l’imam et le président de la mosquée de Roubaix[25].
Cependant, les femmes sont aussi à la pointe du combat. Aujourd’hui même, pour le 8 mars, se tient à Alger un « Tribunal contre l’intégrisme », organisé par le Rassemblement algérien des femmes démocrates, auquel doivent participer des femmes de plusieurs pays. J’en profite pour leur renouveler notre totale solidarité et pour saluer chaleureusement leur courage et leur détermination.
Quand est violé, minute après minute, jour après jour, universellement, le droit de naître, le droit de vivre, le droit des petites filles, des jeunes filles et des femmes à exister dignement, comment parler encore de liberté ? Quand cinq cents millions de femmes sous lois musulmanes n’ont pas droit à l’héritage, comment faire de l’égalité un modèle universel ? Rien d’étonnant dans ces conditions que la notion perverse d’équité tente de se substituer au principe d’égalité : elle permet aux États rassemblés dans le groupe des cent trente-quatre pays en développement d’essayer d’éviter, pour les uns -les musulmans- toute référence à l’égalité entre les sexes, pour les autres -la Chine et les pays asiatiques qui conservent une morale traditionnelle- toute référence aux droits de l’homme, donc aux droits des femmes. La notion d’équité constitue une grave régression du principe d’égalité. Malgré les décisions de la Conférence de Vienne, les textes préparatoires de Copenhague font coexister dangereusement la notion d’équité et le principe d’égalité[26], sous la pression de ces pays et pour les besoins du consensus. Dans ces conditions, on est bien loin de pouvoir introduire une clause sociale, même édulcorée, dans les accords commerciaux.
La représentation politique des femmes dans le monde est passée de 15% en 1988 à 10% en juin 1994. De nombreux pays d’Afrique (Djibouti, Mauritanie), le Koweït n’ont aucune femme dans les parlements. Les Seychelles et l’Europe ont les pourcentages les plus élevés, avec le Danemark (33%), la Finlande, la Norvège (39%), et depuis septembre 1994, la Suède (41%), qui est le premier pays à avoir un gouvernement paritaire (autant de ministres femmes que de ministres hommes). La France et la Grèce, avec 6% de femmes au Parlement, sont les deux pays les plus en retard d’Europe sur le chemin de l’égalité politique. Le Parlement de l’Afrique du Sud, issu des premières élections multiraciales, comprend 25% de femmes à l’Assemblée nationale, tandis qu’aux États-Unis, la représentation de femmes est de 11%. Les cent soixante-dix-huit parlements du monde sont rarement présidés par une femme, c’est le cas pour 18 parlements, soit un peu plus de 10%.
Dans le domaine économique, on retrouve partout la même situation. Quand ce n’est pas l’apartheid, c’est toujours une puissante discrimination. C’est dire que tant au niveau de la liberté et de l’égalité, que de la solidarité, la condition des femmes dans le monde est plus proche de celle d’esclaves, ou de sous-hommes, que de citoyens ; en exiger la transformation est une priorité, pour ne pas dire une urgence.

 

En Europe

L’Europe qui tend à associer les femmes à son modèle, comme on l’a vu, est loin de les protéger des attaques de la misère. Un rapport récent du Parlement européen[27] conclut à la féminisation de la pauvreté en Europe : les femmes sont l’immense majorité des cinquante-cinq millions de pauvres. Elles sont 55% des chômeurs de longue durée, 90% des parents isolés, et 80% des personnes âgées vivant avec l’aide sociale. Dans l’Union européenne, elle ont un salaire de 30% inférieur à celui des hommes et subissent des discriminations persistantes dans la formation, les spécialisations et les promotions. Elles sont 80% des personnes employées à temps partiel.
Les déséquilibres Nord-Sud et Ouest-Est écartèlent l’Union. La situation s’aggrave au Sud. Les handicaps Sud-jeunes-femmes, en s’accumulant, se multiplient. En Espagne, par exemple, le taux de chômage pour les deux sexes est le plus élevé de l’ensemble de l’Union ; celui des jeunes filles de moins de 25 ans atteint le chiffre record en Europe, annonciateur de misère et d’exclusion, de 42%. A l’Est comme à l’Ouest, une même logique de profit impose aux femmes de l’ex-R.D.A. un certificat de stérilisation pour obtenir un emploi[28], alors qu’en France on promeut une politique nataliste pour que les jeunes femmes fassent des enfants et libèrent des emplois. Que dire de la grande Europe non encore intégrée à l’Union, où les femmes, population traditionnellement fragile, sont littéralement ravagées par le séisme de la fin du communisme ?
Pourtant, de l’avis de tous les observateurs, malgré le chômage généralisé qui est leur lot et la misère qui les terrasse, les femmes s’arment et s’organisent pour faire advenir la démocratie.

 

