NOTRE POLITIQUE ÉDITORIALE EST UNE « POÉTHIQUE »

septembre 1992 | - - - - |

Il y a deux sexes. Essais de féminologie, Gallimard collection Le Débat, 1995 et 2004 (édition revue et augmentée), Poche Folio n°161, 2015 (édition revue et augmentée)

Texte publié dans Traduire l’Europe, sous la direction de Françoise Barret-Ducrocq, Payot, 1992.

 

La politique de traduction des éditions Des Femmes ne se distingue pas d’un projet éditorial qui lui-même renvoie, hier, à la stratégie du Mouvement de libération des femmes, autour de « Psychanalyse et Politique », et aujourd’hui à celle de l’Alliance des Femmes pour la Démocratie. Ou plutôt, elle ne s’en distingue que pour en préciser le champ, en amplifier le mouvement.
Une de mes premières préoccupations militantes fut d’organiser une rencontre européenne (à la Tranche-sur-Mer, en juin 1972). Là, du côté des femmes, me semblait être, pour les années à venir, le vrai lieu d’Europe. Mon souci était à la fois de construire un mouvement original face au Women’s Lib américain, trop orienté vers l’extérieur, la conquête de l’égalité dans le travail, les luttes contre les comportements et les lois discriminatoires. Il nous fallait un mouvement européen héritier de la richesse des idées contemporaines, un mouvement culturel, un mouvement de civilisation et de pensée à l’écoute des émotions, de l’intériorité du sujet, de son identité, soucieux de l’intime ; il n’y fallait pas seulement une prise de conscience mais une découverte de l’inconscient, une « révolution du symbolique », selon mon expression d’alors ; je dirais aujourd’hui, une réinvention de l’éthique. Le temps s’annonçait, me semblait-il, où la prophétie de Rimbaud pourrait se réaliser : Les femmes libérées de leurs servitudes millénaires se feraient traductrices de réel, messagères de l’impossible, poètes.
Créer une maison d’édition à la fin de 1973, c’était donner lieu à ces multiples exigences, c’était réaliser une part du rêve d’abolition des frontières langagières, accomplir une nouvelle étape de libération. Aux éditions Des Femmes, aucune littérature, aucune écriture ne sera jamais étrangère. Des trois premiers livres que nous publions, deux sont des traductions. Aujourd’hui la moitié seulement des titres de notre catalogue ont été écrits directement en français. Une anecdote peut illustrer cette stratégie géo-politico-poético-éditoriale. Au cours d’un voyage « féministe » en Angleterre, Françoise Ducrocq me fait rencontrer son amie, Juliet Mitchell, qui pense et milite avec les antipsychiatres du côté de la New-Left Review. Nous avons une longue discussion à propos de l’importance que j’accorde à la psychanalyse pour la théorisation et l’avancée du Mouvement des femmes. Elle ne parle pas le français et je parle mal l’anglais. Nos ancrages politiques sont sensiblement différents. A défaut d’arriver à nous entendre, nous faisons, l’une à l’autre, entendre quelques questions. Peu de temps après, Juliet Mitchell me fera une longue visite à Paris, et je lui reparlerai longuement de Lacan, Barthes, Derrida… Quelques mois plus tard, elle entreprendra une formation analytique et écrira Psychanalyse et Féminisme ; nous le publierons, traduit notamment par Françoise Ducrocq. En écho à notre travail psychanalytique et politique, cet essai trace une voie originale pour l’ensemble du Mouvement des femmes ; il aura d’ailleurs un succès international. Autre étape, notre collection « La psychanalyste » fera se rencontrer des exploratrices de l’inconscient venues des quatre coins d’Europe et au-delà. Margarete Mitscherlich, Hanna Segal, Joan Riviere, Margaret Little, Lou Andreas-Salomé, Karen Horney, Janine Chasseguet-Smirgel et bien d’autres témoignent de ce mouvement multiple, de ces échanges et de ces incidences textuelles complexes entre femmes et psychanalyse.
