DE LA PROTESTATION VIRILE A L’HOMO ETHICUS
Géni(t)alité. Féminologie IV, des femmes-Antoinette Fouque, 2023
Texte issu de divers entretiens, amorcés en mai 2011 et poursuivis jusqu’en janvier 2013, avec le philosophe et historien Marcel Gauchet autour de l’identité masculine en crise.
Marcel Gauchet – On est confronté aujourd’hui à une crise du masculin. Il y a un décalage frappant entre les représentations en vigueur et la réalité d’un monde qui a changé complètement, où, à beaucoup d’égards, le féminin est passé en position centrale réelle.
Antoinette Fouque – On voit très clairement, concernant la question du changement des conditions masculine et féminine, que s’entrechoquent deux sensibilités : la sensibilité masculine a l’impression d’avoir tout perdu ces quarante dernières années et la sensibilité féminine de n’avoir pas gagné grand-chose… Mais se superposent aussi deux évaluations, l’évaluation sensible et l’évaluation objective, la seconde contredisant largement la première.
La crise est-elle une crise rationnelle ou émotionnelle ? Pourquoi les hommes, même vous, ressentent-ils si souvent un tel sentiment de déclassement irrévocable ?
Je pense qu’il faut en premier lieu analyser la qualité des mutations et considérer la condition réelle de la plupart des femmes dans le monde. Ce que vous percevez comme un déplacement radical et massif est infirmé par les statistiques françaises, européennes et occidentales données par l’INSEE ou l’ONU concernant les violences contre les femmes et les inégalités économiques et sociales.
Le prix Nobel d’économie Amartya Sen a souligné dans ses articles, à maintes reprises, l’inquiétante disparition des femmes dans le monde entier, un gynocide[1] qui met en danger la survie même de l’espèce et que l’on chiffre actuellement à 200 millions[2] : des fœticides et infanticides dans les pays asiatiques aux exactions commises au nom de religions ou de coutumes barbares ; des viols massifs en temps de guerre à la traite et à l’exploitation dans les « eros-centers » ; des assassinats de Ciudad Juarez[3] aux violences conjugales meurtrières que relate sans cesse la rubrique des « faits divers » de nos journaux ; sans oublier les défaillances de la santé génésique qui causent mort ou invalidité, faute de soins appropriés lors de la grossesse ou de l’accouchement… Toutes ces femmes, ces petites filles, souffrent et meurent du fait de leur sexe.
Les honneurs pour un militaire, l’anonymat et la fosse commune symbolique pour les femmes. Qui les tue ? Des individus, une culture, une société ? Il faudrait organiser un sit-in représentant l’ensemble des victimes de violences conjugales en France – une femme meurt sous les coups de son compagnon tous les deux jours et demi – pour que tous réalisent l’ampleur de ce drame…
Cette violence au niveau réel est relayée par un impouvoir frappant : dans les lieux de pouvoir, politique, médiatique, institutionnel, économique, public ou privé, le plafond de verre perdure.
Au niveau politique, les femmes ne représentent dans le monde que 10 % des parlementaires.
Elles ont acquis l’indépendance économique, en effet, mais les corollaires de leur professionnalisation ont été le travail précaire, le chômage et une inégalité salariale (à travail égal, leur salaire est inférieur par rapport à celui des hommes de 25 % en France). La pauvreté se féminise. Et en ce temps de crise sociale et économique, il nous faut plus que jamais être vigilant : les femmes étant à la tête de 85 % des familles monoparentales, elles sont les premières touchées, et nous fabriquons des générations d’enfants misérables.
Elles produisent les deux tiers des richesses mondiales, et pourtant n’en détiennent que 2%, ne perçoivent que 10% des revenus disponibles, et représentent 75 % des plus pauvres.
« La femme n’existe pas », pour reprendre Lacan. Ce mutisme, cet effacement, c’est la violence symbolique que les cultures, la métaphysique, exercent contre les femmes.
Il est donc vital de replacer cette question de la crise de l’identité masculine dans le cadre d’un rapport de domination politique, mythologique, symbolique et linguistique, qui induit, à mon sens, un malaise dans la culture plutôt qu’une crise du masculin.