En France

Il faudrait, ici, égrener les mille faits recensés par l’Observatoire de la misogynie évoquant la maltraitance dont sont victimes les femmes à travers les médias, la pornographie, la télévision, la publicité, la vie quotidienne en somme. Rappelons que la ratification par la France, en 1983, de la Convention de l’O.N.U. sur « l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes » n’a été suivie d’aucun vote de loi antisexiste, sur le modèle de la loi antiraciste votée après la ratification de la Convention des Nations unies contre le racisme[29]. Et la misogynie, n’étant toujours pas considérée comme un délit, demeure, au nom de la liberté d’expression, une opinion comme une autre.
En France, donc, quelques chiffres suffisent à prouver que la guerre contre les femmes n’est pas un fantasme : chaque jour, une femme est assassinée parce qu’elle est une femme, une femme sur sept est victime de violences conjugales[30] et, chaque année, quatre millions de femmes sont battues -, trente mille femmes sont violées, soit une tous les quart d’heure, parce qu’elles sont des femmes, des jeunes filles ou des petites filles. Cinq mille cinq cent d’entre elles seulement ont porté plainte et il n’y a eu que 17% de condamnations : on peut dire que le viol est en France le crime le plus impuni.
Quant à l’inceste, il est impossible d’avancer des chiffres vraisemblables tant ce crime gardé secret au coeur des familles s’impose comme socle, ciment et symptôme majeur de leur folie. Il semble qu’après deux décennies de dénonciation par les femmes -victimes, militantes, mères, praticiennes de la santé-, ce dressage des petites filles à un patriarcat totalitaire reste le pilier le plus résistant de notre culture. M’est souvent venue l’hypothèse que le mystère de la virginité de Marie et le culte marial n’étaient rien d’autre que l’idéalisation de l’inceste au coeur et au fondement de l’Église catholique. Juste avant de venir ici, j’ai entendu une militante écologiste qui se dit féministe affirmer dans une émission de télévision[31] que l’inceste en France était secondaire. Candidate aux présidentielles, elle parlait sans doute en direction de ses électeurs virtuels, majoritairement des paysans. Or, nous savons que c’est dans les campagnes que l’inceste est le plus répandu et le moins dénoncé. Psychologues ou psychiatres nous ont appris que, quand une petite fille est victime d’un inceste, elle tombe le plus souvent dans le mutisme, l’anorexie, la dépression. C’est un coup de frein, si ce n’est un coup d’arrêt définitif dans ses études. Les effets dévastateurs de l’inceste sont incalculables : la grande majorité des femmes qui se prostituent a été victime d’un inceste.
La liberté de l’avortement, gagnée de haute lutte par les femmes, est remise en question. Les actions illégales contre les centres où se pratiquent des avortements se multiplient malgré la loi de 1993 punissant le délit d’entrave à l’I.V.G. Ces commandos bénéficient de l’appui des plus hautes autorités de l’Église. Une véritable réforme conservatrice cherche à remettre en cause les libertés que les femmes ont conquises depuis vingt ans.
Si l’on regarde l’état des acquis dans l’éducation, le travail, la citoyenneté, force est de constater que l’égalité entre les hommes et les femmes n’est toujours pas respectée. Par exemple, qu’en est-il des études, puisque c’est par là qu’a commencé la prise d’autonomie des femmes ? Où en sommes-nous, soixante-dix ans après qu’on a accordé aux jeunes filles l’accès au baccalauréat, c’est-à-dire aux études supérieures ? Trop souvent, elles doivent choisir entre les filières dites féminines, qui les maintiennent dans la discrimination, ou des filières masculines, qui nient leur spécificité. Pourtant, elles ont non seulement rattrapé les garçons au niveau du baccalauréat, mais elles les ont dépassés. En 1988, les bachelières étaient 33% plus nombreuses que les bacheliers[32]. Au cours des deux premières années d’université, elles réussissent mieux, mais, en fin d’études, elles se retrouvent de moins en moins nombreuses. Leur entrée dans les grandes écoles, longtemps retardée, reste toujours freinée.

A peine la mission d’égalité de l’enseignement était-elle affirmée par la loi d’orientation de 1989, qu’elle se trouvait mise à rude épreuve avec l’apparition du voile islamique dans les écoles. Le Conseil d’État, juge suprême des établissements scolaires, choisit alors de réaffirmer la liberté de conscience et d’ignorer l’asservissement des femmes dont le voile est pourtant le signe manifeste ; et la laïcité, refusant de considérer le message politique, refoule la discrimination envers les femmes. Cette question nécessite non seulement une observation minutieuse, mais une élaboration théorique qui n’a pas encore été menée jusqu’à ce jour, faute d’outils féminologiques précis. Elle a été traitée le plus souvent de manière partisane, idéologique, ou par des sciences humaines non pertinentes, telles que la politologie, la sociologie, l’anthropologie qui réduisent toujours la priorité du sexe à une détermination secondaire. Mais nous savons en tout cas que les jeunes filles immigrées musulmanes réussissent souvent beaucoup mieux à l’école que leurs frères. Le voile n’est-il pas survenu pour mettre un frein à cette intégration réussie des jeunes filles ? Si nos institutions ne soutiennent pas leurs efforts, qu’adviendra-t-il de leur désir d’apprendre, et donc de se libérer des astreintes que la religion fait peser sur elles ?

