DE LA LIBÉRATION À LA DÉMOCRATISATION

Il y a deux sexes. Essais de féminologie, Gallimard collection Le Débat, 1995 et 2004 (édition revue et augmentée), Poche Folio n°161, 2015 (édition revue et augmentée)

Texte de soutenance pour la thèse de doctorat, Une expérience du Mouvement des femmes en France, 1968 – 1991 : de la libération à la démocratisation, présentée à l’université de Paris VIII, le 1er juillet 1992, à un jury composé de Hélène Cixous (présidente), Francine Demichel, André Demichel, Francine Du Sorbier et James T. Siegel.

Me présenter aujourd’hui devant vous, pour soutenir un doctorat d’Etat sur un ensemble de travaux menés au cours d’un itinéraire de près de vingt-cinq ans hors de l’Université, en un lieu d’où elle a souvent pu être critiquée, pourrait avoir pour certains valeur de défi, ou de provocation.
Ce serait oublier les liens multiples, administratifs, symboliques, historiques, politiques, amicaux, affectifs, qui m’unissent à l’Université depuis bien plus longtemps encore.
C’est à l’Université d’Aix-Marseille que j’ai eu ma première formation classique (elle fut littéraire). C’est dans ce cadre institutionnel que je devins, en 1956, élève-professeur, c’est-à-dire fonctionnaire ; c’est là aussi que j’ai rencontré l’homme avec lequel je me suis mariée ; et c’est à la Sorbonne que j’ai passé mon diplôme d’études supérieures.
C’est l’université de Vincennes que le M.L.F. choisit pour sa première manifestation publique, sa première sortie, le 30 mars 1970. C’est à Paris VIII – Vincennes, mère de Saint Denis, que me furent proposées des charges de cours, en philosophie et en psychanalyse, et j’en ai assumé plusieurs avec le groupe « Politique et Psychanalyse », de 1970 à 1973. C’est là enfin, que j’ai rencontré plusieurs de celles qui partagent mon combat politique depuis.
Le choix de Saint-Denis, université fille de cette université mère, pour exposer, déposer, les quelques propositions auxquelles reviennent mes travaux, s’inscrit donc dans l’histoire d’une rencontre entre un mouvement d’action culturelle et de recherche militante, et une université née d’un désir d’innovation, pour ne pas dire de révolution du savoir. La conjugaison encore une fois de ces territoires n’a donc rien de fortuit ou de circonstanciel, mais est marquée au contraire de fidélité, d’affinités, de surdéterminations, de maturations et de renouvellements. Saint-Denis est bien Paris VIII, mais ce n’est plus Vincennes. Ici s’inscrit le renouvellement du lieu, par mon amitié politique avec celle qui fut sa présidente, et qui m’a proposé d’être mon directeur de travaux, ce qui signifie que ce n’est plus Vincennes, et que je ne suis plus telle que j’étais dans les années soixante-dix.
Moins tenue à une extériorité sauvage dans la tentative de chercher à « dire le vrai », mais plus arrimée que jamais à la conscience, dans ces temps sombres (qui semblent vouloir s’étendre à tous les lieux du monde, naturels et culturels), que pour « être dans le vrai », l’objet de mon désir, de ma recherche (le savoir forclos des femmes), peut, doit venir se questionner, s’inscrire là où une ritualisation suffisante de la parole pourra l’aider à s’élaborer en une discipline, la féminologie, par exemple ; sans craindre de perdre ma condition d’hérétique par cette excursion, j’oserai ici prendre le risque de l’intégration réciproque d’une double exclusion ; j’oserai essayer de me libérer peut-être symboliquement de ma condition d’exclue-internée ; j’oserai tenter une alliance chiasmée, ouverte, entre plus d’un dedans et plus d’un dehors, les miens, les vôtres ; j’oserai, enfin, essayer de confronter à la rigueur du savoir universitaire, les traces, pas encore lisibles, du savoir forclos (c’est à dire inconscient et exclu) des femmes, savoir que je compare souvent à la linéaire « A » de l’écriture minoenne-mycénienne toujours pas déchiffrée.
Etre ici aujourd’hui n’a donc pas pour moi figure de retour, mais de déplacement. Et mon geste trouve à ce déplacement tout son sens politique – signification et direction -, de promesse. L' »homodidacte » que je suis devenue, puisque aucune de mes formations institutionnelles ne m’a jamais absorbée toute, cherche peut-être à éprouver (et il s’agit bien pour moi d’une épreuve – somatisations, cauchemars, insomnies, amnésies en témoignent depuis plusieurs mois), combien sont peu autodidactes mes apprentissages analytiques, quand je me rends compte que la part d’affirmation, l’articulation épistémologique, la re-composition d’un champ, le désir généalogique, l’ont toujours disputé à la part critique, à la lecture de l’exclusion, au besoin de dé-construction.
Dans la vie comme expérience qu’est ma vie, dans l’apprentissage permanent du « métier de vivre », l’Université a toujours été là, en marge de mon travail, ou mon travail en marge d’elle ; dans un contretemps constant avec lequel il m’a bien fallu pourtant compter, sans me soucier trop d’être en avance ou en retard, vers une fin ou un commencement.
Mes déplacements, le caractère hétérogène et hétéronyme de mon travail en témoigne ; et c’est une épreuve, je l’ai dit, de me sentir déplacée, ici comme ailleurs, de me porter là où on ne m’attend pas, ce qui pourrait être pour moi une errance entre le savoir négatif des différents discours institutionnels sur les femmes et le non-savoir, ou l’in-savoir, des femmes sur elles-mêmes.
Heureusement, vous, du jury, vous êtes là pour donner, j’espère, avec rigueur et bienveillance, valeur d’acte interprétatif à cette marque d’entêtement du sujet incertain que je suis, en dérive, mais désirant et en attente.