M. G. – En tout cas l’équilibre traditionnel hiérarchique, qui reposait sur le refoulement du féminin, n’est plus là.
A. F.– Vous touchez un point crucial en parlant de refoulement du féminin. Dans son grand récit paléoanthropologique, Vue d’ensemble des névroses de transfert[4], Sigmund Freud situe la grande défaite du sexe féminin à la période glaciaire où, pour des raisons de survie de l’espèce, les hommes s’emparent de la maîtrise de la fécondité, privant les femmes de l’éminente fonction qu’elles assument, renvoyant la femelle d’un côté – la chair, le réel – et la pensée de l’autre – les mots, la symbolisation – ; la femme est coupée en deux, devenant femelle et hystérique, et disparaît dans un gouffre.
Cette défaite a été relayée par les écritures sacrées. J’ai dénoncé très tôt la Sainte Alliance des monothéismes : tous trois issus de la forclusion du corps de la gestatrice, ils ont lutté contre les avancées des femmes dans le monde. L’histoire du Livre est celle de l’oubli des femmes, de leur exploitation et de la mise en substitution du phallus à l’utérus. La violence actuelle prolonge cette violence symbolique initiale, qui est l’envie de l’utérus[5] du fils.
Il a fallu fantasmer les monothéismes pour pouvoir supprimer le lieu de la plus grande humiliation, le fait de ne pas pouvoir se passer du corps des femmes. Le même fantasme a créé la métaphysique et la technologie, les deux s’alliant pour permettre aux hommes de se passer de l’utérus. La pulsion épistémophilique pour libérer l’homme du travail, du tripalium, recouvre une course à la maîtrise du réel sous toutes ses formes. La violence symbolique revient à traiter l’autre comme un outil humain[6], en attendant le robot[7] ou l’intelligence artificielle, voire l’utérus artificiel.
Aujourd’hui, nous sommes dans une société qui promeut un modèle égalitaire et refuse de tenir compte de la dissymétrie, de cette charge que les femmes assument et qui est une œuvre à plein temps pendant neuf mois (et au-delà). Elles sont pourtant trois fois travailleuses[8] : par le travail professionnel, le travail domestique, et le travail de gestation.
Or la production de vivant n’apparaît nulle part dans les évaluations de richesses et continue à être une servitude pour la majorité d’entre elles, accompagnée d’une insuffisance de développement et d’une sous démocratisation.
La violence symbolique, c’est de faire croire aux femmes que le travail génésique est un esclavage, alors que c’est la condition d’esclave qui fait du travail génésique un malheur.
L’égalité républicaine se fait passer pour un progrès, mais le principe d’égalité dérape pratiquement toujours dans l’identité, le un, contre la différence, le deux. La démocratie ne pense rien pour le moment, elle aménage ; et l’égalité actuelle, dans sa forme la plus sophistiquée, la plus rhétorique, c’est le genre, théorie dont le but est de supprimer absolument le sexe.
Dans toutes les fausses prises de position, les théories aberrantes, les impasses idéologiques, et même les comportements politiques, se lit le désarroi de la masculinité, du masculin, du mâle, qui ne veut pas céder sur sa toute-puissance. Si le christianisme est la religion de la sortie des religions, comme vous le dites[9], alors le mouvement des femmes est le mouvement de la sortie de la métaphysique et l’annonce de la possibilité de penser.
M. G. – C’est quand même cette insurrection du féminin qui constitue le grand phénomène historique de notre temps.
A. F.– Le malaise de l’identité masculine est solidaire de l’apparition des femmes dans l’Histoire, qui vient substituer au grand Autre, Dieu, l’autre, une femme féconde. C’est une affirmation dont on n’a pas encore calculé les effets et que continuent de marteler, quarante-cinq ans après, les Amazones des cinq continents, descendant dans les rues ou devant les tribunaux.