La France fait encore partie des premiers pays d’Europe pour l’activité professionnelle des femmes. En 1991, elles sont 71% à avoir un emploi[33].  Mais les conditions d’exercice de cette activité sont difficiles : la majorité des femmes sont tenues à une triple production – gestation (pour celles qui choisissent de faire des enfants), travail domestique et travail professionnel -, triple production qui reste en grande partie déniée comme telle. L’aide concrète à celles qui font et élèvent les enfants n’est toujours pas prise en charge par l’État et reste difficile, coûteuse et non organisée. Ainsi les femmes continuent d’être pénalisées dans leur activité professionnelle par le don vital qu’elles font au monde.
En outre, leur droit au travail est à nouveau contesté. Les technocrates de droite proposent le retour des femmes à la maison comme une des solutions au chômage, et notre gouvernement conservateur a réactivé une allocation parentale d’éducation dont c’est une des fonctions dissimulée, l’autre étant la natalité. Cette allocation dérisoire proposée pour le troisième, puis le deuxième, et bientôt le premier enfant, est dite parentale, mais 95% à la recevoir sont des femmes. Ainsi, en 1993, cinquante-cinq mille femmes ont renoncé à leur vie professionnelle, mais, malgré les assurances de réemploi, six sur dix n’ont pas retrouvé de travail l’année suivante[34]. Notre gouvernement a donc choisi d’étancher le chômage par la plus vieille et la plus réactionnaire des méthodes : en portant atteinte aux droits des femmes les plus défavorisées, en les renvoyant à la dépendance familiale et procréatrice, en restaurant en sous-main un vieux code de la famille[35]. Quand il se vante d’avoir réduit de seize mille, en janvier 1995, le nombre des chômeurs et quand il programme une réduction de deux cent mille chômeurs par an, notre gouvernement ne semble pas être conscient qu’il programme en même temps plusieurs centaines de milliers d’exclues et de femmes à la charge de la communauté dans les années qui viennent. Déjà, les mères au foyer sont au hit-parade de la pauvreté[36].
Comme dans beaucoup de pays d’Europe, les chiffres du chômage attestent la discrimination des femmes. Partout, dans toutes les catégories, les femmes constituent la majorité des chômeurs[37]. En 1994, le chômage des hommes entre vingt-cinq et quarante-neuf ans a augmenté de 2%, celui des femmes du même âge a augmenté de 7%. Au vu de ces chiffres, le ministre du Travail a dû reconnaître que la « croissance du chômage concerne exclusivement les femmes alors que la situation est stable pour les hommes »[38]. Elles représentent 58% des chômeurs de longue durée et 80% des personnes employées à temps partiel. La loi de 1983 sur l’égalité professionnelle, faute d’une volonté politique d’en contrôler l’application, n’a pas réussi à réduire les inégalités de salaires entre les hommes et les femmes. Les écarts de salaires sont de 12% pour les ouvrières non qualifiées, et de 20 à 35% pour les cadres ; ils peuvent aller jusqu’à 40%, en Île-de-France[39]. Les femmes subissent aussi des discriminations persistantes dans la formation, les spécialisations et les promotions.
On peut donc affirmer qu’en France il existe encore un véritable seuil de tolérance pour les femmes dans le droit au travail, au juste paiement de leurs capacités professionnelles, et à la promotion. A l’évidence, l’égalité des chances et des carrières entre femmes et hommes restera un voeu pieux, tant que les femmes n’auront pas accès à la prise de décision. Seule une véritable égalité politico-symbolique pourra peut-être rendre efficaces des lois et des mesures prises au niveau socio-économique.
La France, retardataire pour octroyer le droit de vote aux femmes, conserve ses positions d’arrière-garde quand il s’agit de consentir à l’éligibilité. Les femmes étaient 6,05% des députés en 1945, un an après qu’on leur eut accordé le droit de vote ; en 1995, elles ne sont que 5,6% à l’Assemblée nationale[40]. Depuis cinquante ans, nous avons avancé à reculons dans l’histoire ! La France est la lanterne rouge de l’Europe, et ce, malgré les preuves constantes, multiples et répétées que nous avons données de notre volonté de liberté, de notre compétence dans l’égalité, et de notre combat solidaire pour la démocratisation de notre pays.

 

LIBERTÉ, PARITÉ, SOLIDARITÉ

Un tel écart, partout dans le monde, entre les beaux principes et la réalité, indique non seulement que la démocratie n’est pas atteinte, mais qu’il nous faut élaborer de nouveaux instruments pour la faire advenir.
Un pays comme le Danemark où non seulement s’enracine la mémoire du 8 mars, mais où se tient ce sommet, se propose comme exemplaire et paradigmatique : il compte 33% de femmes au Parlement et s’honore d’avoir un taux d’activité professionnelle des femmes de 76% (contre 51% dans l’ensemble de l’Union).

 

Les chemins de la parité en France[41]

La phrase de Mao Tsé-Toung, « les femmes sont l’autre moitié du ciel », est certainement l’une des origines, la plus poétique, du Mouvement de libération des femmes en France. Dès 1968, quelques-unes d’entre nous prenaient conscience que nous étions plus de la moitié de l’humanité. Devenir partenaires politiques, puis citoyennes à part entière, telle était bien la pulsion dynamisante qui nous motivait.
Pour équilibrer une histoire universelle, prétendue neutre, mais en réalité hommosexuée et entièrement construite sur l’apartheid des femmes, et pour affirmer notre existence face au monisme – cultuel, culturel, politique et symbolique -, nous n’avions pas d’autre choix que de nous rassembler en mouvement des femmes. Cette partition a programmé la mise en évidence qu’il y a deux sexes, et la nécessité d’une notion propre à désigner, mieux que le principe d’égalité, une juste distribution des responsabilités et des pouvoirs entre les hommes et les femmes. Au-delà de l’égalité et de ses impasses, le terme de parité -aujourd’hui encore insuffisamment élaboré pour prétendre au statut de concept- est la confirmation de l’échec de l’idéologie féministe de l’indifférence sexuelle.
C’est paradoxalement du fait de l’élaboration lente et sinueuse de notre identité politique et des stratégies complexes et même contradictoires mises en œuvre que, dans les années soixante-dix – victimes aussi de l’anti-parlementarisme ambiant -, nous avons choisi de ne pas utiliser notre droit de vote[42]. La sensibilisation des candidats était insuffisante à nos exigences et à notre projet. Le 8 mars 1981, j’ai appelé les femmes à voter, dès le premier tour des présidentielles, pour François Mitterrand[43], puis à soutenir les candidates de la gauche aux élections législatives qui ont suivi.
En 1989, année du bicentenaire de la Révolution, j’ai créé l’Alliance des femmes pour la démocratie, pour aider les femmes à accéder au plein exercice d’une citoyenneté fondée sur leur identité spécifique. Cette année là, nous nous sommes lancées dans la bataille pour l’égalité en politique. Nous avons décidé de présenter des listes majoritairement composées de femmes, d’abord aux élections municipales de 1989, à Paris, dans le VI° arrondissement, et à Marseille, dans le IV° ; puis aux élections régionales de 1992 dans les Bouches-du-Rhône[44] : autant d’actes qui accomplissaient, par touches successives, le projet initial du Mouvement, et annonçaient, par expériences, la pensée de la parité. Enfin, en mai 1992, j’ai créé le Club Parité 2000, fixant ainsi une échéance historique à ce désir de parité.
Entre-temps, un  amendement à une loi électorale instituant le premier quota était voté à la quasi unanimité par le Parlement[45], puis invalidé par le Conseil constitutionnel. Pour invalider cet amendement, le Conseil constitutionnel s’est appuyé principalement sur la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, texte de référence de notre Constitution. Or, rappelons-le, cette Déclaration, quand elle fut conçue, excluait totalement les femmes de la citoyenneté. Et depuis, personne n’a jugé nécessaire, en la maintenant comme référence absolue dans les préambules successifs de nos constitutions, de préciser qu’elle vaudrait dorénavant pour les hommes et pour les femmes.
Contrairement aux textes internationaux, comme la Charte des Nations unies ou la Déclaration des droits de l’homme de 1948, le préambule de la Constitution de 1946, auquel se réfère notre constitution actuelle, oublie de mentionner la catégorie du sexe quand il déclare que tout être humain possède des « droits inaliénables et sacrés », « sans distinction de race, de religion ni de croyance ». Depuis 1989, je demande que ce préambule soit modifié pour que la personne humaine quel que soit son sexe ait accès aux droits inaliénables et sacrés, et aux libertés fondamentales. Le préambule de notre Constitution est le cœur de l’inscription juridique de l’exclusion symbolique des femmes, avec tous les effets, pas seulement politiques, que nous connaissons. Nous ne sommes toujours pas, dans les textes fondateurs, des citoyennes au même titre que les hommes. On peut parler, à ce propos, de misogynie constitutionnelle. Sans une inscription symbolique forte des femmes au niveau du droit, l’égalité entre les hommes et les femmes reste parcellaire, subsidiaire et morcelée dans le champ législatif. C’est pourquoi j’ai depuis longtemps attiré l’attention sur l’importance de la modification de ce préambule, et à l’occasion de la révision de la Constitution, début 1993, j’ai écrit au président de la République pour lui en proposer une nouvelle rédaction.

