L’ÉCRITURE MATRICIELLE
Géni(t)alité. Féminologie IV, des femmes-Antoinette Fouque, 2023
À propos de l’écriture des femmes et de l’écriture matricielle, extraits d’un entretien avec l’autrice Chantal Chawaf durant l’année 2007, à paraître.
Antoinette Fouque – Chantal, puisque vous avez la gentillesse de me questionner, je vais essayer de revenir sur notre histoire commune et sur la mienne. En 1974, le MLF avait déjà six ans, et je venais de créer la maison d’édition des femmes afin de donner aux femmes un lieu de naissance d’écriture. Vous êtes arrivée avec ce manuscrit, Retable, La Rêverie[1]. C’est un récit très poétique, très beau, bouleversant et très allusif aussi dans lequel on trouve le thème de la procréation, du matriciel, la question de la naissance et de l’avant naissance, du corps maternel. Il a abouti, il y a quelques années, à ce texte sublime, Le Manteau noir[2], où vous reprenez ce qui m’avait bouleversée dans La Rêverie. Je dois dire à quel point l’accueil de ce manuscrit m’a alors permis de persévérer dans mon projet éditorial.
La question de l’écriture s’est posée d’emblée : comment écrire. Écrire est une épreuve, comme parler. Je parle tous les jours, j’écris tous les jours et je n’éprouve pas vraiment le besoin de publier. Il ne s’agit pas de contourner l’écriture, il y a simplement quelqu’un en moi qui ne veut pas mourir par l’écriture. D’autres, avant moi, ont été réfractaires à l’écriture : Socrate, Saussure, Lacan, et j’en passe. Le « ne pas écrire » est un parti pris de ne pas m’adapter à ce mode de production.
En réalité, je cherche comment écrire d’une écriture non matricide, c’est-à-dire qui ne refoulerait pas l’oral. Comment écrire à partir d’une expérience qui échappe complètement au maître, à l’ordre symbolique, qui n’arrive qu’aux femmes, l’expérience génésique ? Comment écrire, de la grossesse comme moment pré logocentrique de l’écriture ? Comment écrire ce qui est en deçà même de l’oral et au-delà de l’ordre symbolique ? Comment écrire d’un état qui, pour certains, se situe dans un espace psychotique ?
Chantal Chawaf – De lectrice à éditrice, il n’y a souvent qu’un pas. Et il aurait pu vous amener à être écrivain puisque vous avez dit écrire tous les jours. Pouvez-vous m’en dire plus sur votre rapport à l’écriture ?
A. F. – Il y a une sacralisation, un impérialisme, une prétention de l’écriture à être la maîtresse de la pensée et du sens qui m’est absolument insupportable. La question de mon indépendance par rapport au maître et au diktat qui mettait si haut l’écriture (et que je mettais également si haut) ne m’a pas empêchée, au contraire, de penser que cette exigence ne devait pas censurer l’écrit. La question de l’écriture viendra très précisément en confrontation avec la naissance de ma fille et de celle du MLF et mon refus, entre autres, de m’engouffrer dans la prose féministe.
Mon rapport à l’écriture s’explique peut-être du fait de ma double ascendance méditerranéenne. Ma famille venait d’île ou de presqu’île, Calabre ou Corse. C’étaient des « gens de mer », gente di mare en italien, gens maris en latin, dans sa proximité et davantage puisque mon père, fils de berger, a été marin toute sa vie et que mon grand-père maternel, fils de pêcheur, était pêcheur. Tous deux sont venus à Marseille s’ancrer dans un port pour y travailler et continuer à regarder la mer. Ma mère, dans un film que je lui ai consacré[3], dit : « Je suis née au bord de la mer, de cette mer, mare nostrum, et je ne l’ai jamais quittée ». Moi, en revanche, j’ai quitté la mer pour Paris, mais je n’ai jamais voulu perdre le Sud. Il me paraissait important de regarder vers le Sud pour élaborer une écriture qui ne serait pas matricide, qui ne refoulerait pas cette double généalogie orale, de parents analphabètes qui, cependant, n’étaient pas dépourvus de culture : il ne faut pas confondre culture et alphabétisation, ni culture et histoire.
