LA PERMANENCE D’UN COMBAT
Géni(t)alité. Féminologie IV, des femmes-Antoinette Fouque, 2023
Entretien pour le journal L’Humanité, à l’occasion de la manifestation du samedi 15 janvier 2000 pour le 25e anniversaire de la promulgation de la loi dépénalisant l’IVG et pour demander la suppression de l’autorisation parentale pour les mineures ainsi que l’extension du droit aux femmes étrangères.
Les médias parlent indifféremment et alternativement de la fin ou du renouveau du féminisme, en fonction de leurs intérêts du moment. Mais moi, ce qui me frappe, c’est plutôt la permanence, la continuité de la lutte des femmes. Plus de trente ans après la naissance du Mouvement de libération des femmes, on constate que beaucoup d’entre nous n’ont pas lâché, n’ont pas renoncé à se battre, et surtout que la nouvelle génération, celle des femmes qui ont vingt ou trente ans, est à leurs côtés, à nos côtés. Et pour moi, il n’y a rien de plus heureux que ce renouvellement des générations, cette régénérescence du Mouvement des femmes.
Que certains groupes choisissent la mixité, pourquoi pas ? Mais il me semble, cependant, qu’il y a des questions fondamentales difficiles à poser dans ce cadre-là. Tant que nous n’en avons pas fini avec la domination masculine, la mixité est toujours une illusion.
Par exemple, la question de l’esclavage sexuel des femmes, et je pense autant à l’esclavage lié à la procréation qu’à l’esclavage lié au sexe. Tout le monde critique le libéralisme au plan économique, mais personne ne parle de la « morale libertine ». Elle est le chapeau symbolique, le toit ou le sous-bassement de l’économie libérale. Le libéralisme, comme excès de capitalisme au plan économique et le libertinage, comme libre-échangisme au plan sexuel, se rejoignent pour prendre en tenaille tout processus de libération et amener ce surcroît d’esclavage du corps qu’est la traite des femmes. C’est pourquoi l’industrie du sexe, liée au crime organisé, est en pleine explosion. Vous savez probablement qu’il y a plus de deux millions de femmes prostituées en Europe, et qu’on a créé des « camps de dressage » en Italie et en Grèce, pour déshumaniser les femmes, pour en faire des prostituées. Certains États de l’Union européenne se font les proxénètes de ce libéralisme sauvage autant que barbare en s’engageant dans la réglementation de la prostitution dite forcée – prostitution forcée, quel pléonasme ! – et tirent profit de ces maisons de torture et d’indignité que sont les eros-centers. La prostitution, c’est le lieu géométrique de la vérité des rapports Ouest-Est, Nord-Sud, riches-pauvres, femmes-hommes.
Vous me direz que la prostitution ne menace pas la majorité des femmes, et je vous répondrai que cette forme la plus achevée de l’esclavage sexuel, cette marchandisation de millions de personnes du fait de leur sexe, menace toute femme acculée à la pauvreté, à la misère. Mais dans les débats remettant en cause la mondialisation, personne n’a parlé de la prostitution.