 

La parité en Europe

C’est en 1989 que la question de la parité émerge au niveau européen. Cette année-là, au Conseil de l’Europe, on questionne les fondements philosophiques de la démocratie, on réhabilite la différence des sexes, on parle de « démocratie paritaire »[46], ce qui rejoignait la critique de l’universalisme que je faisais depuis des années, l’universalisme du « un comme tous et tous comme un ».
En novembre 1992, le Conseil de l’Europe organise à Athènes un sommet européen, « Femmes au pouvoir », suivi d’une charte demandant l’égalité de participation des femmes et des hommes à la prise de décision publique et politique. Cette déclaration d’Athènes, signée par des femmes politiques de premier plan, sera largement diffusée et permettra à l’idée de parité de faire évoluer sensiblement les mentalités en France.
En novembre 1993, le « Manifeste des 577 pour une démocratie paritaire »[47], publié dans Le Monde, sera le point d’orgue qui déterminera les listes de gauche, émanant de grands ou de petits partis, à intégrer la parité à leur stratégie électorale pour les élections européennes de juin 1994. Une parité quantitative a été respectée par le P.S.[48], avec la prime masculine qui convient : un homme en tête de liste, ce qui a donné huit hommes et sept femmes élus ; parité respectée aussi par le P.C., et par les écologistes, pour qui ce n’était pas nouveau. La liste Énergie radicale, en me proposant de figurer, sans doute à une place limite, la treizième, me percevant comme symboliquement porteuse d’un projet pour les femmes, a finalement fait élire, contre toute attente, cinq femmes sur treize.
La distinction que j’avais faite au moment des élections européennes entre parité quantitative et parité qualitative m’a paru se vérifier au moment des élections européennes et plus encore ensuite. La parité quantitative, c’est une alternance homme-femme, les femmes se présentant sans projet spécifique pour les femmes. Les écologistes ont respecté cette parité dès leurs premières listes électorales, mais nous n’en n’avons pas vu les effets positifs pour les femmes, sauf pour celles qui ont été élues de ce fait. Quant aux sept femmes élues au Parlement européen sur la liste du P.S., aucune n’a choisi de siéger à la Commission des droits de la femme ou, dans les autres commissions, d’intervenir pour les femmes. Chacune est restée un socialiste parmi d’autres. Je reviendrai sur cette distinction entre parité quantitative et parité qualitative.
À la fin de 1994, à Vienne, à la préparation de la Conférence sur les femmes de Pékin, les Européennes sont apparues comme les promotrices de l’idée de parité, même si cette idée existe aussi aux États-Unis. Les initiatives du Conseil de l’Europe et l’élargissement de l’Union aux pays nordiques, où le nombre de femmes présentes dans les parlements excède partout 30%, viennent soutenir la stratégie d’empowerment (« pouvoir d’agir ») des femmes.

 

