CHAQUE-UNE PLURIELLE
Géni(t)alité. Féminologie IV, des femmes-Antoinette Fouque, 2023
Article publié dans le n°7 du Quotidien des femmes du 10 octobre 1975, évoquant le rassemblement à Hendaye du 5 octobre à 10 heures, à la suite d’un appel pour sauver Eva Forest, Lidia Falcon et les autres prisonniers politiques du régime fasciste de Franco. Eva Forest et ses camarades ont été libérés le 1er juin 1977.
Nous nous sommes rejointes
chaque-une plurielle
autant que mille ;
cela fait combien à l’infini ?
Nous étions plus de mille. Ce n’est pas rien et ce n’est pas assez. C’était essentiel mais ce n’est pas à mille qu’on va faire tomber le franquisme. Il y a un an des femmes ont amorcé la lutte contre la répression en Espagne : 3 000 signatures en quelques heures. Le 5 octobre à Hendaye, des milliers encore de signatures rassemblent unitairement pour la première fois des femmes d’organisations, de groupes jusque-là divergents ou simplement séparés ; des télégrammes de participation active à ce rassemblement pour survoler les distances.
Nous étions mille à avoir fait le voyage de plusieurs points de France, d’Espagne et d’Europe, à nous être déplacées en chair et en os, à nous être mises en mouvements. Mille, et pas n’importe lesquelles, et chacune pas n’importe laquelle. Pas une avant-garde d’intellectuelles petites-bourgeoises qui se regardent le nombril (vous savez, ce que l’on dit du MLF, et ce qu’il n’a jamais été), pas une élite militante sous la haute protection des partis bien institués, mais chacune comme la plus juste des mille femmes qu’elle se sait être, chacune comme à la racine de son corps, comme au plus proche de sa vérité et au plus haut de sa connaissance politique : colère, violence, tendresse, désir, partage… contradictions internes à ce rassemblement, singularités affrontées mais rencontres finalement fécondes, forces vives, si vite ramassées. Parce qu’il y avait urgence (là-bas, ils continuent d’arrêter, d’enfermer, demain peut-être d’assassiner. Ici, la grande campagne de démobilisation s’amorçait, du Monde au Figaro, le grand enfermement de l’Espagne comme en 1936 risquait de se répéter).
Nous, les femmes, nous en savons long sur l’enfermement. Le blocus mal pensé, la non-intervention enferment les peuples d’Espagne avec leur bourreau. Un homme bat « sa » femme, on ne s’en mêle pas, c’est une affaire privée. Un dictateur assassine « son » peuple, on ne s’en mêle pas, ça risquerait de les irriter… Nous n’allons pas entrer dans ce chantage, dans cette liquidation de la lutte. Les femmes battues, c’est notre affaire à toutes. La maison, la nation sont des prisons à détruire. Les peuples d’Espagne opprimés, c’est notre affaire à toutes.
On lisait sur des banderoles :
« le machisme fait le lit du fascisme »,
« le fascisme est un viol permanent »,
« le viol est un fascisme non reconnu »,
« à bas la mort ! ».
C’est le féodalisme, le machisme plus anciennement que le capitalisme qui, – en Espagne – écrase les femmes et les hommes. Franco est une sorte de régent entre deux rois, entre deux rois faillis, le tuteur d’une monarchie décomposée, le trait d’union-séparation d’un Père et d’un Fils qui n’arrivent plus à s’enculer, à se transmettre le pouvoir, le godemichet d’une pédérastie châtrée, le scandale et l’évidence d’une paternité-filiation définitivement en débandade. Et l’aveuglement d’être un socialiste, un libéral, un artiste, un autonomiste : l’ouvrier écrasé par Franco, c’est ce que « voit » Mitterrand. La langue, la culture, l’économie corse, basque, c’est ce qu’il « voit ». L’Histoire à travers les images, c’est ce que « voient » les journaux, la vidéo couleur ou la « vision révolutionnaire » de Godard.
La virginité des filles violées, c’est ce que « voit » la législation italienne.
Mais nous, nous reconnaissons l’exploitation, le meurtre des corps par le Nom ; de tous les sexes, de tous les stades – l’oral, l’anal, le vaginal-utérin – par le Phallus ; des femmes par l’Homme, des masses par l’Un, des paroles-écritures plurielles par l’Auteur, Écrit-vain.
Franco, par exemple, ce chef, ce pantin, ce petit morceau de chair ; Franco, ce petit phallus, ce n’est que ça, mais ça tue ; et à partir de ce « nœud-queue » pouvoir suprême, ils conservent, reproduisent ce contre quoi ils prétendent se battre : reproduction à la une de l’Express et/ou de Libération de l’image de Franco ; c’est irrésistible, le vieux a raison pour-avec eux tous : « Il n’est de jouissance que du Phallus[1]. »
Les femmes, les esclaves en auront toujours trop par derrière, à l’envers, dans l’angoisse et la souffrance et la mort.
