LE GRAND RÉCIT DES FEMMES : PENSÉE GÉNÉSIQUE
Géni(t)alité. Féminologie IV, des femmes-Antoinette Fouque, 2023
Extraits d’un texte à paraître portant sur un « grand récit » des femmes en contre-point des mythes fondateurs masculins.
LES GRANDS RÉCITS OU L’INVENTION DE L’HYSTÉRIE
(…) Lorsque, dans la foulée de Mai 68, le Mouvement de libération des femmes a fait entrer le corps dans l’Histoire en scandant « un enfant si je veux, quand je veux » et « notre corps nous appartient », nous avons levé un tabou et dévoilé la question d’un réel jusque-là décrété impossible. Contre la fécondité esclave à laquelle les femmes étaient assujetties depuis des siècles, nous avons affirmé le droit à la procréation, en passant par son envers, le droit à la contraception et à l’avortement. Il s’agissait d’une révolution interne du sujet qui devait permettre l’émergence de la condition historique des femmes.
Femmes en mouvement, nous nous sommes heurtées à des résistances profondes ancrées dans des fables archaïques, relayées par l’anthropologie sous l’appellation de « grands mythes » ou de « mythes fondateurs », récits de peuples dits « premiers », inscrits dans la mémoire collective de l’humanité, repris et modernisés au cours des siècles par les religions et les courants de pensée tant philosophiques que scientifiques.
Or toutes ces fables ont en commun l’effacement de l’origine. (…)
Dans le Grand Récit que propose Sigmund Freud dans Vue d’ensemble des névroses de transfert[1], il explique qu’à l’ère glaciaire, pour des questions de nécessité démographique, il a fallu empêcher les femmes de faire trop d’enfants ; l’espèce a été contrainte de renoncer à la génitalité, et c’est de ce renoncement que seraient nées les civilisations et la spiritualité, que Freud considère comme un progrès pour l’humanité. Mais, ainsi, a été rejeté hors du processus de civilisation, de la phylogenèse (la genèse de l’espèce) et de l’ontogenèse (la genèse de l’être), l’accomplissement utérin ou la libido utérine, ce qui a conduit à l’hystérie et à l’écrasement de l’utérus autant qu’à sa prédation.
Le Grand Récit de Freud prend appui sur ceux des anthropologues de la fin du XIXe siècle : un modèle réputé universel qui met en réalité l’accent sur la seule moitié masculine. Il relaye également les fables des trois monothéismes, qui fondent l’antériorité de l’homme et exaltent un Dieu qui s’approprie la compétence femelle. J’ai affirmé très tôt que les religions sont le produit de l’envie de l’utérus et de la forclusion du corps de la gestatrice[2].
L’existence des femmes est précisément cela que les philosophes, anthropologues, hommes de savoir et hommes de dieu, ne veulent pas entendre. Non seulement ils n’admettent pas d’autre Grand Récit, mais s’il en existait un qui tentait une sortie des apories démocratiques ou intellectuelles, qui donnait un peu de terre à la moitié de l’humanité, ils ne l’entendraient pas car cela constituerait un bond en dehors de leur structure d’échange, de leur manière de tourner en rond.
Quelque domaine auquel elles se rattachent (anthropologie, religion, psychanalyse…), ces fables ont toutes condamné la chair et le désir des femmes de faire des enfants : afin de limiter le danger que constitue la vie pour la vie, pour des raisons justifiées ou non, elles ont inventé l’hystérie, c’est-à-dire un compromis névrotique qui refoule la pulsion procréatrice.
Les femmes sont soumises à une triple contrainte : devoir reproduire l’espèce, en faisant fonctionner cet utérus sans désir, dans la douleur, sur ordre et sous la maîtrise de Dieu le Père ; se convertir à la libido phallique, désormais unique, être ou avoir le phallus ; renvoyer dans l’archi inconscient l’utérus et la libido qui s’y rattache, tuer leur libido, donc se tuer elles-mêmes.
Voilà pourquoi il n’y a pas de théorie de la génitalité, puisque l’essentiel de la génitalité, c’est le réel de la gestation, décrété impossible.
Or que veut une femme ? Désirer et réaliser son désir.
Mon projet, en fondant le MLF, était d’accoucher d’une théorie de la génitalité. Cela passait par l’émergence du corps dans l’histoire et la révélation de la quatrième blessure narcissique.
Chacun a un mythe personnel. Mon Grand Récit, amorcé dès ma propre gestation, révélé par la naissance ultérieure de ma fille, puis la création du MLF, est celui de la libération du désir des femmes, de la pulsion de vie au service de l’humanité. (…)
CONCEVOIR : LA FIN DE L’HYSTÉRIE
(…) Tu es l’origine du monde dont je suis l’origine : voici le commencement infini de l’humanité.
L’expérience humaine de la grossesse est, non seulement, l’expérience commune à la majorité des femelles humaines, mais encore c’est l’expérience la plus commune, si l’on peut dire, des expériences humaines. Il s’agit d’une expérience qui, depuis l’homo sapiens sapiens et la femina sapientissima, est une affaire hautement culturelle et dont toute femme est l’héritière.
Voilà le Grand Récit du futur. Le plus lointain de ce qui s’est passé est le plus probable de ce qui va se passer. Je fais le pari que les femmes vont ouvrir une brèche dans l’impasse du narcissisme où s’est engouffrée l’humanité car la géni(t)alité, c’est, réellement, le génie et l’archaïque en toute femme, le « continent noir » longtemps caché sous un voile, et, en même temps, le plus lointain avenir de l’espèce.
Il serait temps de laisser parler les femmes sur le désir d’enfant. Ce qui m’intéresse, c’est la libido creandi qui s’exprime, le narcissisme de vie par rapport au narcissisme de mort, le narcissisme altruiste par rapport au narcissisme de l’ego.
Les femmes, dans leur condition historique et politique, avec leur expérience spécifique, doivent participer au noyau politique des sociétés. Elles y ont toujours participé négativement en tant que dominées ; il est temps qu’elles y participent désormais libérées de cette domination, avec l’apport « politique » qui est le leur.
Je propose le modèle matriciel : un grand récit des conjugaisons multiples, d’une espèce complexe, où le corps des femmes porte le sans frontières et ne connaît ni la loi du sol ni celle du sang ou de la nation, ni toutes ces barrières que l’homme a faites pour ne pas se laisser altérer par l’autre, à l’image d’un territoire fermé …
C’est l’empreinte du MLF qui permet, dans l’Histoire, de poser ces questions, et pour la première fois de nommer les femmes actrices de l’histoire contemporaine.
[1] Sigmund Freud, Vue d’ensemble des névroses de transfert, op. cit.
[2] Concept forgé très tôt au MLF par Antoinette Fouque, inscrit dans le tract « Femmes, Sexualité, Politique » de 1970 (Collection « Penser avec Antoinette Fouque », op. cit.). Note des éditrices.

