MAIS OÙ CONDUIT LE DÉSORDRE IMMORAL ?
Géni(t)alité. Féminologie IV, des femmes-Antoinette Fouque, 2023
Entretien avec Christine Clerc, publié dans Le Figaro du 5 novembre 2002. Antoinette Fouque vient d’adresser une lettre ouverte à Blandine Kriegel, chargée de mission à l’Élysée, après l’assassinat de Sohane, brûlée vive par son ex-compagnon et sa bande, lettre qui appelle à la reconnaissance du « crime sexiste ».
Christine Clerc – Militez-vous pour qu’une nouvelle loi qualifie les crimes sexistes ?
Antoinette Fouque – Je le fais depuis de nombreuses années, mais ici et maintenant, l’urgence est de secouer les inconscients, de réveiller les consciences. L’assassinat de Sohane, immolée par le feu, a été relégué à la rubrique des « faits divers » alors que tout comme le crime raciste de Dunkerque, un crime sexiste est un fait politique. Mais pour la jeune fille, hommes et femmes politiques de droite et de gauche et media n’ont rien dit – ni qualifié ni protesté – ou sont restés dans l’équivoque, comme, après coup, les amis et voisins de la victime. Au rassemblement de solidarité pour Sohane, on lisait sur les banderoles « Vivre ensemble ». Ça veut dire quoi ? Ensemble, hommes et femmes ? Maghrébins et autochtones ? Le comble, Robert Badinter qu’inquiètent les crimes racistes, homophobes, ou contre les personnalités politiques, parle, pour Sohane, de crime « imbécile ». Complicité inconsciente ou déqualification délibérée de la misogynie ? Il faut une prise de conscience. Le machisme fait le lit du racisme et du terrorisme. Mais il est aussi un effet pervers de l’anti-racisme comme j’en ai alerté depuis longtemps les responsables de SOS Racisme et leurs parrains. Je pense à NTM par exemple[1]. Sans parler de l’islamisme. Cette protestation virile qui va de l’extrémisme de droite aux petits caïds, des stades de foot aux HLM de banlieue exhibe, dans la violence, impuissances sociale et sexuelle et constitue une véritable atteinte aux Libertés Publiques et à la démocratie.
C. C. – Alors que la parité a été votée il y a deux ans, n’assistons-nous pas à une régression du statut des femmes ?
A. F. – Les traditions archaïques qui rabaissent les femmes se conjuguent aujourd’hui à la folie française du courant libertin néo-sadien – qui prône le désordre immoral contre un ordre moral dont il agite en permanence la menace – pour faire du corps des femmes une zone de non droit : viols collectifs d’une part, stéréotypes pornographiques et prostitution mondialisés de l’autre.
C. C. – Le sexisme serait donc une conséquence du libéralisme ?
A. F. – Non, mais un certain libéralisme, en industrialisant l’esclavage sexuel, en généralisant la pédophilie, le sado-masochisme, immole le corps des femmes comme le libéralisme économique sauvage ravage la planète. J’ai rencontré ces trois dernières décennies des femmes dans le monde entier qui refusent de se soumettre à la tradition, à la religion, au modèle traditionnel, à la charia. Mais elles ne veulent pas davantage d’un libéralisme économique qui appauvrit le tiers-monde et qui, lié au modèle prostitutionnel et pornographique, propose au monde une image pervertie de la vie sexuelle du plus grand nombre d’entre nous.
[1] « Nique Ta Mère », groupe de rap français.