Un diagnostic étiologique

Comme l’histoire le montre, le droit à l’égalité s’est construit lentement, difficilement, fragmentairement. Au nom d’une égalité abstraite et neutre, les discriminations positives fondées sur le sexe ont été interdites, rendant difficile la réalisation d’une égalité effective. Enfin et surtout, la logique juridique n’a pas enregistré le fait qu’il y a deux sexes, et qu’ils ne sont pas réductibles l’un à l’autre.
Les nombreuses causes avancées aux impasses de l’égalité sont pertinentes, mais restent elles-mêmes prises dans le piège qu’elles dénoncent, faute d’envisager cette infra- et cette superstructure qui bordent, en amont et en aval, l’imaginaire égalitaire, ce fantasme philosophique du contrat social. Les logiques in media res tournent en rond dans le social, le sociologique,  où continue de se penser le gouvernement démocratique de la République, c’est à dire à des niveaux, non seulement subsidiaires, mais secondaires et relatifs, par rapport au niveau politique, à la fois réel et symbolique.
La scandaleuse sous-représentation politique des femmes, dans le pays qui se vante d’être l’inventeur des Droits de l’homme et de leur universalité, apparaît comme un mystère, tant qu’on n’essaye pas de penser cette situation comme le produit d’une misogynie à la française, inscrite en quelque sorte autant dans les tables de la loi républicaine que dans une perversion qui se fonde sur un déni de réalité : je sais bien qu’il y a deux sexes, mais faisons comme s’il n’en fallait qu’un.
C’est sans aucun doute ce déni qu’il y a des hommes et des femmes, qui a permis les abus d’une logique de l’égalité, devenue quasiment un dogme, dont les conséquences inégalitaires sont aujourd’hui si visibles. Les effets pervers de cette logique du même, je n’ai cessé, depuis près de vingt-cinq ans, de les faire apparaître comme les données conduisant de l’invisibilité, de l’impouvoir, de l’inexistence des femmes, à leur disparition pure et simple. Et pourtant, cette logique est encore aujourd’hui revendiquée par beaucoup de féministes, alors même que le concept de parité, à condition qu’il soit élaboré avec rigueur, peut probablement constituer une issue à cette impasse.
La passion de l’Un souverain – Dieu, Père tout puissant, Fils unique, Empereur ou Phallus – qui inspire la monarchie absolue a été métamorphosée par les philosophes des Lumières en république universelle, république une et indivisible : autant d’avatars de l’Un qui ne veulent rien savoir du deux, au moins ou plus, où devrait s’amorcer l’esprit démocratique moderne. Dans son inspiration à la fois monarchique et républicaine, notre Constitution  ne déroge pas à cette passion de l’Un, quand elle oublie de préciser que tout être humain n’est pas neutre et quand elle traite, d’une part, le fait qu’il y a deux sexes comme une différence secondaire, et, d’autre part, des différences effectivement secondaires -puisque réductibles au cours d’une vie ou au cours de l’Histoire-, comme fondamentales.  C’est le symptôme que ce qui est réellement principal doit rester forclos, c’est à dire définitivement dépassé, dépensé, impensé : le réel irréductible, il doit y avoir deux sexes dans le destin de l’espèce humaine, en tant qu’espèce citoyenne. Encore une fois, le mécanisme de forclusion se met en place pour pénaliser les femmes de leur apport spécifique au réel, en les oubliant dans l’ère politico-symbolique.
Le préambule de la Constitution, en omettant de préciser que tout être humain naît garçon ou fille, donc qu’il est homme ou femme pour toute sa vie, redouble le déni, réitère la forclusion et veut ignorer la non-identité de l’un à l’autre sexe ; c’est précisément en cela que l’espèce, en laquelle ils sont semblables, peut être féconde, non seulement au niveau biologique -ce qui est le cas de tous les espèces vivantes sexuées, végétales ou animales-, mais aussi parce que humaine, féconde aux niveaux anthropologique, culturel, historique, et politique.
Ce fameux universalisme auquel l’homme occidental est attaché comme Ulysse à son mât, par peur de la régression où l’entraîneraient les sirènes de ses pulsions élémentaires, n’est à l’évidence que le stade prémature d’une conscience adolescente. L’existence d’un deux n’y est envisageable que dans la logique de l’Un, sans autre, ou avec un autre revenant au même afin de ne pas altérer la puissance narcissique du Tout. L’économie de ce Tout-Un veut l’exclusion de la différence, ou, sous la contrainte, tolère son corollaire : l’inclusion calculée, quantifiée, contrôlée, homéopathique ou vaccinatoire, l’internement forclos de cette différence. Ainsi fondée en sa logique, l’égalité abstraite, neutralisante, indifférenciée, ne pourra conduire, tant qu’il y aura du deux, qu’aux antipodes de là où elle prétendait aller, à toujours plus d’inégalité, à toujours plus de discrimination.
Rien d’étonnant à ce que le parcours de l’égalité ait été une longue marche forcée, un écartèlement paradoxal, à la fois à contre-courant et dans le droit fil de la Déclaration des droits de l’homme revenant dans notre Constitution. Son préambule croit pouvoir servir deux maîtres à la fois : d’un côté la république et la monarchie, donc l’Un, et de l’autre, les concessions démocratiques des gouvernements contemporains (concession, le droit de vote aux femmes, concession, l’égalité professionnelle etc.) sur fond de tyrannie mono-phallique.

 

