PROUST LECTEUR DE GEORGE SAND
Géni(t)alité. Féminologie IV, des femmes-Antoinette Fouque, 2023
Extraits de l’intervention à la septième conférence organisée par Ève Sourian à Hofstra University (New York) sur George Sand et Marcel Proust, en octobre 1986.
[Au début de La Recherche[1], la mère de Proust reste toute la nuit auprès de lui pour lui lire François le Champi de George Sand, que sa grand-mère maternelle a acheté pour son anniversaire. Il est dit de ce texte que George Sand l’avait recueilli des conteurs oraux et que sa mère retrouvait pour le lire la voix de ces conteurs. À la fin du Temps retrouvé[2], il va dans la bibliothèque du prince de Guermantes, chercher François le Champi, dont il dit que c’est le premier roman qu’il a lu.]
Il m’est venu à l’esprit de parler de Marcel le Champi ou Proust, fils adoptif de George Sand, ou Sand, mère adoptive de Proust.
Lorsque j’ai inventé les livres parlants[3], il y a six ans, j’avais en tête la phrase qui ouvre La Recherche : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure[4]. » Aux éditions des femmes, nous ne sommes pas venues assez tôt pour enregistrer la voix de Proust disant « Longtemps, je me suis couché de bonne heure » ; il y aurait eu un effet de corps. …
Quelques pages se passent et on arrive à ce qu’on peut appeler cette fameuse scène du baiser et au premier roman cité dans La Recherche, qui est François le Champi[5]. Évidemment, quand on voit la préface de la célèbre édition de la Pléiade[6] que tout le monde continue à lire, ils ne citent pas George Sand parmi les maîtres de Proust dans cette scène, qu’on pourrait appeler « Un souvenir d’enfance de Marcel Proust » …
Je vous renvoie à Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, l’analyse par Freud d’un tableau célèbre de Léonard de Vinci[7], où la Vierge et Sainte Anne sont enlacées, la Vierge a sur ses genoux l’enfant Jésus ; dans les plis de la robe, il croit voir une ligne, un vautour, et il interprète cela comme un baiser séducteur et meurtrier que la mère (ou une des mères parce que Léonard en a eu deux) aurait posé comme une blessure sur la joue ou la bouche de Léonard. Après cela, il analyse longuement, dans ce souvenir d’enfance du peintre, la double pulsion : une pulsion créatrice, picturale, à produire des œuvres plus souvent avec sublimation des pulsions, avec une espèce d’alchimie, et aussi une pulsion qu’on pourrait appeler épistémophilique, c’est-à-dire le désir de la connaissance, de la recherche.
Revenons à ce souvenir d’enfance de La Recherche. C’est ce baiser tant attendu par le petit Marcel que sa mère lui donnait tous les soirs, le baiser grâce auquel il pouvait s’endormir, mais certains soirs elle ne le lui donnait pas : Monsieur Swann venait dîner à la maison et évidemment sa mère se trouvait avec lui, et quand Monsieur Swann partait trop tard il entendait sonner la clochette. Un soir, n’y tenant plus, il exige, d’une certaine manière, malgré toutes les recommandations, malgré l’interdit du père, malgré la mère et la grand-mère qui veulent absolument que ce garçon soit dans la loi, soit un bon garçon, devienne un garçon qui travaille, un homme en quelque sorte, pas quelqu’un qui pleure, pas un petit garçon efféminé, et il transgresse. Il envoie la servante chercher la mère pour finalement lui apporter ce baiser apaisant, ce baiser d’amour… et après le départ de Monsieur Swann… oh surprise, non seulement le père accorde qu’elle vienne, mais il est tout à fait permissif, voire laxiste : il propose à la mère de rester avec Marcel et de lui lire quelque chose, puis de dormir dans la chambre.
Voilà donc ce souvenir d’enfance, une scène, pourrait-on dire, originaire, de baiser de la mère au fils[8].
Dans cette scène originaire vient se jouer une chose absolument incroyable, qui va être une nuit avec la mère, c’est-à-dire proprement l’inceste : sur ces fantasmes originaires qui sont la préhistoire du sujet vont se coller d’autres fantasmes plus importants. Toujours pour Freud, c’est-à-dire la scène œdipienne, le garçon faisant l’amour avec sa mère. Et ceci encouragé par le père qui disparaît, qui s’en va, qui les laisse. Que se passe-t-il entre elle et lui ? Ils ne font pas l’amour ! Elle lit. Elle lit du texte – n’oubliez pas que la mère de Proust est juive. Il y a quelque chose qui est le texte, qui est la loi même, la Torah. Et cette loi, qu’est-ce que c’est ? C’est François le Champi, un roman champêtre, que sa mère lui lit.
