DE LA VOIX
Géni(t)alité. Féminologie IV, des femmes-Antoinette Fouque, 2023
Texte sur la voix écrit en 2008 et lu par Fanny Ardant, extrait du CD De la voix (collection « La Bibliothèque des voix », des femmes-Antoinette Fouque, 2020) à l’occasion des 40 ans de la collection.
La voix résonne à l’intérieur
La voix, premier contact de l’intérieur du corps et avec l’autre corps
La voix de la mère fait passer l’enfant de dedans vers dehors, puisqu’à un moment il entend aussi la voix du père et les autres voix
La voix l’amène au dehors quand il est né et lui maintient l’espace intime et l’espace intérieur.
La fille est née avec cette chambre d’écho en elle et elle le sait.
L’utérus, chambre d’écho de la première voix.
La voix est une voix de l’intérieur, d’outre mère, mais ce n’est pas un monologue intérieur. C’est un dialogue intérieur. C’est ça qui est troublant : cette voix de l’intérieur dialogue avec quelqu’un qui est à la fois au-dedans et au_dehors.
La voix n’est pas nue, elle est habillée d’un autre corps, du premier corps d’amour.
Elle est l’archive physiologique, comme une sorte d’ADN mitochondrial : j’ai la même voix que ma mère et que ma fille. Une voix qui se transmet. Elle est l’archive du premier corps, du corps maternel.
La voix résonne, au-dedans et au dehors. Elle traverse l’air pour aller jusqu’à l’autre et les eaux amniotiques, au dedans pour parvenir à l’autre. Elle est originaire. Elle est la promesse de la présence contenante de l’autre qui sera tenue une fois pour toutes par l’économie matricielle.
Don de l’être, de la pensée d’avant la pensée, elle est le son premier qui accompagne la lumière utérine.
La voix touche le corps in utero, sur la peau tambour. Avant d’atteindre l’oreille, elle atteint le corps. Les sourds entendent le son par les pieds. La voix est tactile. La voix précède toute langue et joue comme un instrument des mots de toute langue. Elle est vocation et provocation à l’humain.
Elle est naissance de la parole, elle l’excède et l’accomplit, elle est chant et parole.
Elle est la responsabilité de la naissance avant toute possibilité de réponse. Elle est l’accord sensible de la chair et du cœur, du cœur et de l’esprit. Elle est le cœur battant du deux, de l’hospitalité, toujours poétique.
La gloire de l’utérus commence avec la voix.
La voix, c’est le mouvement, la genèse même pour chacun, pour chacune, du Monde. C’est le mouvement, c’est le moment, c’est le commencement, c’est le moment commencement.
Dans l’âme voir et entendre sont choses identiques.
La voix est en trois dimensions, elle crée des reliefs, des ombres, des lumières, des couleurs.
C’est le plus complet, le plus primitif et le plus accompli des sens. Sens premier et sens dernier, puisqu’on parle de recueillir le dernier souffle. Lien le plus fort, le plus puissant, entre les humains, du fait de la langue.
Elle est en volume : elle module, sculpte, façonne l’espace. Elle modèle l’espace pour l’amplifier et non pour le cloisonner. La voix est la troisième dimension, la géométrie dans l’espace.
Ce qu’il y a de troublant dans la voix, c’est qu’elle est au croisement des deux sens, l’oral ou le goût et l’ouïe. Ou plutôt le goût renvoie à l’oral et l’oralité renvoie à l’ouïe. Il y a des glissements.
Il est vrai que la voix vient dans la proximité du goût et elle chemine vers l’extérieur en même temps que vers l’intérieur. Elle est à double voie, à double sens. Elle vient de l’extérieur s’immiscer dans l’oreille ; mais elle est intérieure au départ, à son émission, et à sa réception par l’oreille de la personne qui parle et de la personne à qui l’on parle.
Elle est extrêmement liante : c’est vraiment l’organe de la relation, du plus intime de soi au plus intime d’autrui.
La voix n’est pas un sens à proprement parler comme l’ouïe. Elle est le lien humain. La dimension éthique de la voix est plénière et d’entrée. Si l’origine de l’éthique est la responsabilité féminine par rapport au corps qui l’habite pendant la gestation, il est évident que la communication se fait par la voix, organe, outil, instrument de l’art de la communication, du lien à l’autre.
La voix est ce qui précède et ce qui excède le texte.
C’est la voix qui a engendré le texte et qui dans le texte engendrera un nouveau texte.
Permanence de la voix.
D’où vient le texte et où il va.
C’est la naissance du texte, la vie souterraine du texte, c’est la mère, la musique du texte. C’est l’Orient et en même temps l’Occident qui n’en finit pas de décliner.
La voix, c’est le chant premier et le chant d’amour.
Toute sa vie Proust a essayé de créer du vivant, c’est-à-dire de mettre au monde, de donner vie. À la recherche du temps perdu ou du corps matriciel perdu et retrouvé.
Le fils poète peut retrouver ce chant que sa mère lui a donné. À plus forte raison une femme qui a elle-même la chambre d’écho à cette voix, dès que son sexe est défini, si on peut dire. Cette voix si étrange, si matérielle, si charnelle. C’est certainement la voix de Rimbaud qui dit que quand la femme sera délivrée de ses chaînes, elle sera poète : quand elle arrivera à pouvoir symboliser cette expérience, à parler de la gestation, à penser la pensée, à dire comment la chair pense, c’est être poète, et elle le sera.
La voix des femmes, c’est la voie humaine.
C’est la chair pensante qui humanise, c’est le processus de gestation, l’économie génésique.
Les femmes sont anthropocultrices.
Privilège de l’oro-génital.