Une parité qualitative

Puisque le peuple est réellement constitué de deux sexes, il serait logique que chacun des deux, également, représente l’ensemble. Le fait que seuls les hommes accèdent à la représentation linguistique – on continue de dire « droits de l’homme » – et à la représentation politique de l’humanité, depuis toujours et partout , est le symptôme majeur que l’homo universalis est bien un individu, mâle, et non une femelle. Si l’humanité est hétérosexuée, l’Église, l’État exigent, soit une représentation mâle, soit une représentation d’hommes et de femmes soumis à un référent unique et encore et toujours mâle. Dans cette perspective, si aujourd’hui un citoyen sur deux est une citoyenne, demain, dans la république une, indivisible et universelle, deux citoyens sur deux seront des citoyens. Car si la France, fille aînée de l’Église, répugne aujourd’hui, comme l’Église catholique, à se voir représentée autrement que par des fils à l’image du Père, elle peut demain, plus démocratique, comme l’Église protestante, tolérer d’être représentée aussi par ses « filses », sans céder en rien quant au référent symbolique absolu. La parité filiarcale inclura certes les filles ou les filses (comme si c’étaient des fils), dans un « comme si » philosophique dont Freud nous a appris, que pour n’avoir rien à faire avec le réel, il peut cependant satisfaire l’illusion religieuse ou idéologique de type obsessionnel asservi à un moi phobique.
Drôle d’espèce citoyenne qui, pour avoir constaté qu’il y a deux sexes, se serait engagée dans la parité, et se retrouverait en fin de compte reproduite à l’identique, parfaitement clonique et entièrement « hommosexuée », cette fois ; une espèce citoyenne où le moi serait à tout jamais à l’abri d’une division intime, de l’existence d’un inconscient, d’une contamination par celles qui, enfin, auraient été éliminées ; une espèce citoyenne sans les femmes, une espèce citoyenne, en un mot, purifiée.
Si cette notion de parité n’est qu’une sorte de compromis entre un réel hétérogène et un principe abstrait, on peut s’attendre à ce que son usage produise plus de discriminations qu’elle n’en réduise. Si les névroses idéologiques s’opposent à sa théorisation rigoureuse et à son élaboration en concept, le mot même de parité fonctionnera vite comme un fétiche stérile, et toute stratégie dans ses modes d’application aboutira nécessairement aux mêmes impasses que celles qu’a connues, connaît et connaîtra le principe d’égalité.
Cependant, la logique paritaire a les moyens d’organiser la sortie de la logique égalitariste. Elle peut l’instrumentaliser, l’utiliser, pour programmer, projeter, proclamer la sortie d’un cercle infernal où notre espèce s’aliène en répétitions autodestructrices. Non seulement la véritable logique paritaire bondit au-dehors, mais, dialogique en son principe, elle peut s’imposer comme invention d’une diversalité éclairée à la conscience des deux sexes. Au lieu d’un universalisme désormais figé, la diversalité engendrée par la couplaison des deux sexes qui la représentent, se réaliserait en une république hétérogène, non pas en-deçà, mais au-delà de l’Un. Là, un concept de parité libéré du modèle quantitatif de quota radical (50/50), version politically correct, terroriste, dans une idéologie inchangée, pourrait se déployer.
Que se passe-t-il depuis que cette notion s’est imposée dans le Mouvement des femmes et maintenant, en tous cas comme question, dans les partis politiques ? La parité a des logiques et des fins différentes suivant les investissements libidinaux, les types psychiques de ses actrices, et de ses acteurs, bien plus que selon leurs appartenances politiques ; ce qui fait dire que la notion transcende les clivages droite-gauche.
En fait, on peut observer une parité conservatrice en ce qu’elle préserve le primat absolu de l’Un et se fixe comme ligne d’horizon un neutralisme réformé : c’est la parité quantitative des écologistes, ou celle du P.S. aux élections européennes. Il faut ranger dans une catégorie toute proche la parité quantitative de nombreux projets féministes qui tendent à conserver l’Un, neutre gendré[49] (masculin-féminin), sur le modèle protestant plutôt que catholique. Cette parité est à distinguer d’une parité véritablement qualitative qui se détermine à partir d’un champ travaillé par la différence sexuelle. Dans cette direction, certaines envisagent la parité comme un abandon de l’égalité. Je préfère, quant à moi, l’envisager dans une perspective de maturation (r)évolutionnaire, où, pour sortir de la logique égalitaire, il faut l’avoir traversée et dépassée, sous peine de se retrouver en deçà, comme dans l’évolution libidinale, on peut se retrouver en deçà de l’Un, morcelé, discriminé.
Au-delà, et seulement au-delà d’une égalité bien intégrée, la parité n’en a pas fini, cependant, de se renforcer de proclamations et de provocations phalliques, avant d’atteindre l’étape d’accomplissement des valeurs éthiques dont les femmes sont porteuses. Car, pour passer de la parité quantitative à la parité qualitative, il ne suffit pas que les représentantes de l’ensemble du peuple aient -aussi- un projet pour les femmes, il faut que ce projet les envisage en tant que femmes, et non pas comme hommes en devenir, c’est-à-dire que ce projet politique tienne compte du réel de leur expérience de femmes en tant qu’êtres humains sexués – quant au travail de la procréation, quant à l’aventure de la gestation, comme lieu et temps spécifique de l’accueil de l’autre – et en tant que personnes en charge du monde.

Le véritable enjeu de la parité aujourd’hui est donc de savoir si la passion de l’Un va la pervertir en un tout-un, ou si la sagesse du deux, généreuse, génitale va lui faire prendre le risque d’une aventure géniale ; si elle va être une stratégie guerrière de domination hégémonique, sous prétexte de partage, ou la promesse d’une multiplication des chances de l’espèce ; si elle va être utilisée comme une inclusion des soeurs, aux côtés des frères, dans la république des fils, sans changement de structure, ou si elle va, au-delà des « ismes » -socialisme, féminisme, universalisme et autre vieilleries- fondés sur le déni et ce qui s’ensuit de perversions suicides, si elle va permettre l’expression d’un savoir forclos de la seule espèce vivante capable de création. Au-delà de l’égalité, et pour l’accomplir comme justice, la parité, oui, mais une parité hétérosexuée, dans son devenir historique comme dans les prémisses qui la fondent, même et y compris pour celles et ceux qui la dénient, la dénaturent, au moment même où ils / elles sont forcés de la reconnaître. La parité, c’est l’égalité plus l’hétérogénéité féconde.
Je pourrais qualifier de paritaire, aussi, la couplaison qui nous réunit aujourd’hui, à cette table ronde, nous, des représentantes d’O.N.G. et des parlementaires, chacune peut-être comme moi-même, à la fois militante et députée. Paritaire, en ce qui me concerne, signifie que je me sens tout autant militante d’O.N.G. que parlementaire, tout comme, quand je n’étais que militante, j’étais convaincue d’agir en politique.
La présence féconde des O.N.G. aux conférences officielles de l’O.N.U. n’est plus à démontrer, et c’est un exemple parfait qu’à ce niveau une parité bien conçue entre les gouvernements et les populations civiles harmoniserait et accélérerait en même temps le développement et la paix dans le monde. Il va sans dire que la société civile, constituée essentiellement de femmes, et les pouvoirs, constitués essentiellement d’hommes, illustrent une sorte de sexuation qui aurait tout à gagner à en conjuguer les deux termes. La parité, demain, ce serait la fin de l’inféodation de la société civile, et plutôt que le partage, la multiplication du pouvoir démocratique dans la cité. Chaque citoyen, par une juste répartition, éligible autant qu’électeur, aurait à son niveau une part de pouvoir, et tiendrait en échec l’hégémonie. Voilà la révolution démocratique dont l’arrivée des femmes dans la vie publique est porteuse.
On nous a souvent dit que nos mouvements des femmes  étaient le fait d’intellectuelles coupées des réalités du monde. Or aujourd’hui, que voyons-nous ? Le modèle de liberté, d’égalité, de parité et de solidarité, adapté à chaque culture, nous ramène du bout du monde des héroïnes de la démocratie. Je n’en prendrai que trois exemples : Taslima Nasreen, aujourd’hui exilée en Suède, se bat pour l’égalité des hommes et des femmes au Bangladesh. Aung San Suu Kyi, en Birmanie, est fondatrice de la National League for Democracy, qui remporta, lors des élections de mai 1990, une éclatante victoire. En 1991, elle a reçu le prix Nobel de la paix pour son oeuvre politique. En résidence surveillée depuis presque six ans, elle essaie toujours de faire avancer la démocratie. Leila Zana, député turc, première femme kurde élue, emprisonnée après un procès inique, clame : « Notre seul crime est notre attachement résolu et ferme à nos revendications démocratiques et pacifiques ». Quelques héroïnes qui sont la partie visible d’un iceberg constitué par des millions de femmes, forces d’espérance qui, partout dans le monde, s’éveillent, s’écoutent, se rassemblent, s’organisent, se mettent en mouvements, front pionnier de la démocratie.

