LES FEMMES SONT LA LAÏCITÉ MÊME
Géni(t)alité. Féminologie IV, des femmes-Antoinette Fouque, 2023
Extraits d’entretiens avec Christophe Bourseiller relatifs à la laïcité (Qui êtes-vous ? Antoinette Fouque, Bourin, 2009 ; poche, des femmes-Antoinette Fouque, 2021).
Christophe Bourseiller – Comment envisagez-vous la polémique sur le port de la burqa ? Est-ce que cette attitude ne va pas à l’encontre du principe de laïcité de notre pays ?
Antoinette Fouque – Cette polémique arrive alors que celle sur le voile, apparue il y a quelques années[1], n’est toujours pas close. Les partisans du port du voile en appellent au principe de liberté. Mais la liberté de conscience religieuse n’est pas en question dans un pays laïque où elle est soumise à l’autorité de l’état, qui la garantit. Son exercice ne peut pas être lié à un drapeau porté en étendard.
Où est d’ailleurs la liberté quand il s’agit d’afficher une différence culturelle contraire au principe d’égalité, et surtout une différence sexuelle marquée par la contrainte ? Le voile est contraignant pour le corps, il attente à la liberté individuelle, et à la santé publique.
Nombre de celles qui le portent sont des converties, soldats d’une autre cause que religieuse, d’une cause politique : porter le voile, c’est dire non à la laïcité, non à la démocratie, c’est un défi à la République.
Le voile est ainsi au cœur de la bataille pour la laïcité, mais il l’élargit à la question du droit des femmes. Ce n’est pas un épiphénomène, c’est le phénomène principal : quand les intégristes veulent être visibles, ils exhibent d’abord les femmes, parce que la propriété des femmes, le pouvoir sur elles est la revendication, l’affirmation principale des monothéismes, du phallocentrisme. La Sainte Alliance des monothéismes affirme sa mainmise sur elles, quitte à les donner à voir ou à les cacher comme objets, et par leur exclusion chaque fois qu’il s’agit de décision. Il est évident que la femme voilée n’a droit ni au plaisir ni à la maîtrise de sa fécondité. La charia, c’est la libre disposition par les hommes du corps des femmes, c’est le retour de l’esclavage généralisé. Il y a d’ailleurs une esthétisation de l’image de ces femmes, en lien avec le libertinage : les mêmes qui s’indignent devant la photographie d’une femme afghane cloîtrée derrière un grillage se sont attendris en France devant des jeunes filles voilées comme des vierges.
Si la laïcité passe sous le joug des docteurs et des religions, les religions redeviennent les maîtres de la Loi, et les laïcs et les femmes en sont les esclaves. Avec le voile, avec la burqa, nous tendons vers ce renversement. Or, la République est laïque : le peuple ne doit plus être esclave – ce qui ne veut pas dire qu’il doive imposer une dictature. La laïcité, c’est la sortie de la dialectique maître-esclave. Les femmes sont la laïcité même, le peuple non docte, non habilité à imposer la Loi, comme le dit France Quéré[2]. Elles doivent s’imposer dans la République.
La question des femmes a modernisé le concept de laïcité[3]. Il faut aujourd’hui que le concept de laïcité modernise la République et l’universalisme réel. Celui-ci ne peut pas être un unisexversalisme, où seuls les hommes représentent la Nation, mais il ne doit pas non plus régresser vers les communautarismes dont la discrimination sexuelle est un des éléments. Ni communauté, ni minorité, ni catégorie, les femmes sont au contraire une majorité quantitative, qui a vocation à devenir égale en droits, à accéder à la majorité citoyenne, partenaire, paritaire pour, hommes et femmes ensemble, faire avancer le génie de la République, de la Nation, de l’espèce tout entière. Il faut conceptualiser la laïcité.
[1] Affaire dite du voile islamique en 1989 (trois collégiennes refusent d’enlever leur voile en classe).
[2] France Quéré, « La femme laïcité », Colloque des Associations familiales protestantes, Fontevraud, octobre 1990.
[3]Par la loi du 15 mars 2004 encadrant le port de signes religieux dans les établissements scolaires publics. Loi à laquelle j’ai contribué avec d’autres femmes (cf. pétition du 8 décembre 2003 publiée par le journal Elle et appelant à « une loi appuyée par des décrets d’application, qui non seulement réaffirme le principe de laïcité en interdisant tous les signes visibles religieux à l’école et dans les services publics, mais donne aussi clairement aux responsables de ces services publics le moyen juridique de faire respecter le principe d’égalité des sexes »).

