DE LA GÉNI(T)ALITÉ DES FEMMES, CRÉATRICES D’HUMANITÉ

juin 2005 | - |

Gravidanza. Féminologie II, des femmes-Antoinette Fouque, 2007 (Poche, 2021)

Entretien réalisé par Roger Dadoun, paru dans la revue Sciences de l’homme n°78, juin 2005 (cultures en mouvements).

 

Roger Dadoun – La réédition de votre ouvrage de 1995, Il y a 2 sexes, au titre provocateur dans sa banalité même, donnait à penser que, compte tenu d’avancées décisives dans leur statut socio-politique, la condition des femmes connaissait un lent, mais croissant progrès. En lisant votre nouvelle préface, on a le sentiment que c’est loin d’être le cas, et que la situation, à beaucoup d’égards, reste dramatique.

Antoinette Fouque – Je dirais que la situation actuelle des femmes est catastrophique. Malgré quelque trente-sept années de luttes et d’initiatives, malgré des avancées phénoménales qui ont libéré les femmes de servitudes et leur ont donné une certaine maîtrise de la procréation, les transformations de la société en France et dans le monde se traduisent, non pas seulement par des régressions, mais par des pratiques que l’on n’avait encore jamais vues, comme la lapidation d’une jeune femme dans les quartiers nord de Marseille. L’assassinat barbare de Sohane, brûlée vive, le 4 octobre 2002, à Vitry-sur-Seine, a été traité par les médias comme un « fait divers ». Malgré son caractère manifestement sexiste, il n’a pas été interprété comme tel et n’a suscité aucune protestation des responsables politiques qui ont pourtant protesté le même jour contre un crime raciste et un attentat homophobe qui venaient d’avoir lieu. Un an après, presque jour pour jour, à Nice, une enseignante de cinquante ans a subi le même sort[1] : même banalisation, et plus encore de silence. On sait que cette torture mortelle s’est largement répandue en Europe.
Amartya Sen, que je cite souvent, a, dès 1991, mis en évidence que plus de cent millions de femmes manquent à l’appel au recensement de la population mondiale. Lauréat du prix Nobel d’économie en 1998, il a alors été célébré par la presse française pour son travail sur l’Indicateur de développement humain, mais rien n’a été dit sur ce que j’appelle un gynocide permanent. Plus de cent millions de femmes ont disparu parce qu’elles étaient des femmes. Chaque année, plus d’un million de petites filles[2] meurent dans le monde parce qu’elles sont nées filles. Deux millions sont soumises à la torture de l’excision et de l’infibulation. En ce moment même, plus de soixante petites filles sont en train d’être mutilées quelque part en Afrique, en Asie, au Moyen Orient, et probablement en Europe[3]. Les effets dévastateurs de l’inceste sont incalculables : mutisme, anorexie, dépression, prostitution, suicide. Pourtant en France, l’inceste, comme la prostitution, est prôné par des intellectuels libertins et médiatisés.

R.D. – Dans le même ordre d’idées, on ne manquera pas de rappeler les affaires de viols qui se multiplient, et notamment les viols collectifs… 

A.F. – Le viol est partout et toujours une arme de guerre. Dans nos démocraties dites avancées, un viol est commis toutes les six minutes et il est même banalisé, avec cette expression qui se veut presque folklorique de « tournantes ».
Comme on peut le constater, ces pratiques vont de pair avec un développement de la pauvreté, effet d’une organisation socio-économique que l’ont peut définir comme une forme de totalitarisme capitaliste. Cette situation est comparable, après tout, à celle des SDF, qu’on appelait autrefois des clochards, et qui maintenant ont un statut dans la société française, institutionnalisé comme l’était celui de dissident en Union soviétique. On pourrait dire que c’est le statut de dissident de la société libérale. Le libéralisme n’est pas qu’une situation économique, c’est une philosophie, une économie monétaire, libidinale, esthétique, langagière. C’est un processus de dématérialisation. Certains philosophes disent que ce processus a atteint un point de non-retour au moment où Nixon, en 71, a décrété l’inconvertibilité du dollar : il n’y a plus d’équivalent or à une monnaie de papier et c’est au contraire la monnaie de papier qui dicte sa loi à l’étalon or. C’est la perte de convertibilité de l’abstrait en une matière concrète. Cette abstraction se généralise ; la monnaie aujourd’hui, c’est une signature ou un porte-monnaie électronique. Et la sexualité, c’est aussi une sexualité électronique. C’est un mouvement qui tend à mettre une réalité secondaire, imaginaire, fantasmatique, à la place du réel et du symbolique : c’est une fictionnalisation généralisée. Derrida appelle ça l’archéologie du frivole. Sommes-nous arrivés à une actualisation du frivole, par exemple la marque qui remplace finalement pour les enfants le nom de Dieu ? Il y a une dématérialisation qui va avec une ustensilisation, un utilitarisme extrême, une virtualisation, une décorporalisation qui est, tout simplement, une déshumanisation. Voici maintenant que s’avancent sur le devant de la scène philosophico-médiatique des auteurs et des journalistes qui proclament et tranchent : « Pour en finir avec… »…

