UNE JEUNE FILLE OU PSYCHOGENÈSE D’UNE LIBÉRATION DES FEMMES

janvier 2008 | |

Géni(t)alité. Féminologie IV, des femmes-Antoinette Fouque, 2023

À propos du film Une jeune fille réalisé par Antoinette Fouque avec des femmes du collectif Psychanalyse et Politique en 1973, extraits des entretiens avec Julie Bertuccelli préliminaires au tournage de Antoinette Fouque. Qu’est-ce qu’une femme ?

 

En 1973, quand les luttes ont été un peu moins intenses, le combat pour la contraception et l’avortement libres et gratuits étant arrivé quasiment à son terme, j’ai voulu tourner un film intitulé Une jeune fille[1] sur un texte de Freud qui s’appelle « Psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine[2] ». Il s’agit d’une jeune fille amoureuse de la maîtresse de son père, qui doit mimer son père, aimer comme lui et devenir un garçon ; traitée de malade par son monde assez bourgeois, envoyée en thérapie chez Freud pour « guérir » de son lesbianisme, elle tente de se suicider en se jetant sur une voie ferrée.

Dans mon scénario, elle est étendue dans la rue, renversée par la voiture de son père, une DS – DS étant également les initiales de Delphine Seyrig qui tient le rôle de l’actrice (déesse) ou de différence sexuelle.

 

Le film s’écarte bien sûr du texte de Freud et montre un MLF où la jeune homosexuelle suit des manifestations et participe à des réunions avec sa mère ; ensemble, elles arrivent à découvrir quelque chose d’unique qui les concerne, un monde commun qui n’est pas le même que celui du frère et du père, un monde qui est celui d’un Mouvement de libération des femmes non mixte. La mère (invisible dans l’étude freudienne) finit par échapper à la féminité truquée (elle arrache sa perruque pour aller en cheveux à une réunion de femmes). Et au lieu de se suicider, la jeune femme accouche – et accouche dans l’eau. C’est la fin du film. À deux, la mère et la fille peuvent s’enfuir de la maison du père (Gertrud de Dreyer[3]) en allant à ces réunions ; et cette nouvelle rencontre donne naissance à un Mouvement de libération des femmes. Au MLF les femmes peuvent continuer à accoucher sans renier l’élément marin et matriciel, en tentant une symbolisation de leur relation. Terra femina.

Tout est dans le scénario structuré comme « psychogenèse d’une libération des femmes » : la sortie de l’aliénation (de la maternité, de la féminité ou du lesbianisme), par une sorte de « procréation » entre femmes – une métaphore de s’enfanter femme.

 

Cela rejoint la préoccupation majeure du mouvement : comment réussir là où l’hystérique échoue, ce que j’avais développé dès le premier meeting public du MLF à Vincennes, le 30 avril 1970, c’est-à-dire comment éviter l’impasse hystérique, en redonnant sa fonction symbolique à l’utérus. On voit comment aller au-delà du lesbianisme et de l’hystérie : en étant enceinte et en accouchant. Ce que beaucoup de femmes de Psychanalyse et Politique ont fait, sans renoncer pour autant à l’amour des femmes…

 

Mon intention, en réalisant Une jeune fille, était à la fois de démasquer les impasses de Freud face à l’homosexualité féminine, l’hystérie et la relation à la mère, et d’autre part d’affirmer une voie de libération pour les femmes qui soit en relation avec leur corps et leur désir de procréation.

En effet, au travers de l’exemple de cette « jeune homosexuelle » dont je lisais l’enfermement dans le système phallique, j’ai voulu m’éloigner de l’interprétation de Freud qui la maintenait dans un stéréotype, un lesbianisme qui revenait à singer les hommes, à se travestir ou à se trans engendrer comme homme, et donc ne lui proposait aucune issue puisqu’au bout de ce chemin il n’y a que des hommes et plus du tout de femmes. Le film montre, par ses séquences et par ses images, que la maison du père est mortelle, au mieux tourne à la psychose.

Ces questions travaillaient le mouvement. Certaines considéraient que la condition de lesbienne était la seule possibilité de libération, tendance qui les a conduites au queer, au neutre, ni homme ni femme. Mon orientation proposait de libérer la femme dans la mère, de sortir de la maternité esclave en essayant de penser le désir d’enfant plutôt que la contrainte et en élaborant une homosexuation à la mère et une homosexualité native entre femmes au niveau réel, imaginaire ou symbolique

 

La question du film, qui est ma question, est comment aimer une femme sans être un homme ni se priver des compétences d’une femme. Ou comment devenir une femme en aimant une femme. L’important, c’est qu’il vienne du vivant entre deux femmes, et que l’objet du désir d’une femme soit une femme – pas la mère, une femme, c’est-à-dire une réelle pulsion de vie.