80% des analphabètes dans le monde sont des femmes. On dit analphabètes et non pas qu’il s’agit de femmes qui ne peuvent pas écrire leur langue. Par cette expression, on universalise ou on occidentalise le monde. L’alphabet est une invention grecque, un « progrès » grec. L’alphabétisation est un processus d’hellénisation, d’occidentalisation ; le choc des civilisations aujourd’hui passe aussi par là. La résistance, la décolonisation par rapport à l’Occident passe aussi par ce que constitue l’écriture d’une masculinisation.
D’une certaine manière, c’est une soumission que de laisser les femmes hors de l’écriture, une lapidation, une censure ; mais d’autre part les y intégrer c’est les hystériser, les priver de l’oral par le privilège absolu de l’écrit, de l’anal et du phallique. Les femmes se trouvent toujours dans cette situation de contrainte absolue : se soumettre ou se démettre. Se démettre, ça veut dire ne pas exister. Pour exister, elles doivent en passer par la phallicisation, autrement la femme, ça n’existe pas, disait Lacan, alors que ça pense, la chair pense.
Pendant l’entre-deux-guerres mes parents n’entraient pas dans le modèle bourgeois. Je représentais la première génération qui apprenait à lire et à écrire. Je n’avais pas subi ce refoulement de l’alphabétisation. Moi-même, j’ai lutté contre, d’où ma résistance à l’écriture.
Mon père m’a offert un jour un stylo en or, un Waterman, « homme de mer », comme lui, mais ma mère n’a pas voulu que je le garde. Peut-être a-t-elle barré quelque chose de l’écriture, du pénis paternel ou du cadeau du père, et elle a bien fait. Pour rien au monde, je peux le dire aujourd’hui, je n’aurais voulu tenir le stylo ou le pénis du père aux dépens de ma mère, au profit d’une écriture matricide.
Il m’a semblé très tôt que l’écrit s’opposait à l’oral, qu’il avait partie liée avec la libido anale et phallique. Et je me suis demandé ce que pouvait bien produire une libido distincte de l’anal et du phallique, c’est-à-dire oro-génitale, le génital précédant l’oral et suivant le phallique. Dans l’écriture génésique, l’opposition oral / anal est résolue : on ne passe pas de l’un à l’autre, il n’y a pas d’écrasement de l’un par l’autre. Simplement il y a de l’écriture dans l’oral et de l’oralité dans l’écrit ; l’actif / passif jouent une autre partition dans le deux et au-delà et ne renvoient pas hors de l’histoire.
Le privilège de l’oral[4] dans l’écriture était pour moi une stratégie pour aller vers une écriture autre, différente, charnelle et liée à l’homosexuation des femmes à la mère. C’est vrai de George Sand (que Proust reprend), de Virginia Woolf, de Colette, et de beaucoup de femmes écrivains, qui ne disent pas mais qui connaissent leur « bisexualité ».
Questionner le fait que les femmes écrivent, c’était questionner leur relation à un autre matérialisme, à la chair et à leur homosexualité première et primaire, princeps. Il y a celles qui écrivent à partir de la ressource matricielle et qui est l’autre matérialisme, ce n’est pas la mère mais le rapport à la génitrice, à la libido creandi. Et celles qui changent d’objet, mais qui, en prenant le père pour objet, le prennent comme objet d’identification et pas comme objet de désir, et qui se mettent à désirer la mère à partir d’une identification au père.
Tout cela était déjà en travail, comme ça l’était probablement chez d’autres comme Saussure ou Lacan, et même Socrate. Ce n’est pas sans raison que Lacan a appelé son seul livre les Écrits, justement ; et les Essais de Montaigne sont des essais, c’est-à-dire de l’écrit sur de l’écrit ou du dialogue avec l’oralité des textes, le vivant.