R.D. – Seraient-ils dans la filiation du texte-culte, si l’on ose dire, d’Antonin Artaud, Pour en finir avec le jugement de Dieu ?

A.F. – Hélas non ! On nous propose « Pour en finir avec la femme », mais loin de restituer la réalité des femmes, on substitue une idéologie féministe à la place de ce qui avait pu être « l’éternel féminin ». Tout récemment, il nous est tombé « Pour en finir avec la généalogie » – rien que ça ! Tout cela sur l’air « Du passé faisons table rase » – table rase de toute antériorité, de toute filiation, de tout héritage : ils nomment cela « délestage ». C’est un principe monophallique exacerbé qui conduit à une sorte d’autisme. Il y a quelques années, le titre à la mode était « L’invention de… », puis il y a eu « Qui a peur de… », et, aujourd’hui, c’est « Pour en finir avec… ». Ni filiation, ni père, ni mère, né de soi-même, et bien au-delà de ce que prônait Sartre : on se complaît dans le nihilisme. Ce dernier, on le sait, peut faire état de prestigieux  ancêtres  – des ancêtres, tout de même – tels que, tout près de nous, les surréalistes, ou encore Beckett. Ces percées nihilistes avaient une visée politique et critique rigoureuse et, en vérité, créatrice. Mais on semble vouloir ne retenir aujourd’hui, pour citer justement la terrible pièce de Beckett,  Oh les beaux jours, que le seul enlisement, le seul enfoncement de la femme dans la terre, où elle finit enterrée vivante – décorporée, dématérialisée…
C’est un véritable mouvement de déni de réalité ou même de déni de réel. On trouve des avatars de ce courant de pensée, qui vient de Sade et qui, à un certain moment, est aussi bien celui des surréalistes, chez Bataille, pour qui le réel, l’hétérogène, est la part maudite, mortifère. Le coup de réalité que donne le mouvement des femmes, l’entrée massive des femmes dans la condition historique, c’est qu’il y a du corps.

R.D. – Le mouvement des femmes s’inscrirait-il dans une rematérialisation ?

A.F. – Il m’a semblé que l’accès des femmes à la condition historique était un processus non pas de rematérialisation, mais d’accès à un réel qui avait toujours été décrété impossible. Lacan, dans les années soixante, disait : « La femme, ça n’existe pas », en même temps qu’il se demandait, dans le séminaire sur Les psychoses, à partir de Schreber, chez qui il y a une hantise de la grossesse, une envie de l’utérus manifeste, « Qu’est-ce qu’une femme ? ». Au tout début du MLF, je me disais que si les femmes proclamaient « Notre corps nous appartient » ou « Un enfant si je veux, quand je veux », ça voulait dire à la fois « Je peux vouloir avorter » et  « Je peux vouloir enfanter » : le droit à l’avortement comme droit à la procréation, comme versant négatif de l’affirmation du désir de mettre au monde des enfants. Or, ce qui apparaît dans cette économie de l’échange libérale, c’est une économie du computer. Sénèque, dans son De beneficiis, à la « computatio », à l’échange binaire, « Je te donne, tu me rends » – c’est à dire l’échange à son niveau le plus bas (celui du computer)-, oppose l’économie ternaire du don (dont s’est inspiré Mauss) : « donner, recevoir, rendre ». Et il me semble que c’est ce que les femmes apportent dans une humanité où l’homme ne serait plus considéré comme le seul représentant de l’espèce. S’il y a deux sexes, cela veut dire qu’il y a génitalité, création, production de vivant par la rencontre de deux – un homme et une femme, deux femmes ou deux hommes, peu importe, deux différences –, à un niveau de génitalité qui est de création. Il me semble qu’il n’y a que cette économie du don qui puisse faire obstacle à la marchandisation généralisée et à la virtualisation galopante. Et c’est ce que les femmes apportent, s’il y a un partage, s’il y a rencontre sur cette planète du génie humain, de la création psychique en même temps que physiologique.