Une politique de la traduction ne peut se fonder, me semble-t-il, que sur une pensée analytique et une création poétique. Leur objet à toutes deux est le réel ; leur motion, la réalisation d’un désir ; leur travail, celui de la traduction ; leur source commune, la « transe ». Le préfixe trans présiderait pour moi à ce commerce amoureux qu’est l’édition. Le texte comme le rêve est traduction, translation, translittération, transaction, transport, transfert, littéralement métaphore : traduction des pensées inconscientes, transfiguration de l’infigurable, translation de la relation d’inconnu, translittération de la lettre perdue, transaction du traducteur à l’auteur et de l’auteur au traducteur, transfert d’un état à un autre, transport d’un corps à un texte. Une maison d’édition sera donc l’espace transitionnel de ces transformations, la matrice de ces transpositions. La gestation, cette capacité à penser, à accueillir, à être avec l’autre, me semble le paradigme de l’hospitalité charnelle et langagière que sont la poésie, la pensée, la traduction, l’édition.
Mais j’oubliais que texte, rêve et traduction ne vont pas sans transgression. Le rêveur, le poète, le traducteur, ces pervers polyglottes, en résistant à la langue de Créon, dont Barthes a affirmé audacieusement qu’ « elle est tout simplement : fasciste »[1], nous libèrent de ses stéréotypes. Entre la chair et le verbe, entre l’idiome et la loi, s’opère une transgression dangereuse et vitale. Captifs élémentaires de la langue de la mère, et virtuoses du lexique auront besoin de plus d’une langue, proche ou lointaine, hétérogène ou originelle, phallique ou maternelle, pour naître au monde de leurs propres textes. Ecrire, traduire, être femme, implique toujours au moins deux langues génitrices. La plupart des poètes sont des traducteurs, bien des traducteurs sont des poètes, mais la majorité des traducteurs sont des traductrices. L’écrivain pensant se souvient de l’idiome maternel ; une femme de lettres (j’adore cette expression) se sait consubstantielle au père. Sibilla Aleramo, Lou Andreas-Salomé, Natalia Baranskaïa, Chantal Chawaf, Hélène Cixous, Assia Djebar, Hilda Doolittle, Jeanne Hyvrard, Denise Le Dantec, Clarice Lispector, Nata Minor, Irmtraud Morgner, Anaïs Nin, Nelida Pinon, Sylvia Plath, Amrita Pritam, Michèle Ramond, Naoual El Saadaoui, Emma Santos, Duong Thu Huong, Yuko Tsushima, Virginia Woolf, Friderike et Stephan Zweig, et bien d’autres, en témoignent au vivant présent.
Si tout écrivain digne de ce nom participe à la promesse (r)évolutionnaire, bien des révolutionnaires ont eu un destin transnational par leurs livres. Les dissidents emprisonnés par Franco (Eva Forest, Lidia Falcon…), les féministes traquées par le communisme (Tatiana Mamonova, Ioulia Voznessenskaïa), les démocrates persécutés par la junte birmane (Aung San Suu Kyi), sont aussi dans la résistance, et les traduire ouvre le monde du livre à la solidarité, et délivre symboliquement ces rebelles à Créon, particulièrement quand création littéraire et analyse politique sont nouées, comme chez l’écrivain vietnamien Duong Thu Huong.
Il n’y a pas si longtemps, c’était en 1978, Laure Bataillon s’étonnait que je lui propose un entretien : « Je pourrais dire que c’est très inattendu, presque invraisemblable qu’on demande à une traductrice de s’exprimer ; d’habitude on lui demande surtout de se taire, et pour être tout à fait sûre qu’elle se taise, on passe systématiquement sous silence sa démarche et sa fonction. »[2]. Tandis que je cours le monde en quête d’écrivains et de femmes en luttes, femmes d’intérieur et passeuses à la fois, nos traductrices viennent proposer de « libérer », pardon de « publier » un texte secret, interdit de séjour, longtemps refoulé par les éditeurs. Ce fut le cas de Viviane Forrester avec Trois Guinées de Virginia Woolf, de Sylvie Durastanti avec La Passion selon G.H. de Clarice Lispector, ou celui de Nicole Casanova avec Fenitchka et Rodinka de Lou Andreas-Salomé.
Les éditions Des Femmes sont une petite maison, qui a voulu se garder autant de la régression hexagonale et artisanale, que du poker menteur des industriels du livre, des faiseurs de best-sellers. Notre ambition est à la fois modeste et moderne : créer un ensemble, aux sens à la fois musical, mathématique et convivial du terme, où l’individuel s’accomplisse aussi au sein d’un groupe ; où un destin singulier entre en écho avec une communauté de destin, où se reconnaissent, s’entendent et fassent alliance ces traducteurs polyphoniques que sont les dissidents, les rêveurs, les poètes et les femmes.