Ce n’est justement pas biologique, c’est symbolique ; le biologique ne peut contourner le géniteur. En voyant une femme enceinte n’importe qui sait que l’homme n’y est pas pour rien.

Qu’elle vive seule, avec un homme ou une femme, une femme enceinte est empreinte, prégnante, d’altérité : elle porte de l’autre en elle. C’est cette homosexualité que j’ai pensée au-delà du lesbianisme pris dans la structure phallique : l’homosexuelle enceinte, c’est la transgression charnelle même.

 

La psychanalyse ne connaît de l’homosexualité féminine que la forclusion de la fécondité. Les femmes sont des hommes comme les autres. Freud aussi bien que Lacan, ou que Zeus, ne voient cette homosexualité que du côté de la stérilité, de manière misogyne, en privant les femmes de leur compétence matricielle et sans leur donner pour autant la fécondité mâle. Freud continue à censurer la mère, comme dans le cas de la jeune homosexuelle. Il ne veut même pas mimer la mère, parce que çà reviendrait à reconnaître le matriciel, donc il refuse le transfert maternel, et du même coup il ne peut pas comprendre ce qu’il en est de l’homosexualité femelle.

On retrouve cette ambiguïté dans ses rapports à Hilda Doolittle, poétesse dont le motif de demande d’analyse à Freud était un questionnement sur son choix d’objet d’amour. Comment Freud a-t-il accueilli son questionnement, l’inscription du lien matriciel dans son inconscient et son travail d’élaboration de ce lien dans sa création poétique ? HD n’était pas dans une bisexualité adolescente, celle prise entre le féminin et le masculin, mais cherchait une articulation entre homosexualité femelle et génitalité. Il a censuré à la fois cette homosexualité-là et la génitalité, à travers la mère et le matriciel. Or l’intéressant chez elle est qu’il s’agit de ce matriciel dans sa pratique sexuelle, dans son amour pour une femme, dans le fait d’avoir mis eu monde un enfant (et il se trouve que c’est une fille, ce qui a renforcé son homosexualité et son rapport à sa mère) et dans la création d’une écriture qui ne soit pas matricide.

On a chez HD – comme dans mon film Une jeune fille et comme avec le MLF – la triple figure de l’avancée des femmes dans le XXe siècle dans une autre direction, de l’invention d’une civilisation post-œdipienne qui ne serait pas phallocentrée ou monothéiste. En même temps que du phallocentrisme, HD s’éloigne du mode de pensée théologique ou religieux, elle lève tabous et forclusion, et elle va, non pas vers un mode de pensée naturaliste, mais un mode de pensée proprement laïque qui inclut le réel et le symbolise.

 

Le fait de mettre au monde une fille[4] me questionnait aussi sur l’homosexuation à la mère, qui n’est pas de l’ordre de l’homosexualité telle qu’on l’entend. Le premier corps d’amour, pour la fille comme pour le garçon, est une femme ; mon questionnement était du côté de cette homosexualité primaire, première, princeps. Or si la fille ne retrouve pas, à un moment de sa vie, ce premier amour, elle est amputée d’une partie d’elle-même. Il est inutile de retourner sur ce corps puisqu’on peut l’incarner pour une autre. J’étais en quête d’une homosexuation à la mère et d’une homosexualité non figée par une culture symétrique de la culture masculine.

Il peut y avoir des liens charnels, ou imaginaires le plus souvent, ou symboliques, à une autre femme, qui réinscrivent cette première expérience de l’amour d’une fille pour le corps maternel.

Et de ce côté-là, nous pouvons dire que nous sommes toutes des homosexuelles en puissance[5]. Libre à chacune de le vivre comme elle l’entend.

 

Or, que prescrit la psychanalyse ?

La fille se retrouve prise entre une mère qu’elle doit abandonner et ne jamais retrouver, donc peut-être ne jamais se trouver, et se constituer un temps en sujet par rapport à un père objet puis très vite en objet par rapport à un père sujet. Elle doit changer le premier objet d’amour, la mère, reporter cet amour sur le père pour accéder à une hétérosexualité. L’objet, dans toutes les cultures phallocentrées, est sujet, donc elle peut penser qu’elle va faire la loi au père ou à un vieux dont elle sera la maîtresse, mais in fine dans cette culture phallocentrée elle ne sera qu’une fille, quoiqu’elle s’efforce d’être phallus pour le père et arriver à le dominer. La relation sujet objet est une relation de dominant à dominé : le sujet est dominant. Est-ce qu’elle va arriver à être le sujet avec un père objet ? Je ne l’ai jamais vu.

 

Donc il me semble que pour une fille comprendre que la relation n’est pas la même que celle du fils, que si en changeant d’objet, en prenant le père pour objet, ce qui est nécessaire quand elle se détache de la mère, c’est comprendre qu’elle doit se détacher sans nécessairement la tuer et en intégrant, en s’appropriant les qualités du lieu d’où elle vient et d’où un jour elle donnera peut-être naissance à une fille ou à un garçon.