R.D. – Vos textes présentent le conflit entre d’un côté libido phallique et de l’autre libido utérine ou matricielle.

A.F. : En créant, dans la foulée du MLF, le groupe intitulé « Psychanalyse et Politique », nous donnions à l’évidence la primauté à la pensée psychanalytique ; elle est au fondement de nos réflexions et de nos pratiques. Mais il s’agit bien d’une  psychanalyse marquée par le « politique », débordant le corporatisme clinique tout autant que l’idéologie sexiste. C’est une psychanalyse critique, qui prend notamment pour cible la conception freudienne de la libido comme étant par définition une libido phallique. Freud érige la sexualité masculine en modèle, le phallus en puissance représentante et dominante, axe central de l’économie libidinale. Du coup, la femme apparaît comme un sujet châtré, puisqu’il lui manque cette merveilleuse petite chose appelée pénis, dont se targue le petit garçon et plus tard l’homme adulte. La sexualité féminine se structure, selon Freud, sur la base de ce qu’il nomme l’« envie du pénis » (Penisneid). Cette dominance phallique affirmée par Freud, qui se développe en domination politique à visée totalitaire, a reçu l’aval des psychanalystes, qui s’y soumettent comme un seul homme.
Lacan ne cesse de scander dans tous ses textes : « ne …que » : il n’y a qu’une libido et elle est phallique, il n’y a de jouissance que du phallus, suivi en ce domaine par une zélée Dolto. La femme n’est « pas toute », mais sur ce « pas toute », elle ne peut rien fonder qui subvertisse le « ne…que », c’est-à-dire le « tout », ce qui est proprement aberrant. Elle doit rester sur ce moment négatif et fonder son identité sur une négation, et même une dénégation. La libido unique entraîne une programmation psychotique. Quand les féministes disaient que l’ennemi principal était le patriarcat, je répondais que c’était le phallocentrisme, le phallogocentrisme, le monophallocentrisme. L’érection phallique monopolise la génitalité et fonctionne comme substitut de la génialité créatrice des femmes, que l’énorme battage autour du phallus sert à refouler, à cacher. Freud lui-même utilise une formule rendue en anglais par «surrogate  phallus», phallus substitut.

R.D. – « Envie de pénis » ou plutôt, comme vous le dites, « envie de l’utérus » ?