Que l’objet de ma recherche soit aussi l’objet de mon désir nous a mis nécessairement, lui et moi, en rapport avec la pensée psychanalytique, ses instruments et ses maîtres. Lacan le premier (j’ai rencontré d’abord ses Ecrits), qui a tenté de conceptualiser (nommer et figer) comme tel « le réel ». Après seulement, vinrent Freud et ses contemporains, Ferenczi, en particulier, que j’ai rencontré dans ses textes grâce à ma seconde analyse avec Bela Grunberger, psychanalyste didacticien de l’Institut, juif hongrois d’origine, qui l’a introduit en France. Et tout naturellement après lui, au cours de la même cure, Mélanie Klein, Winnicott, jusqu’à Bion, ces dernières années.
Une utilisation somme toute classique des instruments, dans la formation et dans la pratique, arrimée au premier des principes de Freud, « Où ça a été, je dois advenir ». Il me semblait strictement orthodoxe de vouloir lever la censure sur le corps, comme Freud avait initialement levé la censure du conscient sur l’inconscient, et l’on sait que c’est là son coup de force majeur, un acte politique. Le corps, devenu depuis objet théorique, faisait peur alors aux psychanalystes voués au Père mort. Lacan en disait à peu près ce qu’il a dit des femmes par ailleurs : « ça n’existe pas, c’est pure surface ». Le corps, lieu du travail du rêve, lieu fantasmatique par excellence, donc lieu du fils, qui lui était bien vivant par rapport à ce Père mort déjà dans l’institution analytique.
En passant de la psychanalyse du sujet à la psychanalyse du corps, ou « psychanalyse naturelle », s’est opérée une démocratisation du pouvoir symbolique, sans pour autant que la chair, lieu du réel (et de la pensée vivante) n’ait droit de cité. Hanté par la gestation, paradigme de l’autre scène, du transfert, du praticable thérapeutique et du « penser à l’autre », le penser psychanalytique se refuse à faire la généalogie de sa pensée, à penser sa généalogie. Seul Ferenczi a véritablement tenté une théorie de la génitalité, qui cependant reste une fiction du discours psychanalytique, un fantasme du fils.
Bion, de son côté, dans les années 1970, fuyant pour cela l’Allemagne et se réfugiant en Californie, a amorcé une théorisation du penser (« fonction alpha », « capacité de rêverie de la mère »), mis à jour la capacité d’autre, la responsabilité de la femme à vivre le corps étranger comme sujet et non comme objet, sans pour autant que ce sujet ne la constitue elle-même en chose, en objet à oublier. La question de la génitalité, en deçà de l’oral et au-delà du phallique, reste forclose en ce qu’elle concerne les femmes et leur libido spécifique, comme l’écriture de la gestation, temps et lieu privilégié de la mise en oeuvre généalogique, de la création comme programme, comme projet, comme proposition et comme promesse, reste le plus souvent absente du discours psychanalytique.