Lors des luttes pour la dépénalisation de l’IVG, le MLF – né en 1968 dans la foulée des évènements de Mai – a montré que la fécondité échappait complètement à Dieu le Père. La clef de voûte du mouvement était justement la réappropriation du corps : nous disions alors « Notre corps nous-mêmes », « Notre corps nous appartient » ou « L’usine est aux ouvriers, l’utérus est aux femmes, la production de vivant nous appartient[10] ». Reprenant Engels[11], j’ai affirmé « des femmes » contre la famille, la propriété privée et l’État. Nous menions une entreprise de décolonisation face à la mainmise mâle sur l’utérus ou, comme je l’ai longtemps pensé, une lutte d’indépendance, non guerrière. Ce n’est donc pas tant d’une guerre des sexes dont il s’agit, mais d’une guerre de décolonisation…
La domination masculine sur le corps des femmes, modèle de tous les esclavages, ne veut pas cesser. L’homme, dans l’espèce, ne veut pas changer de logiciel. Il ne veut pas renoncer à l’esclavage symbolique de la prostitution et de la procréation, c’est-à-dire à être le maître, l’auteur, celui qui écrit l’histoire, le premier sexe, le seul, l’unique, l’incréé…
Je suis frappée par la tension extrême que déclenche ce phénomène, le début d’une parité ou d’une égalité. Je pense que la crise de l’identité masculine est très surdéterminée, par toutes sortes de mutations. Il me paraît normal que, quarante-cinq ans après la nouvelle vague de féminisme que suscita le MLF en 1968, on enregistre des effets à moyen terme qui voient plus loin que la transformation de la vie des hommes et des femmes.
Mais ne stigmatisons pas cette émergence comme on a pu hâtivement lier immigration et identité nationale ! Et ne fantasmons pas plus un désir de revanche des féministes.
Nous, femmes du MLF, avons évité tous les excès, tous les dogmatismes, tous les sectarismes ; nous avons toujours été des femmes démocrates et réfléchies. Nous savions que pour que réussisse la plus longue des révolutions, la révolution anthropologique, ou le passage de l’homo sapiens à l’homme conscient, il fallait tenir compte un certain temps de la fragilité masculine prise dans le machisme.
L’émergence des femmes dans ce que vous appelez la condition historique[12] – je la nomme la quatrième blessure – ébranle le mécanisme de défense qu’est le Moi masculin, le fragilisant ou du côté de la crispation de la paranoïa ou du côté de l’inconscient. Face à ce malaise civilisationnel, deux réactions peuvent se conjuguer : soit une protestation virile (renforcement du Moi masculin, guerrier, religieux, comme mécanisme de défense) soit une prise de conscience (qui passe par la levée du déni, l’analyse de l’inconscient, voir que l’autre est en soi, autrement dit la révolution psychanalytique). D’un côté résistance, agressivité, régression ; de l’autre, évolution, maturation, génitalisation.
La protestation virile s’est manifestée comme fausse prise de conscience et refus de mise en question profonde des hommes, qui sont allés se renforcer dans leur être mâle, réintégrant très vite leurs valeurs et déclenchant une offensive tous azimuts : lutte armée, monothéismes, course à l’argent et au pouvoir, tout ce qui pouvait en faire les dominants qu’ils n’avaient d’ailleurs jamais cessé d’être – des dominants modernes, intégrant la liberté nouvelle des femmes et s’en servant à leur avantage.
Mieux qu’une crise d’identité, il semble bien s’agir d’une privation, frustration, castration, insurmontables pour les hommes du monde entier, qu’ils rejettent en protestant, réprimant, violant, tuant. Ils ne supportent pas la perte de la jouissance des femmes, voyez ces incessants drames de la séparation, ces assassinats de compagnes sorties de la dépendance au couple pour reconstruire ailleurs leur vie, autrement.
M. G. – Quels sont les signes de cette guerre des sexes que vous voyez resurgir ?
A. F.– Dans les journaux, on voit sans cesse les signes de l’impensé sur quoi s’appuient les forces de réaction du premier sexe : le retour de la guerre, l’émergence d’une extrême droite se dissimulant sous l’apparence d’une droite extrême, la structure paranoïaque qui dit l’impossibilité des monothéismes d’intégrer ou de chasser définitivement la fécondité.
En fait, les hommes ne savent pas où placer la guerre sexuelle ; elle n’est pas politique, pour eux, alors qu’il s’agit d’une oppression permanente que dénonçait Marylin French dans son livre The War Against Women[13].