 

[1] Quatrième Convention de Genève, 12 août 1949, article 27.

[2] La C.U.E.D. s’était donné pour but de « jeter les bases d’une association mondiale entre les pays en développement et les pays industrialisés, reposant sur des besoins mutuels et des intérêts communs, pour assurer l’avenir de la planète » (Maurice Strong, secrétaire général de la Conférence de Rio).

[3] J’avais rencontré M. Ibrahim Fall au début de l’année 1993, avant la Conférence de Vienne, avec deux autres militantes de l’Alliance des femmes et Rosiska Darcy de Oliveira de Terra femina, pour lui parler de l’action que l’Alliance menait en solidarité avec les femmes violées d’ex-Yougoslavie et pour attirer son attention sur l’importance des droits des femmes.

[4] Je commenterai plus loin le danger de cette notion d’équité.

[5] Fonds des Nations unies à la population.

[6] Sauf en Allemagne et en Grande-Bretagne.

[7] Pour pouvoir se passer de l’autorisation de leurs maris, les femmes mariées doivent cependant attendre la loi de 1938, supprimant leur incapacité civile.

[8] L’Ecole normale supérieure de Sèvres est créée sous la troisième République, à une époque où persistait un enseignement féminin séparé.

[9] A l’interdiction de l’avortement par le code pénal de 1810 s’ajoute, en 1920, l’interdiction de la contraception. En 1942, sous le régime de Vichy, l’avortement est un crime d’Etat puni de mort. C’est seulement en 1967 que la loi Neuwirth autorise la contraception.

[10] Avec Gisèle Halimi et l’association Choisir, à l’occasion du célèbre procès d’Aix.

[11] Dans l’Union européenne, sont considérés somme pauvres ceux qui ont un revenu inférieur à la moitié du revenu moyen de l’ensemble de la population ; dans les pays pauvres, la pauvreté, c’est un dollar par jour. Pour tenter de résoudre ce grand écart, Gustave Speth, administrateur du Programme des Nations unies pour le développement, a inventé l’Indice du développement humain (I.D.H.) qui retient comme critères l’espérance de vie, le niveau d’instruction et le pouvoir d’achat, ce qui permet d’approcher d’un peu plus près la réalité de la vie, en particulier dans les pays pauvres (Démographie et pauvreté, n°8-février 1995).

[12] Il est intéressant de noter également que les femmes ne possèdent que 1% de la richesse mondiale.

[13] Sur cent millions d’enfants, de six à onze ans, qui ne fréquentent pas l’école, 70 % sont des filles.

[14] Rapport sur le développement humain, 1994, publié par le Département de l’information de l’O.N.U. pour le Sommet mondial pour le développement social de Copenhague, 6-12 mars 1995.

[15] Si l’on applique le sex-ratio de 1,05 en faveur des femmes de pays développés à l’ensemble de la population mondiale, il manque cent millions de femmes dans le recensement de la population mondiale (Amartya Sen, « Pourquoi un déficit de plus de cent millions de femmes », Esprit n°173, vol.9, septembre 1991, et Ethique et Economie, PUF, 1993).

[16] Asiaweek, Hong Kong.

[17] « Women’s Action », Equality Now, mars 1995.

[18] Aux Etats Unis, d’après une enquête réalisée à la demande du gouvernement fédéral, il apparaît que plus de douze millions de femmes ont été violées au moins une fois dans leur vie. 61% des victimes avaient moins de dix-huit ans au moment du viol et 3 sur 10 n’avaient pas onze ans. Dans 80% des cas, le violeur était connu de la victime. Seulement 16% de ces agressions ont été déclarées (Newsweek, juillet 1990, Observatoire de la misogynie.).

[19] Chiffres cités par le ministère chinois de la Sécurité publique, et probablement en deçà de la réalité.

[20] En particulier par le groupe Zenska grupa « Tresnjevka » de Croatie-Zagreb.

[21] Selon le dernier rapport d’Amnesty international, les femmes représentent plus de 80% des réfugiés ou des personnes déplacées

[22] Aux menaces de mort contre celles qui ne portent pas le voile répondent parfois des menaces de représailles du camp adverse contre celles qui sont voilées.

[23] Le Code de la famille a été promulgué en 1984 malgré une protestation massive des associations de femmes.

[24] Hafsa Zinai Koudil vient d’être désignée « femme des droits de l’homme  1994 » pour le courage dont elle a fait preuve en réalisant Le Démon au féminin, film tourné à partir d’un « fait divers » : une femme battue à mort, sous prétexte d’exorcisation.

[25] Il s’agit de Louisa Tardjoune, Libération, 4 juillet 1994.

[26] Au moment où j’effectue les dernières corrections à ce texte, je peux avec soulagement dire que le terme d’équité ne figure pas dans le projet de plateforme pour la Conférence de Pékin, tel qu’il a été discuté lors de la dernière réunion préparatoire, à New York.