François le Champi est l’histoire d’un bâtard – champi d’ailleurs est un mot dialectal. Et que raconte François le Champi pendant cette nuit œdipienne avec sa mère ? Une histoire œdipienne, bien sûr, comme tous les romans du XIXe siècle. L’éducation sentimentale[9], c’est justement la question de l’Œdipe qui n’a pas eu lieu puisque Madame Arnoux arrive et s’offre à la fin au héros. Là, en revanche, ça a lieu, une fois, deux fois, tout ça collé, feuilleté, calqué et mis par-dessus le fantasme originaire.
Et vous souvenez-vous du prénom de la mère adoptive de François le Champi ? Madeleine, tout simplement Madeleine Blanchet… qu’il finira par épouser. Donc cette mère dévorée dévorante est dévorée de baisers comme la mère de Léonard, comme peut-être après tout la Vierge a dévoré son fils, puisque Léonard, dans sa position, est dans une posture tout à fait masochiste, ce qui donnera le dogme chrétien, l’eucharistie. Pour Proust, ce ne sera pas une hostie, ce sera une petite madeleine qui sera incorporée au titre de mère, de mère adoptive, dans une régression encore plus grande que celle dont on était parti – la régression du départ était une régression auto-érotique dans le rêve, puisque le sommeil c’était « Longtemps, je me suis couché de bonne heure », c’était pour rêver, pour revenir à cette vie intra-utérine qui est là, nous le savons.
C’est une scène œdipienne bizarrement extrêmement régressive, parce qu’il ne va pas faire l’amour avec la mère, la mère va lui faire l’amour avec un texte, un texte incestueux, écrit par une femme qui est une femme écrivain, c’est-à-dire une femme active, une femme armée d’une plume, qui tient à la main un prénom d’homme. Et bien sûr cette mère va le charmer, le séduire, pénétrer dans son corps tout à fait réceptif, tout à fait passif, avec sa voix, et elle va lire admirablement. Il va avoir cette voix dans l’oreille, de près, il va l’avoir de tellement près que, tout au long de La Recherche, soi-disant « du temps perdu » … mais est-ce que ce ne serait pas « la recherche de l’autre perdu » ?
Le petit Proust était déjà très nerveux, déjà très hystérique, et pourquoi était-il ainsi ? Il avait ce qu’on appelle une hystérie infantile, comme le petit Hans[10]. Il avait perdu sa mère ce soir-là parce que Swann était venu, mais il l’avait perdue deux ans avant parce que le petit frère était né. Elle l’avait déjà trompé, il n’était pas fils unique comme le Christ qui avait eu sa mère toute la vie. Il avait la preuve que sa mère faisait l’amour avec son père puisqu’il était né un petit frère. Et puis même avant ça, il l’avait déjà perdue…
Là, donc, il la retrouve mais il la retrouve par le medium d’un livre. Mais il s’agit d’un texte qui n’est pas lu par lui, c’est un texte qui est entendu, qui le pénètre et qui va faire fermenter une série de mots. Et voilà le signifiant ! L’histoire de la madeleine, c’est quelque chose qui est du roman. Rien ne dit que ce ne soit pas du signifiant romanesque et que Proust ait réellement mangé une madeleine, c’était peut-être autre chose, une biscotte, une langue de chat. Peu importe, il l’a appelée Madeleine, c’est un pur signifiant. Et à partir de ce moment, il est marqué par la régression, il est marqué par Madeleine Blanchet, il est marqué en tant que François le Champi, il est marqué par une espèce de masochisme. Il était dans un narcissisme auto-érotique. Il se croyait Dieu. Il était Jupiter, et tout d’un coup il est réceptif. Il est féminin, passif avec une mère active, une femme écrivain, une grand-mère.
Et voilà que toutes ces scènes se mélangent, se condensent, sont la scène originaire du roman, c’est-à-dire de la vocation romanesque de Proust. C’est là qu’est l’embryon de ce que sera la création romanesque de Proust. Et de la deuxième création romanesque, Jean Santeuil[11], puisque tout laisse à penser que s’il en avait eu la force, au-delà de cinquante ans, il y aurait eu une troisième étape. Il y aurait eu, après la première étape d’idéalisation de sa vie, dans Jean Santeuil, et de sublimation des pulsions dans Le Temps perdu, Le Temps retrouvé, « l’autre retrouvé » qui est l’autre retrouvé à la fin du roman, la troisième étape dont La Recherche est le seuil.
Je trouve que c’est un roman seuil. C’est un roman au-delà du roman d’idéalisation qui est le courant de tout le XIXe siècle, et Sand compris. Proust est parti de là et a retrouvé quelque chose de l’autre, est parti de la préhistoire, de sa propre préhistoire et de François le Champi comme préhistoire du Moi. Il me semble qu’il est au seuil d’une après histoire, c’est-à-dire une après histoire romanesque, le roman sans héros, où le héros s’est ouvert à l’autre, est passé d’une esthétique du mal, qui serait l’esthétique de Baudelaire, du roman noir depuis le XVIIIe siècle, à, peut-être, une éthique fondée sur la non-indifférence à l’autre et cette non-indifférence joue sur la différence de l’autre. Et évidemment cette non-indifférence est acquise chèrement tout au long de La Recherche par le jeu de la différence sexuelle, particulièrement dans Sodome et Gomorrhe et au prix d’une homosexualité presque martyre ; et ce personnage christique qui se crée ce soir-là, nous le retrouvons dans les pages de la fin.