 

LA BIBLIOTHÈQUE DES VOIX

 

Extraits d’une conférence prononcée à l’Université d’Ofstra, en 1985, et d’un entretien avec Jean-Pierre Salgas, publié dans La Quinzaine Littéraire, le 1er décembre 1986.

La lecture libère, fait entendre la voix du texte, qui n’est pas la voix de l’auteur, qui est sa voix matricielle, qui est en lui, comme dans les contes, le génie est dans le flacon. Voix-génie, génitale, génitrice du texte. Je ne suis pas sûre qu’Enfance de Nathalie Sarraute ne vienne pas de la lecture de Tropismes par Madeleine Renaud qui a su faire revenir une voix d’enfant.
Lisez, écoutez Proust. La scène primitive n’est pas celle de la madeleine. C’est celle qui précède : « Je n’avais jamais lu encore de vrais romans », dit le narrateur quand sa mère lui lut François le Champi. Cette voix de sa mère, associée à celle de sa grand-mère, reviendra d’ailleurs vers la fin du Temps retrouvé au moment de la décision d’écrire la Recherche, en fait, réellement presque achevée. Cela devient encore plus intéressant quand on s’aperçoit que François le Champi est le roman de la recherche du corps, de la voix de l’autre, et que son héroïne, la mère adoptive mais cependant « incestueuse » de François, se prénomme Madeleine. George Sand, femme de lettres au prénom masculin, a subtilement joué des genres, féminin, masculin ; oral, écrit ; corps, nom ; chair et plume. François le Champi, lu par ces deux femmes, est le roman matriciel latent, manifeste, perdu, retrouvé de la Recherche, perpétuellement in statu nascendi. C’est l’origine de l’écriture proustienne, son alpha et son oméga. Proust écrivain se vivait en femelle prégnante et parturiente, accouchant d’un texte perpétuellement en gestation. Female writing plutôt qu’écriture « féminine ». L’amour entre femmes qui le fascine, ce n’est pas tant l’homosexualité lesbienne, bien qu’il en analyse comme personne la perversion, mais, pour ce qui le concerne, son homosexuation à la mère, l’homosexualité native, naïve. Il est né écrivain du couple de femmes que formaient sa mère et sa grand-mère, davantage que né fils de ses parents, père et mère. Sa vocation d’écrivain, c’est cette voix qui dicte, qui lit, c’est l’orient de son texte, sa naissance, sa trace charnelle.
La voix oriente l’écrit, de l’oral au génital, du génital à l’oral, vers l’arrière-pays d’avant, vers la pensée première. La voix, c’est la fécondité, la conception, la gestation, la promesse, le don du texte au monde qui vient.

 

[1] Roland Barthes, Leçon, Paris, Ed. du Seuil, 1978, p. 14.

[2] Des femmes en mouvements, mensuelle, n°4, avril 1978.

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