[…]Avec l’Espagne de Franco, cet abcès fasciste purulent, l’Europe a la fièvre, malade, angoissée, demain paralysée, folle si elle reste passive, si elle évite névrotiquement ce point névralgique pour conserver on ne sait quel bénéfice de « paix » secondaire. Chaque femme porte sur son corps les traces de coups reçus par toute femme battue, chaque femme étouffe dans le silence de l’oppression conjugale, patriarcale. Chaque peuple est sous le joug qui orne le drapeau phalangiste, les chefs nazis sont réfugiés à Madrid et en Argentine. En Espagne, on imprime une revue (Meridiano 2000) qui informe sur la vitalité des mouvements nazis et fascistes aujourd’hui en Europe (interviews d’Ordre nouveau, etc.). Aujourd’hui, il y a une loi faite aux citoyens français qui commande de combattre le fascisme… mollement.
Prendre, com-prendre
… Reprenons, comprenons !
Par exemple (je veux dire de manière non exemplaire, par exemple) : n’avoir jamais voulu aller en Espagne jusqu’au 3 octobre 1975 ; apprendre cette année justement que (par un hasard que l’Histoire ignore) elle est née fille d’immigrés, de ce côté-ci des Pyrénées, dans la classe qui formait le Front populaire, le 1er octobre 1936 ; c’est comprendre en même temps pourquoi je suis restée presque morte, enfermée, paralysée, folle de ma résistance passive dans une France capitaliste, bourgeoise, complice de Madrid ‑ mais pas morte : revivre en Mai – commencer à déchiffrer l’oppression masquée, millénaire, sans visage. Essayer de bouger, de sortir, apprendre à parler, lire, écrire, se mettre en mouvements – avec elle(s), corps à corps, les traces vives de nos jouissances, de nos libérations ; renversements de la peur, de l’angoisse, des coups, des refoulements.
Lutter, risquer tous bonheurs, mes amours, mes vies sous menace de répression plus violente encore, mieux ajustée, plus puissante en retour.
L’Année de la femme n’a pu arrêter le Mouvement, voici l’offensive sado-pornographique.
La guerre continue, mondiale, civile, intime.
Et maintenant, se sentir assez forte pour survoler les Pyrénées, aller vivre deux jours à Madrid, tout près de celles qui sont enfermées là, en prison, en institutions, comme nous sommes enfermées ici, à Paris, à Londres, à Rome, dans les maisons où l’on se fait battre, dans les rues où l’on se fait violer.
Aller vivre deux jours à Madrid « en liberté », non parce qu’on est espagnole, mais de cette liberté qu’Éva, Mari-Luz, d’autres nous disent, nous donnent par-dessus les murs de Yeserias, par-delà les frontières franquistes. Pour un millier de femmes le temps était venu d’aller à Hendaye.
La guerre continue, la répression bat son plein.
Les luttes s’organisent, se conjuguent, se rejoignent
Au seuil singulier de nos dé-parts, à la frontière unique
de nos contradictions, chaque une rompt l’isolement, brise
les dépendances enfermantes, dénoue la séparation et mille
-singulières se rassemblent.
Europe 1975
Le temps des femmes… de ces femmes que sont tous les peuples, de ces peuples que sont les femmes dans la passivité, l’impouvoir-faire, la déportation, l’exploitation, le chômage, l’hystérie, le silence, l’oppression, le viol, l’écrasement, l’assassinat sur le marché capitaliste, patriarcal, impérialiste, sous la botte, la queue, le garrot des mâles, des im-puissants, des nazis fascistes, franquistes.
La terre souffre – la terre a la fièvre de tous ces kystes purulents.
Je souffre, j’ai la fièvre, je suis affaiblie, mon corps est meurtri de ces blessures tortures quotidiennes, millénaires, que chaque coup ravive, rouvre.
Mais déjà nous avons trouvé la force de nous déplacer, de nous rassembler ; nous allons en découvrir d’autres pour traverser les montagnes, abattre les murs.
Dans Madrid monumentale et vide, étouffée encore du piétinement des cinq cent mille franquistes, des femmes flics règlent, au centre exsangue de la ville, une circulation mortelle.
L’Europe occidentale meurt sur la place d’Orient, se noie dans les fontaines des quartiers fascistes de Rome. Nous n’attendrons pas la chute de Franco pour passer, nous mettrons tout en œuvre pour précipiter sa catastrophe.
Au retour, nous avons roulé doucement, caressé des yeux la Castille ; pieds sur terre nous avons passé la frontière.
Pas d’accord pour le blocus, le redoublement d’enfermement où le peuple espagnol sera pris avec Franco. Plutôt ouvrir les brèches, activer la circulation de pensées, de luttes, de corps vivants, d’énergies, de chants ; plutôt avancer, danser par milliers, les femmes, pour qu’une seule ne se paralyse plus de refuser de marché(r) ; pour que la moitié du ciel ne soit plus renvoyée à l’enfer des sorcières. Plutôt se mettre par milliers en mouvements, les peuples, pour que cinq autres ne risquent pas seuls le martyr.
Ici certaines déjà ont un peu moins d’entraves ;
nous sommes allées jusqu’à Hendaye.
Là-bas, certaines déjà ont un peu plus de libertés ;
elles sont venues jusqu’à Hendaye.
Nous nous sommes rejointes chaque-une plurielle autant que mille, cela fait combien à l’infini ? De San Sebastian à Hendaye, demain de San Remo à Paris, de Madrid à Rome, d’ailleurs à ici, les lignes de force, les lignes de vie, les lignes de cœur auront-elles effacé les frontières ?
[1] Jacques Lacan, Écrits, Seuil, 1964.