Que l’objet de mon désir soit le réel (vivant) – et non la chose – ne pouvait que me lier aux trésors de la littérature, à la science du texte, à la pratique de l’écriture. Un de nos mots de contrordre dans un M.L.F. qui croyait censé le désir de l’impossible, était de vouloir rendre le réel possible.
Le texte comme lieu de destitution du stéréotype et de l’universalité (où l’on peut entendre et lire université), l’écriture comme moment de dé-pouvoir, de dé-construction de ce que Jacques Derrida a nommé le « phallogocentrisme », ne pouvait qu’entrer en écho avec l’impouvoir des femmes, ou leur désir d’accéder au pouvoir pour mieux s’en déprendre (Monique Wittig l’a merveilleusement exprimé dans avec Les Guérillères).
« La poésie comme expérience » de libération, de sortie du langage, parfois analogue à l’expérience mystique, se mettait naturellement en alliance, en relation, en écho pour moi avec la gestation, expérience en dehors du langage, bond au-dehors du langage dans l’intimité de la chair. Le caractère utopique et anti-totalitaire de ces deux mondes, l’arrière-pays d’avant dont se préoccupent les poètes et l’obscur destin qui nous devance, liait indissociablement, pour moi, le poétique et le politique, ce qui a produit le geste de créer en 1974 la maison d’éditions où j’ai eu l’honneur de publier, pour ne parler que de la fiction française, le premier texte de Chantal Chawaf, des textes d’Emma Santos, de Denise Le Dantec, Jeanne Hyvrard, Michèle Ramond, et surtout depuis 1975, des textes d’Hélène Cixous dont j’ai eu le plaisir de pouvoir dire, partout où je suis passée, que je la considérais, que je la considère depuis longtemps, comme notre plus grand écrivain contemporain. Je veux le dire sans distinction de sexe et universellement.

Le travail du droit a découlé « naturellement » de ces domaines antérieurs qui ont été les moments forts du Mouvement des femmes, et comme à un moment de ralentissement de son activité, par une série d’actes politiques qui nous ont fait passer d’un appel à l’abstention, en 1973, et ce n’était pas du tout un acte banal à ce moment-là, à l’appel à soutenir François Mitterrand dès le premier tour des élections, en 1981 ; nous avons fait alors campagne dans cette perspective de passer, peut-être, d’une voix du Père qui devenait étouffante (de Gaulle à travers Giscard), à ce que j’ai appelé depuis une « république des fils » qui, même si elle n’est pas très profitable aux femmes, a ouvert en tout cas une certaine démocratisation et a eu pour effet d’amener l’alternance et la gauche au pouvoir d’État.
Mais le travail du droit a découlé aussi de certains avatars des luttes qui déchiraient le Mouvement. La triangulation œdipienne, l’appel à la loi, la plainte au droit, au cours des procès de 1976-1977, ont pu donner une issue relative à des luttes sororicides sauvages orchestrées souvent par des intellectuels ou des politiques en mal de combat de gladiateurs entre femmes.
La loi œdipienne en politique fait passer de la violence totalitaire, de la répétition (volte, révolte et révolution), de la toute-puissance du sujet narcissique, au travail de démocratisation du corps du droit.
Le droit, donc, comme arbitre des massacres, la loi comme instrument de symbolisation partielle, sans que la forclusion, au sens analytique, ne soit véritablement analysée (le concept de forclusion est aussi un concept du droit). Là où règnent le monisme phallique et un pseudo-égalitarisme de la symétrie unisexe, sur lequel j’ai beaucoup insisté dans les documents qui ont été fournis, la forclusion continue de régner puisque le matricide reste forclos (non-inscrit dans le droit et effacé par un non-lieu). Des Euménides à Althusser, on sait les effets qui sont produits par ce traitement du matricide.
La loi, donc, et le droit maintiennent et renforcent, par la forclusion du corps d’une femme comme lieu de production de vivant, l’oubli de l’antériorité du matriciel, son effacement, son inexistence ; la loi innocente le meurtre, et, en exaltant le délire et la perversion du tout phallique, condamne l’humanité, coupée de son passé, à une absence d’avenir, ou à un devenir mortel (On parle aujourd’hui de surpopulation mortifère et l’ONU vient de créer une commission pour étudier comment limiter cette surpopulation vécue comme un cancer, au moment même où Georges Bush crée une banque des tissus fœtaux. Alors que la loi, le droit, ne tiennent pas compte du matriciel, le capitalisme continue d’engranger dans des banques du vivant, dans une industrie multiple, ce qui est la chair parlante et pensante, je vous le rappelle, de cette production.).
Enfin, ici, maintenant, je me pose la question de ce qu’est réellement le « droit naturel », par opposition au « droit du sujet »[1].

En conclusion, je pourrais dire qu’à travers tous mes actes je ne me suis posé, sous diverses formes, qu’une seule question : Comment donner voix, au chapitre de l’histoire, au signifiant sans voix ? Comment donner existence au savoir forclos ? Comment aider les femmes (et moi avec elles ?) qui sont le monde, à mettre les femmes au monde ?
En retour, on pourrait me poser une question : Pourquoi des femmes en temps de détresse ? Et je répondrais pour réinventer l’éthique.

 

[1] Cf. Thomas Laqueur, La Fabrique de sexe. Essai sur le corps en Occident, Paris, Gallimard, N.R.F. Essais, 1992.

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