C. C. – L’écriture mimétique est donc matricide ?
A. F. – Les mots tuent tout autant que les poings. On tue les femmes avec les mots, avec l’écriture, avec les media, avec l’ordre symbolique de l’écriture telle qu’elle se produit. Les écrivains, y compris des femmes, qui écrivent contre leur mère tout le temps sont matricides.
Il n’y a pas jusqu’ici d’écriture non matricide, sauf quelques failles çà et là dans la poésie – ce à quoi je m’exerce, ce à quoi s’exercent Luce Irigaray et un peu Julia Kristeva qui le lit dans Colette, ou Hélène Cixous, ou vous. Une écriture matricide est une écriture du temps mort. Il ne s’agit pas du temps gratitude, du temps mémoire, du temps pensée. C’est le temps arrêté, de l’oubli, le temps fiction rapiéçage, manipulation. Le temps reste le temps de l’être pour la mort, le temps de la fécondité mais pas la fécondité du temps : il reste auto plastique pour l’homme et altero plastique seulement pour les femmes, d’où l’envie, d’où la haine.
On pourrait dire que l’écriture, c’est la mort du vivant : plus elle est près du vivant et plus elle tend à s’en dissocier ; plus elle est près de la vie, plus elle fait de l’art. Si on parle d’art premier, si premier est le vivant ou la vie, l’art doit recouvrir, s’en nourrir et détruire.
Il y a un antagonisme, non pas entre l’oral et l’écrit, mais plus profondément entre le génital et le phallique : le génital de la génésique, de la gestation, et le phallique de l’écriture et de la métaphysique. Un fil au-dessus d’un fossé sur lequel se tiennent des poètes basculant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. D’où l’intérêt de la poésie ou de l’art : l’homme artiste est celui qui se souvient de l’infantile et l’enfant créatif est celui qui se souvient du matriciel, qui n’a pas complètement tué la mère – probablement parce qu’il en a besoin. Là, on a le cheminement qui vient après le romantisme, à la fin du XIXe siècle, la révolution du langage poétique[5]. Le romantisme est justement le retour du matriciel.
L’écriture est le passage du matriciel au patriarcat, c’est-à-dire au monothéisme, le moment où Dieu, le père, s’approprie la miséricorde, l’abondance matricielle. Cela ne succède pas au matriarcat qui n’a pas existé. Il y a eu le matriciel qui était don oro-génital. C’est le fils qui renvoie l’oral et le génital aux deux extrêmes et il s’approprie toutes les étapes en les fixant dans le phallocentrisme, ce que Starobinski appelle Largesse[6] : je sème à tout vent, les semences, le spermatique, le séminal. Il n’y a qu’un couple, la femme matricielle et son fils ; à partir du moment où le fils instaure le patriarcat, elle devient par contrecoup mère, et mère sacrifiée, mère dans le matricide. Le « je sème à tout vent » est matricide. On voit la spermatologie ou la placentologie, le sans utérus, s’approprier et exploiter la chair à partir de la langue. Les fils sont là, à l’affût du moindre morceau de chair vivante et de sens dont se repaître et à oublier. Viande morte, lettre morte. La théorie de la génitalité et de l’écriture se pose du côté de comment arriver à écrire dans cette course folle, acharnée à prendre un morceau du cinquième élément dans les crocs verbaux.
L’écriture est l’apanage du masculin. Elle est irrémédiablement liée jusqu’ici à la misogynie. Elle a partie liée avec l’origine de la famille, de la propriété privée et de l’état[7], c’est-à-dire avec le refoulement, la forclusion de la procréation.