L’évolution est peut-être unique dans l’Histoire ; elle est décisive, mais reste extrêmement fragile et soumise à toutes les restaurations possibles. Les choses avancent, dans les droits, dans les mœurs, avec immédiatement des mouvements de contre-révolution : le retour en force des monothéismes, souvent portés par d’anciens gauchistes ou par de nouveaux philosophes, et la réaffirmation autour de l’Un qui continue à fonder l’ordre symbolique, philosophique et psychanalytique – il n’y a qu’une libido et elle est phallique (de Freud à Lacan) – tandis que le patriarcat se restructure cette fois du côté des frères.
Il y a eu en effet, dès les années 70, un phénomène de « backlash » (ainsi que l’appelait Susan Faludi[14]) qui tendait à réinscrire la fable de la Genèse et la domination masculine, menée par les intellectuels, très rapides à réagir au mouvement des femmes. Lacan, par exemple, s’y est intéressé de manière ambiguë ; il a fini par restaurer le patriarcat via « le Nom du Père » et prôné à la fin de sa vie « il n’y a que de l’Un » (« un-dividualisme »).
Voilà pourquoi la mutation est bien difficile à accomplir.
Cependant, j’espère ne pas me tromper en affirmant que les hommes n’ont pas le choix : même s’ils gagnent quelques batailles dans cette guerre à sens unique qu’ils mènent aux femmes – et dont elles sont otages, à laquelle elles ne participent que par l’affirmation de leurs droits, par une non-violence certaine – cette guerre est perdue, dût-elle durer plusieurs siècles.
La crise de l’identité masculine pourrait bien être le défi lancé aux hommes de renoncer à l’abaissement de l’autre sexe en vue de la réalisation de leur propre génie technologique, métaphysique et frivole. Il y a deux sexes, deux libidos et deux génies dans l’espèce humaine, c’est-à-dire deux modes de se penser en tant qu’espèce pensante et de s’écrire. Vivre en démocratie, c’est écouter ce qu’on ne veut pas entendre : la guerre des sexes n’est qu’un stade infantile de l’humanité.
M. G. – Est-ce que le machisme, aujourd’hui, existe réellement dans la culture de nos sociétés autrement que sous la forme d’un vestige souvent personnel qui n’a plus aucune signification collective ? Que reste-il de la masculinité ? Un certain exhibitionniste et, accessoirement, pour beaucoup d’hommes, le refuge de l’argent, qui est finalement la valeur virile par excellence aujourd’hui.
A. F.– Le machisme ne se défend pas des femmes : il continue de mener la guerre, une guerre d’attaque, pour imposer sa vision du monde comme l’Occident impose sa domination. Le masculin en crise, c’est à la fois la crise du capitalisme et la crise de l’Occident.
Ce sont finalement le racisme et le classisme qui font ressurgir le machisme (cf. l’ouvrage d’Angela Davis[15]) – et « le machisme fait le lit du fascisme »[16]. Le fascisme est une pathologie sociale ; le machisme est une pathologie anthropologique ou symbolique.
Face aux revendications des femmes, il y a une sorte de panique des hommes qui se traduit par des comportements immuables et par une résistance tout à fait active au changement, par l’errance, le nomadisme. Heureuse la femme riveraine et en mouvement auprès de l’homme sans rivage et dans une motricité absolue, sautant d’un avion à l’autre par une sorte de fuite autour de la terre. C’est l’histoire de Marius, c’est l’histoire des hommes qui partaient chasser et des femmes qui ont inventé la civilisation en gardant le foyer.
Face à la motricité, la femme fait mouvement, et c’est ce qui déstabilise le comportement masculin – et pas l’identité. Autrement dit, il n’y a pas crise de l’identité masculine mais crise de l’environnement de l’identité masculine qui, à mon sens, n’a pas bougé et ne bougera pas de sitôt. Ils tiennent à la stabilité et dès que ça bouge, ils sont instables. Tout change, mais rien ne change…
Leur but est d’arrêter le mouvement qui risquerait d’avoir lieu. Ils autorisent un pseudo mouvement, le féminisme du XIXe siècle à peine amélioré – tous ces nouveaux machistes se disent féministes. La conscience de sexe n’est pas encore venue aux hommes, alors que la conscience de classe était venue même à certains riches qui acceptaient, sinon la lutte des classes, du moins le concept de classe. L’internationale des femmes n’a pas atteint le point d’efficacité qui déclencherait une prise de conscience… Les postures restent en place, de droite comme de gauche.