[27] Rapport de Lissy Gröner, pour la Commission des droits de la femme, sur la pauvreté des femmes en Europe, 10 février 1994.

[28] Dans la région du Brandebourg, le nombre de stérilisations a été multiplié par dix en deux ans : 827 en 1991, 8 224 en 1993.

[29] La loi du 1er juillet 1972 a fait suite à la ratification de la Convention des Nations unies contre le racisme et les discriminations du 7 mars 1966, entrée en vigueur en 1971.

[30] Libération, 2 mars 1995.

[31] Canal Plus, L’Hebdo, samedi 4 mars 1995.

[32] En 1988, il y a 89 082 bacheliers et 119 597 bachelières (Christian Baudelot et Roger Establet, Allez les filles !, Paris, Ed. du Seuil, 1988.

[33] Leur taux d’activité varie cependant avec l’âge ; c’est entre vingt-cinq et vingt-neuf ans, avec 78%, qu’il est le plus élevé (Les Femmes, contours et caractères, INSEE, fév.1995).

[34] Selon une enquête de la caisse d’allocations familiales des Yvelines, réalisée en décembre 1993 et rendue publique, mardi 28 février 1995 par l’INSEE.

[35] Cf. « Le retour de l’ordre moral », p. 203 et suiv.

[36] Article d‘Info Matin du 2 mars 1995, p.15.

[37] Sur 3 millions de chômeurs, elles sont 1,7 millions. Les jeunes chômeuses sont si majoritaires que L’INSEE, dans ses Données sociales 1993, remarque : « Le chômeur type est une jeune femme sans diplôme venant de perdre un emploi précaire d’employée administrative d’entreprise. »

[38] Déclaration de Michel Giraud, ministre du Travail, citée dans l’article « Le chômage confirme sa reprise » (Libération, 3 novembre 1994).

[39] Christiane Cordero, Le Travail des femmes, Editions Le Monde.

[40] En France, en 1995 : 5,6% de femmes à l’Assemblée nationale, 5% au Sénat, 12,6% dans les Conseils régionaux, 5,1% aux Conseils généraux, 17,1 aux conseils municipaux, 5,4% de maires, trois femmes ministres.

[41] Il s’agira ici principalement d’une parité politique entre les sexes, c’est à dire d’une égale représentation des hommes et des femmes dans les instances politiques.

[42] L’affiche de 1973 disait : « Nous sommes des femmes, nous ne votons pas. Les ouvriers votent pour les patrons, les Noirs votent pour les Blancs, les femmes votent pour les hommes… ». De son côté, l’association Choisir avait projeté de présenter « Cent femmes pour les femmes » aux législatives de 1978, qui, compte tenu des difficultés rencontrées, se réduiront à quarante-quatre candidates. Elles seront éliminées au premier tour, mais Gisèle Halimi, présidente de l’association, atteindra 4,3%.

[43] Le 8 mars 1981, alors que les différentes tendances féministes s’éparpillaient dans de petites listes, j’ai lancé l’appel du M.L.F. à voter pour François Mitterrand dès le premier tour, sans illusions, mais avec l’espoir d’accélérer la maturation de la gauche. Sur nos affiches, on pouvait lire : « Côté cœur, pas de candidat pour les femmes ; côté raison, François Mitterrand dès le premier tour ». Aux législatives qui ont suivi, nous avons apporté notre soutien aux femmes, partout où elles se présentaient, avec ce slogan : « A gauche de la gauche, des femmes ».

[44] Aux élections municipales, en 1989, de nombreuses femmes ont eu le désir de constituer des listes de femmes. Certaines l’ont fait comme Annie Dubourgel à Tanninges, Maria-Andréa Pélegrin à Violès et Nicole Tournebise à Sarreguemines, qui, elle, a été élue.

[45] Juste avant les présidentielles de 1981, et vraisemblablement en direction des électrices, le gouvernement de droite avait fait voter un projet de loi qui fixait la représentation de chaque sexe sur les listes électorales à 20% au moins. C’est l’apparition du premier quota. Sous la pression de Gisèle Halimi, la proposition de quota (25%) est reprise par la gauche et votée à la quasi unanimité des députés. Mais le Conseil constitutionnel invalide l’amendement, le 18 novembre 1982.

[46] Claudette Apprill, experte au Comité directeur pour l’égalité entre les femmes et les hommes (CDEG), dans « Les apports du Conseil de l’Europe au concept de parité » (article publié en septembre 1994, en Belgique, dans un manuel de ressources Women studies des services fédéraux des affaires scientifiques, techniques et culturelles), affirme avoir inventé le concept de « démocratie paritaire ». Sous l’intitulé « La Démocratie paritaire, 40 ans d’activité du Conseil de l’Europe », le CDEG organisa un séminaire de travail sur la parité, en novembre 1989. Le manuel belge rassemble dans sa première partie des articles intéressants sur la parité, et en particulier celui d’Eliane Vogel-Polsky : « Les impasses de l’égalité, ou pourquoi les outils juridiques visant à l’égalité des femmes et des hommes doivent être repensés en termes de parité. »

[47] Le manifeste demande « l’adoption d’une loi organique dont le texte est simple: Les assemblées élues au niveau territorial comme au niveau national sont composées d’autant de femmes que d’hommes » (Le Monde, 10 novembre 1993).

[48] J’ai rencontré Michel Rocard dès mars 1993, pour tenter de le convaincre de respecter la parité sur la liste PS aux élections européennes. Je ne m’attendais pas à ce que la parité qu’il allait choisir exclût toutes les féministes de son parti.

[49] A l’origine, le mot gender désigne, comme en Français, le genre masculin-féminin. Dans les textes théoriques féministes, il a de plus en plus tendance à remplacer le mot « sexe ». Le féminisme occidental marque ainsi son refus de toute référence à un réel biologique, pour affirmer le caractère exclusivement culturel et historique (et donc transformable) de la différence sexuelle.

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