Je crois qu’à la phrase de Montaigne, « Il faut lire beaucoup pour écrire un peu » succède « Il faut écrire beaucoup sans lire du tout » : les gens qui écrivent sur Internet sont des gens qui ne lisent absolument pas et qui écrivent une suite de lettres sans connaissance particulière de la langue ou de l’orthographe. Autrement dit, la lettre qui a été pendant longtemps au service de la loi, du récit, du refoulement de la chair, aujourd’hui est au service de la chair parlante, des affects, des émotions, des sentiments, des sensations ou des soucis. C’est une relation virtuelle où l’ego charnel se livre beaucoup plus, une transformation de la relation de la chair et de la lettre et de la relation à l’autre, comme s’il y avait un passage brut de la chair à la lettre, comme dans l’auto-érotisme il y a une exploitation de la chair sans autre.
Dans cette nouvelle mutation de l’écrit se perd l’écriture première et se simplifie l’écriture alphabétique. On en arrive à une autre étape de l’invention de l’alphabet qui est l’alphabet sans langue, sans grammaire, sans syntaxe, l’alphabet pur signe, c’est-à-dire la dématérialisation aussi de la lettre. L’écriture qui avait pris le pas sur la matière chair et qui s’y était substituée pour faire du texte disparaît : il n’y a plus de texte, ni de chair du texte, plus de langue, plus de grammaire… il n’y a plus que l’alphabet.
La pensée qui procède de l’écriture n’est qu’une pensée spéculative et forcluante du mode de production du vivant. La matière traitée par la lettre éloigne la chair. L’écriture aujourd’hui est plastiquée, explosée plutôt qu’abstraite et en même temps hyperréaliste. C’est le paradoxe. C’est l’écriture de l’invivable, l’invivable d’être vouée au père, modelée, explosée par le père. Voilà pourquoi j’ai toujours posé l’équation écrire = mourir.
Le scalpel est relié à la parole ; là où il y a l’écriture, la description. Il s’agit du « continent noir », la méconnaissance de l’économie utérine pour les hommes, le mystère, l’énigme, l’incompréhensible et en même temps l’incompressible. Qu’est-ce que lire sinon lire, au-delà de l’écrit, ce que le scripteur n’a pu transcrire de ce qui le fait écrire, de sa pensée ?
C. C. – Peut-on parler d’une « bio écriture », pour cette « graphie » vivante et pensée du corps qui pourrait s’exprimer dans une littérature charnelle, utérine privilégiant la traduction organique de la vie, ouvrant ainsi des pistes d’écriture maternelle encore inconnues des écrivains hommes ?
A. F. – On parle de « bio » plutôt que « zoo[8]» : cellule bio-logique, bio-graphique. On pourrait qualifier le maternel, l’entité femme enceinte de mère bio-logo-graphique.
Je mets très précisément la génésique à la place de l’écriture : la grossesse, pour moi, c’est l’écriture même, et la chair, c’est le mot. C’est la lettre si on parle d’ADN, de génome, mais c’est surtout le texte, l’inscription, la trace, l’humanité en devenir, l’espèce entre son passé et son futur – le symbolique matérialiste. Ce n’est pas le symbolique qui traite le réel, c’est le réel qui informe et qui crée du symbolique.
Bernard Debré parlait du livre humain, le génome [9]. Il s’agit bien d’écriture et c’est là qu’on est dans l’archi-écriture. S’il y a une archi-trace, une archi- ou crypto-écriture, et non pas une bio-écriture, elle est du côté de la chair, de l’archivage mitochondrial. La voix de la mère, Orient et horizon du texte génésique, est inscrite dans la plasticité de la chair. C’est une voix aquatique qui traverse et une voix de l’intérieur qui résonne La mémoire est là, encryptée, inscrite, archivée, archive vivante. L’utérus est archiviste.
La génésique obéit à une loi non écrite, inscrite, une écriture hiéroglyphique ou de linéaire A[10] ou d’inscription de traces pré-littérales, trace charnelle qui fonde un autre ordre symbolique qui échappe à l’androcentrisme. Elle est très effacée, comme le linéaire A qui n’est toujours pas déchiffré et je pense que c’est là où réside la tension vitale ou mortelle entre vivre et écrire.