Ce qu’il y a d’extraordinaire dans Proust, c’est que cette recherche a été une recherche de sa vie, une recherche de l’autre, une recherche sur sa propre histoire et qu’il porte la mort en lui comme un homme, comme une femme porterait un enfant ; et alors que toutes les allusions à la procréation à l’intérieur de La Recherche sont extrêmement agressives, négatives, et qu’il y a, je le signale, tout de suite après cette scène originaire du roman et scène originaire pour Proust, une chose que Bataille a relevée comme la mère profanée[12] : il dit que tout de suite après la capitulation du père, et après que sa mère a accepté de rester, une ride est apparue, elle en a été marquée.
Il est devenu un homme efféminé, un homme sans volonté, un homme féminin en tout cas, et sa mère a été en quelque sorte flétrie par cet « inceste ». On retrouvera le thème de la mère qui est ridée, blessée, corrompue, dans Jean Santeuil : le fils contamine complètement la mère. Et il y a le mal tout au long du roman de Proust, alors qu’il n’y est pas dans George Sand.
Donc, on pourrait se demander pourquoi le mal n’est pas dans George Sand et pourquoi il est dans Jean Santeuil ; le mal figure dans Proust. Mais il me semble qu’il ait surmonté cela et que à la fin du roman il prenne la mort chez lui, il prenne le masochisme sur lui : il entre dans cet espèce de rapport à autrui qui fait qu’on souffre avec l’autre, qu’on est responsable pour l’autre et qu’il n’y a pas le narcissisme du créateur d’un côté et puis la chose abandonnée de l’autre, mais qu’il est devenu lui-même cet espèce d’autre avec lequel il pâtit. Au fond, c’est le passage christique dont nous parlons. Il dit que le créateur meurt, se meurt.
Il me semble que dans le travail Proust a lié ce qui restait dissocié, par exemple chez Léonard, et la pulsion, la sublimation des pulsions, et la pulsion épistémophilique qui est aux antipodes dit Freud : non seulement elle n’est pas aux antipodes mais elle aboutit à un tiers terme qui serait quelque chose de l’ordre de l’éthique, telle que l’a définie Levinas, c’est-à-dire être suffisamment responsable, répondre suffisamment à l’appel de l’autre. Je vous signale que c’est l’appel de la voix, puisque ça passe par la voix et il y a tout de suite, entre la madeleine et ça, une phrase sur les choses qui vous appellent, comme dans la littérature celtique. Et vous savez pourquoi ? Parce que la civilisation celtique a refusé l’écriture et a été écrasée par la civilisation romaine qui est une civilisation d’écriture, parce qu’il y avait une civilisation davantage femelle et davantage orale.
Donc cette voix qui traverse absolument toute La Recherche, c’est-à-dire la voix de l’appel, est une vocation : « Toute vocation est un appel – vocatus – et tout appel veut être transmis[13]. » Je crois que c’est cet appel-là que nous a transmis Proust qui est passé de l’esthétique du mal, aimer et haïr, de l’ « hainamoration » comme dit Lacan, à quelque chose d’infiniment supérieur même à la sublimation et qui est l’éthique, c’est-à-dire la non-indifférence à l’autre, savoir souffrir, souffrir dans son corps, en tant que créateur comme le Christ, et donner sa vie. Est-ce que Proust ne serait pas le premier témoin de l’écriture femelle ? C’est le lieu où création est en rapport avec procréation.
[1] Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Gallimard, collection « La Pléiade », Tomes I à IV, octobre 1987- octobre 1989.
[2] Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, op. cit., tome II, Le Temps retrouvé.
[3] « La Bibliothèque des voix », collection pionnière de livres audio, créée en 1980 par Antoinette Fouque aux éditions des femmes. Note des éditrices.
[4] Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, op. cit.
[5] George Sand, François le Champi, Méline, Cans et Cie, 1848.
[6] Marcel Proust, op. cit.
[7] Sigmund Freud, Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, NRF Gallimard, 1927.
[8] En psychanalyse, on appelle fantasme originaire un universel qu’on retrouve chez les humains de toutes cultures.
[9] Gustave Flaubert, L’éducation sentimentale, Michel Lévy frères, 1869.
[10] Sigmund Freud, « Le petit Hans : analyse de la phobie d’un garçon de cinq ans », Cinq psychanalyses, Payot, 1954.
[11] Marcel Proust, Jean Santeuil, Gallimard, collection « La Pléiade », 1971.
[12] Georges Bataille, « Marcel Proust et la mère profanée », Critique n°7, 1946.
[13] Georges Bernanos, Les Grands cimetières sous la lune, op. cit.