A.F. – Cette « envie de pénis » dont parle Freud est en vérité un écran à ce que j’ai conceptualisé il y a plus de trente-cinq ans, à partir de l’expérience de ma grossesse, l’envie d’utérus des hommes, qui, pour les plus fertiles, les plus féconds, veulent donner naissance à une œuvre de génie. « Pendant que ma femme termine notre dernier enfant qui sera peut-être une fille, si c’est une fille nous l’appellerons Anna, moi j’accouche de L’interprétation des rêves », écrit Freud. Dans cet ouvrage, il y a deux rêves princeps de Freud qui sont absolument pétris par son envie de l’utérus : « L’injection faite à Irma » et « La préparation anatomique », où il se voit carrément avec un sexe de femme. Quand il travaille sur Léonard de Vinci, il travaille sans le savoir sur l’envie de l’utérus de Léonard, qui ne serait pas un artiste accompli parce qu’il préfère la recherche à l’œuvre. Mais la recherche de Léonard, c’est la Recherche de Proust, c’est d’où viennent les enfants, la recherche du corps perdu, du temps perdu de la gestation. C’est un fantasme paranoïaque dans les monothéismes, mais que l’artiste, ou Freud qui dit « J’ai réussi là où le paranoïaque échoue », a surmonté par une forme de sublimation (qu’il a payée cher et autrement).
La symbolisation phallique est un substitut à ce qui est perçu et envié par le petit garçon, ce qu’il perçoit de la créativité du corps femelle  quand il voit la mère enceinte. L’envie de pénis vient après en projection : ce n’est pas moi qui envie ta libido utérine, c’est toi qui envies mon pénis de petit garçon. Cet énorme battage autour du phallus n’est que le cache à une envie de l’utérus qui est l’envie de Dieu : incréé et créateur, il crée soi-disant l’homme et la femme, et après il inverse le secondaire en primaire : l’homme ne naît pas d’une femme, mais Eve est tirée de la côte d’Adam. Chaque fois qu’il y a ce processus de mise en priorité du secondaire, on est dans la frivolité métaphysique ou théologique, philosophique, jusqu’à la psychanalyse, d’inversion de la réalité ; comme dit Hegel, la philosophie marche sur la tête !
Je pense que les femmes ont une libido qui n’est pas phallique, ont ce que j’appelle une « libido utérine ». Pas seulement « pas toute » comme disait Lacan, mais autre, et au-delà de l’économie phallique. Si on prend la métaphore séminale, une spermatie ne devient féconde et spermatozoïde que dans un corps de femme, c’est-à-dire qu’elle ne trouve sa fécondité que dans la rencontre ; mutatis mutandis, c’est pareil pour l’ovule. La génialité humaine est cette rencontre où l’un ne va pas sans l’autre, et qui crée du vivant pensant et humain. C’est là qu’est la pensée : la différence fait pensée et la pensée naît de cette rencontre qui fait du tiers. Le tiers est inclus, et ce ternaire, c’est ce qu’introduit Sénèque dans l’économie du don : ce n’est pas le binaire, ni le computer. Ce n’est pas le masculin/féminin qui s’échange, qui fait qu’un homme est féminin ou qu’une femme est masculine, ce n’est pas le changement de genre, ce n’est pas le genre. Ce sont les deux sexes dans leur génitalité psychique, intra psychique et symbolisante.

R.D. – Cette aptitude des femmes à être « procréatrices- créatrices de vivant/pensant », ne va pas sans provoquer en l’homme, comme vous le dites, une « vexation » ou blessure narcissique.

A.F. – Freud faisait état de trois révolutions anthropologiques, qui mettent à mal le narcissisme de l’humanité : avec la première, copernicienne, la Terre n’est plus le centre du monde ; avec la seconde, darwinienne, l’homme n’est plus le roi de la création; avec la troisième, freudienne, le moi n’est plus maître dans sa propre maison, l’inconscient mène le jeu. Ce que j’appelle la quatrième blessure, c’est le fait que filles et garçons proviennent, naissent d’un corps de femme. C’est la difficulté majeure du MLF, qui est analogue à la difficulté de la psychanalyse avec l’affirmation de l’existence de l’inconscient. Le coup de réalité que donne le mouvement, c’est qu’il y a du corps et que c’est ça l’humain.

R.D. – Il faut, dites-vous, « œuvrer à une théorisation de la génitalité, au seuil de laquelle Freud s’est arrêté et devant quoi s’arrête encore toute la pensée psychanalytique actuelle ». Vous considérez ce terme de « génitalité » dans toute sa force et sa profondeur, et  vous l’élevez, si l’on peut dire, à la puissance (t) : vous mettez entre parenthèses le  « t » de « génitalité », de façon à  faire advenir « génialité » ; « géni(t)alité », « génie » de la  femme, c’est une constante et la ligne de force de vos analyses – en quoi consistent-t-ils ?