Si on en croit ce que dit Havelock, l’écriture est à l’oral ce qu’une momie est à un vivant : déshydratée[11]. J’avance l’hypothèse que le linéaire A serait une écriture indéchiffrable parce qu’elle est une transcription de la génitalité plus que de l’oralité – je pourrais presque dire d’une oralité archaïque. Cela se joue presque du côté de la femme mutique, qui ne parle pas : elle est une écriture sans écho, sans déchiffrage possible. Ce dont il s’agit dans un type de pensée génératrice et de libido creandi est le décryptage d’une écriture intime, qui est la grossesse comme expérience intérieure et matricielle de toute femme : le décryptage du linéaire A.
Les femmes sont les archives du vivant et elles sont aussi les lectrices de ces archives. Il existe une véritable bibliothèque, en particulier durant la grossesse[12] : c’est là que se vérifie la prééminence de l’écriture sur l’oralité puisque le premier livre écrit, c’est le livre biologique et physiologique, le livre génétique. Il s’agit bien d’un livre qui précède l’oralité : avant que la mère parle à son embryon ou à son fœtus, elle le fabrique, elle l’inscrit, elle l’écrit en quelque sorte. Ils s’écrivent l’un l’autre – c’est ça, le transfert. Ce n’est pas métaphorique : là est la première écriture pensante.
À ce moment-là, on pourrait dire que l’écriture prend la place de la transcription, c’est-à-dire de la mutation, et que l’écriture même peut permettre le maintien de l’objet (si le changement d’objet peut se traduire par transcription, on peut considérer que la transcription porte en elle le changement, non pas d’objet mais du sujet).
L’écriture et la différence[13] est un des premiers livres que j’ai lus, en même temps que Le Geste et la parole[14], sur l’écriture comme différence. Si l’écriture fait la « différance », la génitalité est écriture. L’écriture aussi fait la différence : la gestation est écriture, pré-orale.
Il y a un lien entre écriture et génitalité, écriture et jardin premier, écriture et pensée première, identification primaire, préhistoire de la femme. Il y a une force de sublimation dans la fonction de reproduction, c’est-à-dire dans la génésique.
Si partout s’élabore une culture en fonction de ce que les femmes vivent, de leur expérience, de leur histoire, on trouvera sûrement des traits communs entre celle des sage-femmes de l’Amazonie et celle des femmes qu’on appelait sorcières au XVe siècle ou ce qui aujourd’hui à l’intérieur de la rigueur, de l’exigence de la science occidentale peut se construire de solidarité entre femmes quant à la grossesse, à l’obstétrique, à la gynécologie et à l’accouchement. On retrouvera les traces d’une culture génésique qui, refoulée, forclose, abîmée, poursuivie, a perduré en deçà et au-delà de toutes les cultures matricides.
Le beau travail de Marija Gimbutas[15] est le témoignage d’une étape de connaissance et de savoir sur la présence des femmes dans la préhistoire, qui fait cruellement défaut.
Je pense que l’ADN mitochondrial est l’inscription, l’écriture des anthropocultrices. C’est de l’anthropologie puisqu’on peut, grâce à cet ADN mitochondrial, suivre les migrations comme le disent Luca et Francesco Cavalli Sforza[16] ou Bryan Sykes[17]. On émigre. Migration, diaspora permanente. Depuis Frazer[18], la phénoménologie a avancé, la biologie a avancé, la paléo-anthropologie a avancé. Il y a une série de compléments à ce récit qui est qualifié de mythique, qui nous paraît, exactement comme pour l’indo-européen, une hypothèse amplement vérifiable. D’autre part, s’il y a une telle production de statuettes de femmes, on peut (sans forcément dire qu’il s’agit d’une déesse, la déesse étant à l’image d’une femme) penser qu’il y a investissement narcissique de cette femme et transformation en déesse, d’autant que sur un temps long, comme il est dit, on voit que ce n’est pas seulement un mythe mais une permanence du narcissisme femelle. Le narcissisme des femmes est structurant parce que structural – ce n’est pas le narcissisme féminin anal.
