SUR LA FAMILLE
Géni(t)alité. Féminologie IV, des femmes-Antoinette Fouque, 2023
Intervention au Parlement Européen, à Strasbourg, le 13 décembre 1994, lors de l’Année internationale de la famille, à propos d’une question orale sur la situation de la famille dans l’Union européenne.
Il y a environ un siècle, André Gide lançait son fameux « Familles, je vous hais ». Ainsi emboîtait-il le pas, non tant à la déconstruction marxiste d’Engels, qu’à deux poètes de génie, deux voyants, Baudelaire et Rimbaud, qui, à la fin d’un XIXe siècle dominé par l’or, le père, le phallus, équivalents généraux de tout pouvoir, avaient expérimenté et dénoncé le caractère dévastateur de l’enclos familial.
Freud, pour sa part, concourut à théoriser le lien étroit entre névrose, psychose, perversion et famille. Pathogène, la famille le fut pour Virginia Woolf, dont les cris de fillette violée pendant des années par des frères adultes, restent encore, en partie, étouffés par ses descendants. Les cas d’inceste aujourd’hui viennent de plus en plus nombreux devant les tribunaux. En France, il y a plus de deux millions de femmes battues, en permanence.
Dans les années 1970, les anti-psychiatres, Laing et Cooper, décrétèrent, un peu vite et abusivement, la mort de la famille. Aujourd’hui les tenants du nouvel ordre moral, ou plus modérément les conservateurs bien-pensants, réidéalisent, mythifient la famille, la qualifiant de « paradis », ou de « dernier refuge ». Le code de la famille fait d’elle une institution passant, en tout, devant l’individu et ses droits, une graine annonciatrice de l’intégrisme : intégrisme musulman là-bas, intégrisme catholique ici, en Europe. On a vu, à la Conférence du Caire sur les populations, un gigantesque travail de lobbying des associations proches du Vatican, à l’encontre de l’ONU. Les croisés de l’ordre moral brandissent la défense de la famille comme un étendard, trouvant un écho politique dans le combat pour leurs valeurs, où militants anti-IVG et catholiques charismatiques se déchaînent.
Conservateurs, cessez d’être hypocrites, pensez comme vous vivez, en contemporains.
La famille, donc, mais dans sa réalité, contemporaine, dans ses paradoxes et ses limites : « Familles, ne pas dépasser la dose prescrite ». La famille, oui, mais à dose homéopathique. Ce lieu paradoxal d’amour et de haine, doit être utilisé comme le pharmakon de Platon, le remède risquant de se changer comme un rien en poison.
Si nos sociétés redécouvrent les bénéfices des réseaux de parenté et la quête minutieuse des racines, les dispersions, les migrations, les bouleversements politiques, anthropologiques et biologiques imposent de ne pas perdre de vue les valeurs attachées à l’individu et aux droits de la personne, qui fondent nos démocraties.