Avec un garçon, elle sera prise dans le thème de l’éternel retour ; dans quoi sera-t-elle prise avec sa fille ? C’est ce que nous avons à inscrire dans l’histoire et surtout à découvrir dans nos inconscients en partant du réel. Si cette richesse, ce don de vie fait par la mère n’est pas reconnu, n’est pas intégré, il me semble qu’il est impossible pour une fille non seulement de déployer ses compétences, ses capacités créatrices, d’inventer sa propre libido mais même je vais parfois jusqu’à penser que cette fille-là, qui tue en permanence la mère ou qui la hait, ne parviendra pas à aimer un homme : on ne peut aimer l’autre, le différent, que si on est arrivé à s’aimer soi-même et à aimer l’autre même en soi.

La structure de mère en fille est une structure qui ne fait pas retour, qui n’est pas révolutionnaire, qui ne revient pas à l’origine, qui n’exige pas qu’on retrouve l’objet perdu interdit qu’est la mère : on retrouve cette mère différente en soi dans la compétence utérine, dans la capacité de donner à la vie la vie qu’elle nous a donnée. Il s’agit d’une transmission en quelque sorte à la fois verticale et horizontale ; c’est pour ça que très vite j’ai posé que je n’étais pas révolutionnaire mais plutôt évolutionnaire.

 

Il s’agit de penser l’alliance entre les femmes qui, dans nos sociétés occidentales, est interdite car il faut continuer de séparer la mère de la fille, instaurer la haine entre elles, pour que perdure la domination du père.

L’alliance mère fille s’inscrit dans un processus d’altérité : il y a de l’autre tout au long d’une maturation qui procède par régression progrédiente, intégration plutôt que séparation, intégration de l’intériorité des compétences intimes du corps. Je vous renvoie au texte majeur de Judith Kestenberg, « Processus de régression et de réintégration dans la grossesse[6] » qui examine les rêves de la mère, les échanges materno-fœtaux et explique comment, lors des trois premiers mois de la grossesse, il se passe tel type de régression chez la mère, tel autre dans les trois autres, tel autre encore dans les trois derniers mois.

L’analyste doit être à l’écoute de cette symbolisation de la gestation, de cette libido génésique que j’ai appelée libido creandi.

L’alliance avec la mère serait l’alliance avec le temps qui procrée, le temps génésique, le temps de la gestation, le temps de la maturation. « Chaque atome de silence / Est la chance d’un fruit mûr » écrit Paul Valéry[7]. J’aime cette idée de maturité, de maturation, de silence et d’attente, de patience. Patience, maturation, silence : voilà la génésique. Une économie de don, de génération, de génésique, d’engendrement et de fécondité.

 

Ce film était très précurseur. Pour des raisons politiques, il n’a été ni monté ni montré. Mais je ne le regrette pas car j’aime ce qui est inachevé dans l’accompli – l’achèvement, c’est la mort. Commencer une chose d’une façon et ça se termine autrement ailleurs, quelque part. Ca n’empêche pas la maturation et la création. L’inaccompli s’accomplira demain.

Comme on parle d’analyse terminée et d’analyse interminable, la fille signifie à sa mère l’interminable, l’inachèvement infini comme accomplissement de son destin de femme, la mise en question radicale de la mort comme achèvement de la vie, de la mort comme finalité : elle donne la vie comme finalité à la vie.

 

[1] Il sera réalisé au cours de l’été 1973, avec Marie-Claude Grumbach, Sylvina Boissonnas, Sylviane Rey, Jacqueline Sag, Michèle Muller et quelques autres du collectif Psychanalyse et Politique, et avec Delphine Seyrig. On en trouve témoignage notamment dans des femmes en mouvements hebdo.

[2] Sigmund Freud, « Sur la psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine », op. cit.

[3] Suite à l’intervention d’Antoinette Fouque au meeting de Vincennes le 30 avril 1970, plusieurs enseignants lui avaient proposé d’animer des UV de philosophie, de cinéma et de psychanalyse dans cette université. Gertrud de Carl Theodor Dreyer, sorti en 1964, était un des films analysés lors de l’UV « Femmes et cinéma » qui se prolongera jusqu’en 1972.

[4] Ma fille à qui j’ai donné le prénom de la mère, comme je porte celui de ma grand-mère, dans un désir de transmission généalogique.

[5] Cf. « Notre terre de naissance est un corps de femme », Gravidanza, Féminologie II, op. cit.

[6] Judith S. Kestenberg, « Processus de régression et de réintégration dans la grossesse », Les Trois visages de la féminité, des femmes-Antoinette Fouque, 2008.

[7] Paul Valéry, « Palme », Charmes, Gallimard, 1922.

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