C. C. – Et n’est-ce pas notre langue maternelle, transmise de génération en génération, qu’ils mettent en échec ? N’est-ce pas alors à la fiction, autrement dit à la pensée, à l’imaginaire et à la littérature des humains, de composer une autre science-fiction : l’utopie de ce qu’il nous reste à réaliser en ce monde pour le maintenir en vie, l’humaniser et conserver vivants nos rêves, notre espoir et notre poésie ?
A. F. – Le privilège de l’oral est que chez les femmes il y a un couplage oro-génital, de la voix qui résonne à l’intérieur, de la voix charnelle. La voix, c’est le matérialisme, alors que la lettre, c’est l’idéalisme.
Comment parler, de quelle voix ? Quelle langue parler, et non plus de quel lieu écouter la langue universitaire, fût-elle féministe ? En parlant les six langues du maître – la féministe, la capitaliste, l’hystérique, la savante, celle de la maîtrise et la langue analytique ou en les mettant en échec[19] ? La voix des femmes a affaire à six illusions. Cela pourrait être un mythe : ce réel a affaire à six maîtres comme le moi avait affaire au ça, au sur-moi et à la réalité. La voix des femmes a affaire à la voix d’une femme, une femme multiple, tous ces enfermements plus l’élaboration nécessaire d’une langue différente qui est celle de la féminologie, à la fois logos et pathos et qui abolit leur opposition – d’où la difficulté de l’écriture, nécessairement rationnelle et poétique.
Il y a eu un article sur la piste d’une hypothétique langue mère[20]. Si on parle de langue mère, quel est donc le rôle de la mère dans la naissance des langues ? Langue première, langue maternelle, langue de l’intérieur de l’utérus, que l’enfant a dans la bouche. Qu’est-ce que la langue, la chair maternelle, la chair goûtée, inscrite, écrite, parlée ?
Chaque femme a à conquérir une langue génitalisée et une culture orale en rapport avec son corps, à construire cette oralité, son propre discours de femme puis son écriture. D’où la difficulté de ces deux étapes à tout moment contaminées par la nécessité de forclore l’utérus et de se convertir partiellement ou totalement au phallogocentrisme. C’est cet exercice qui est difficile. Chaque femme est affrontée à cette difficulté de parler et d’écrire.
Quand je parle de gestation comme expérience, je pense à la poésie comme expérience. La gestation comme poïésis, comme poésie plutôt que comme praxis. C’est la pensée première que vient frôler la philosophie première et toute poétique du réel ou de la chose, la phénoménologie, ou les philosophies post-modernes. C’est le réel même. C’est ce qu’ambitionne tout poète de génie, génital, tout créateur : essayer de dire, de penser, d’écrire non pas la chose mais autre chose que simplement le mot, écrire la chair, sur la chair et de la chair. Les poètes tentent de s’approcher mais c’est très difficile pour eux de trouver une chair des mots, et à plus forte raison les mots de la génésique puisque pour lui c’est le mot qui se fait chair – et la chair qui se fait verbe, c’est encore plus opaque et plus complexe
Il ne s’agit pas de dire que les femmes seront poètes mais que la génésique est le paradigme même de l’éthique et de la poésie, de la création. La gestation est le paradigme de tout : de l’éthique, du don, donner recevoir rendre, et de toute création. Donner, recevoir, rendre ou penser, se souvenir, remercier… ou foi, espérance, charité, les vertus théologales que Dieu a volées aux femmes avec la miséricorde divine et l’utérus, la double racine, et que les femmes laïcisent, c’est-à-dire reprennent à Dieu. Lui reprenant la miséricorde et l’utérus, elles reprennent aussi la foi qui est le lien : le premier lien est le lien mère enfant et les échanges materno-fœtaux ; l’espérance, c’est l’attente, la promesse de ce qui va venir, couplée à la jouissance et à l’angoisse.