A.F. – Je ne parle pas de « génie ». Je parle de géni(t)alité. Il s’agit de faire une théorie de la génitalité. La génitalité nous fait changer de logique, invente une autre logique. Cette logique nous fait passer de la logique de l’Un – binaire, trinitaire (trois en un) –, à une logique du au moins  deux  –  ternaire. Le binaire est en opposition, le ternaire est en composition, en conjugaison. La génitalité de l’homme ou de la femme ne prend effet que de la génitalité de la femme ou de l’homme. Chaque génitalité ne prend effet que de sa conjugaison à la génitalité de l’autre, qui la révèle.
On sort de l’espace de la guerre (ou de la paix), on accède à la sphère de la majorité (Kant). Le paradigme, modèle, matrice, patron – tous les mots trahissent ce dont il s’agit, trop marqués chacun par le père ou la mère –, qu’il s’agit d’accomplir sans arrachement, sans déracinement, sans violence, par maturation : le stade de la libido creandi, qui, pour chacun, ne va pas sans l’autre et qui, pour les hommes et les femmes, ne pourrait se définir que comme le génie de l’espèce humaine.
Si c’est un modèle d’accomplissement, il peut être politique, de partage d’un universalisme intégrant, non pour les dissoudre, non pour les assimiler ou les réduire, mais pour donner sa chance à chacune des cultures, dans leurs compatibilités réciproques. Je n’ai cessé de le dire depuis trente-cinq ans.
L’indépendance politique, économique, sexuelle et symbolique des femmes est l’étape incontournable à l’interdépendance des sexes. La majorité kantienne des Lumières, c’est la République Universelle des démocraties paritaires. Dans cette perspective, il est évident que la fonction génésique doit être intégrée aux valeurs purement masculines qui jusqu’ici fondaient la philosophie politique et l’androphallocentrisme. L’apport de cette fonction peut aider au passage d’une économie capitaliste, ultralibérale, à une politique associant le don, la gratitude, l’admiration plutôt que l’envie, l’égoïsme, le ressentiment.
Ni utopie, ni atopie,  mais topique respectant, par principe, le principe de réalité, de réel : il y a deux sexes et chacun avec l’autre est vital pour l’humanité. Il y a trente-cinq ans, je disais « vers une humanité hétérosexuée ».

R.D. – D’où votre pronostic : « le XXIème siècle sera géni(t)al  ou restera narcissique et meurtrier, et ne sera pas ». Et il le sera pour autant que la femme continuera d’assumer sa fonction fondamentale d’humanisation, sa fonction d’ « anthropocultrice », selon votre propre expression.

A.F. – Je pense que si cette compétence, cette capacité créatrice, cette libido creandi, est intégrée à l’ordre symbolique, paritaire, homme-femme, alors on pourra s’apercevoir du rôle des femmes dans l’humanisation de l’espèce : s’il y a eu l’évolution du geste à la parole dont parle Leroi-Gourhan, qui a pris des dizaines de milliers d’années, à chaque enfant qu’une femme fabriquait dans son sein, elle assumait l’échange de la parole, du langage, elle transmettait. Dans la religion juive, on dit qu’un ange met un doigt sur la bouche de l’enfant qui naît pour qu’il oublie tout ce qu’il a appris dans le corps de sa mère, et que la Torah va lui réapprendre. Diderot dit la même chose dans Les Eléments de physiologie : tout ce que l’enfant sait en naissant, il l’a appris in utero, dans le ventre de sa mère. S’il n’y avait plus que des utérus artificiels, comme le souhaite Marcela Iacub, chacun perdrait une part énorme de sa propre préhistoire au niveau de l’ontogenèse et de la phylogenèse : on perdrait de l’inconscient, tout simplement. L’archi-Torah, c’est le ventre maternel : avant le commencement, il y a l’archi-commencement, la mémoire du dedans qu’il faut réintégrer.
L’expérience de chaque grossesse met en jeu un temps génital qui n’est pas justement le temps anal ou oral/anal de manger, du quotidien, qui n’est pas non plus le temps phallique de l’érection, gonflement immédiat de quelques minutes, mais qui est, pendant neuf mois, un temps de partage absolu. On parle de symbiose, mais dès le premier moment, il y a séparation, division, sexuation, et différence des sexes. Et tout ce temps, elle sait qu’elle va pousser dehors cet être absolument différent, même s’il y a des affects contradictoires et compliqués ; en tout cas, elle a connaissance, gestation après gestation et génération après génération, qu’elle transmet, et elle affine le produit, si l’on peut dire. Voilà pourquoi je dis qu’elle est anthropocultrice : elle est créatrice de culture en même temps que de l’espèce humaine.

 

[1] Aujourd’hui en France, 1er octobre 2003.

[2] Rapport de l’Unicef, 1996.

[3] Les petites filles infibulées (près de 90% au Soudan) risquent la mort immédiate lors de l’opération, ou du fait des infections qui s’ensuivent souvent. Quant aux rescapées, elles souffrent toute leur vie des lésions irréversibles causées par ces mutilations (Rapports du FNUAP, 1995 et 1997, sur la population mondiale).

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