La langue est matériau pour écrire et pour penser. Mais ce n’est pas la même langue matière qui va vers l’écriture ou qui va vers la pensée. Ce n’est pas le signifiant dans tous ses états ni non plus le signifié métaphysique. C’est quelque chose de la langue qui intègre l’oral, l’anal, le manuel, le phallique et qui produit un texte, un tissu, une intervention, une transformation qui excède très largement l’écriture. Alors comment écrire, de la grossesse comme moment pré-logo-centrique de l’écriture, comme une écriture précédant le logos ? Une écriture qui ne serait pas matricide serait dans une alternance contenant contenu, dans une sorte de transfert de fluides, d’écrits, de signes premiers, de sympathie, de pathos commun en rapport avec la passion de l’origine. Elle serait écriture poïésique, poétique et éthique, écriture du réel. D’un discours qui ne serait pas du semblant ou d’une écriture qui ne serait pas matricide, d’une peinture qui ne serait pas de l’icône, d’une écriture qui serait au-delà des iconoclastes et des iconophiles.
Si on prend l’expérience génésique de la grossesse comme une expérience poétique, de création, de même que la poésie a « cette capacité de faire voir le monde à son état naissant[21] », alors les femmes ont la capacité de faire voir, de faire entendre l’humanité à son état pré naissant dans le rapport à la chose, à la chair, au réel, et déjà au langage. Je cherche à mettre au clair la protophysique, c’est-à-dire le rapport à l’archéo vivant, le pré-humain de l’humain qui se manifeste dans la chair.
[1] Chantal Chawaf, Retable, La Rêverie, des femmes-Antoinette Fouque, 1974.
[2] Chantal Chawaf, Le Manteau noir, Flammarion, 1998 ; réédité par les éditions des femmes-Antoinette Fouque en 2010 sous le titre Je suis née.
[3] Une femme (entre mère et fille), film d’Antoinette Fouque (1979). Note des éditrices.
[4] Antoinette Fouque, « Privilèges de l’oral », Génésique. Féminologie III, des femmes-Antoinette Fouque, 2012 ; poche, 2021.
[5] Julia Kristeva, La Révolution du langage poétique. L’avant-garde à la fin du XIXe siècle : Lautréamont et Mallarmé, Seuil, 1974.
[6] Jean Starobinski, Largesse, Gallimard, 2007.
[7] Friedrich Engels, L’Origine de la famille, de la propriété et de l’état, op. cit.
[8] du grec zõon, animal.
[9] Bernard Debré, La Revanche du serpent ou la fin de l’homo sapiens, Le Cherche Midi, 2005.
[10] Écriture, encore non décryptée, qui fut utilisée dans la Crète ancienne (XVII e et XVI e siècles avant JC).
[11] Éric A. Havelock, Aux origines de la civilisation écrite en Occident, Maspero, 1981.
[12] Nathalie Depraz, Écrire en phénoménologue, Encre Marine, 1999.
[13] Jacques Derrida, L’Écriture et la différence, Seuil, 1967.
[14] André Leroi-Gourhan, Le Geste et la parole, Albin Michel, 1964.
[15] Marija Gimbutas, Le Langage de la déesse, op. cit.
[16] Luca et Francesco Cavalli-Sforza, Qui sommes-nous ? Flammarion 1997.
[17] Brian Sykes, Les Sept filles d’Ève : Génétique et histoire de nos origines, Albin-Michel, 2001.
[18] James Georges Frazer, fondateur de l’anthropologie religieuse et de la mythologie comparée, auteur du Rameau d’or, 1890.
[19] Aux cinq discours de Lacan, discours de l’Hystérique, du Maître, de l’Universitaire, de l’Analyste, du Capitaliste, Antoinette Fouque a ajouté un sixième discours, celui de la Féministe (cf. « Le discours du [de la] féministe, Gravidanza. Féminologie II, op. cit) Note des éditrices.
[20] « Sur la piste d’une hypothétique langue mère », Le Monde, 16 août 2005.
[21] Françoise Dastur, À la naissance des choses, Encre Marine, 2005.