Cette guerre est un état de non-conscience : nous sommes passés de la libération sexuelle à la libéralisation, dans une société de libre-échange qui assimile la femme à une marchandise. Et certains n’ont pas discerné le changement d’époque qui s’annonce parce que l’économie financière dans laquelle ils évoluent n’est pas sans rapport avec l’économie libidinale avec laquelle ils fonctionnent. Le maître est devenu le capitaliste dans un monde qui étouffe la parole des femmes.
Or le phallocentrisme est en perte de valeur, et ils ne voient toujours pas que cette économie est en faillite ; elle est arrivée à son terme, elle implose, comme ces milliards qui disparaissent dans la spéculation. C’est un narcissisme spéculatif, une économie du Moi qui ne peut pas continuer à dominer l’humanité.
Plutôt que de crise dans l’identité masculine, je parlerais de malaise de l’identité névrotique qui structure ce Moi de l’individu mâle dans les civilisations occidentales européennes… Une genèse de l’Occident tardif[17], la chute de l’impérialisme masculin, une crise de la décolonisation, qui doit faire passer d’un état de domination et de guerre à un état d’indépendance réciproque et de paix.
Cette crise de l’identité doit devenir une crise de croissance, car rien n’est plus sain qu’une crise de croissance. Ce sera peut-être l’occasion d’abolir des privilèges scandaleux, des abus en tout genre – comme le mythe de la supériorité des garçons. Dans ce cas-là, ce sera une crise salutaire. Ce doit être l’occasion d’une déconstruction en vue d’une reconstruction – plus saine évidemment. On peut imaginer que va se révéler enfin l’authentique identité masculine, sans tromperie, sans maquillage, sans le soutien tout-terrain de l’amour non ambivalent de la mère, sans tous les caches et toutes les flatteries.
M. G. – Si on regarde historiquement ce qu’a été le masculin et la construction culturelle, au-delà de tous les reproches tout à fait fondés qu’on a pu faire, il y avait un certain nombre de vertus qu’on pouvait attacher à cette idée du masculin, par exemple la virilité qui est une forme de devoir envers soi-même… que devient-elle dans cette nouvelle culture ?
A. F.– Vous louez la vertu de virilité, que je considère comme l’équivalent du matriciel, et que je n’ai pas ignorée – j’ai toujours dit que ma mère n’était pas féminine et que mon père n’était pas masculin mais viril. On parle de la compétence d’un corps et des qualités spécifiques d’un sexe dans les deux cas. Il y a à travailler autant sur l’un que sur l’autre.
La virilité peut se construire de mille façons, que ce soit à la Rudolf Valentino, à la Clark Gable ou à la Steve Mac Queen, mais il reste toujours la domination des femmes par le vir. La suppression de la moitié de l’humanité fait que la vertu fonctionne comme un vice.
Comment, par exemple, rendre l’homme de pouvoir vertueux, lui qui se dépense dans l’ubris de la libido déchaînée, l’errance de la chair – la gouvernance du monde et l’échauffement libidinal s’accorderaient mieux que des libidos plus tristes, nous fait-on croire. L’intelligence n’empêche pas la névrose ou la psychose : le génie cérébral n’entraîne pas la maturité du cœur conscient. Le réel n’est pas intégré au système imaginaire et symbolique, d’où les agissements borderline qui interviennent au plus haut de la scène politique.
Comment sauver la vertu ?
L’homme de courage, de parole, de bien, dont la vie est sublimée par un idéal qui le dépasse, forgé par ses vertus, aurait cette personnalité démocratique que j’appelle de mes vœux : une gouvernance qui fait preuve d’humanité, de maîtrise de ses passions. On passe de Racine à Corneille[18], du héros tragique au héros glorieux, à la clémence d’Auguste. Il y a une part de sacrifice, mais qui n’est pas sans débat du cœur et du corps à l’intérieur de soi, où l’amour et l’honneur priment sur les pulsions. L’honneur en vue d’un bien public plutôt que d’un bonheur personnel est une élévation. Une alliance de la force, de la sagesse et de la droiture.
L’homme, non pas tel qu’il devrait être mais tel qu’il va devenir : l’homme éthique, en quelque sorte, sorti de l’ego, du mythe et de la religion, qui conçoit en conscience. L’homme du génie, l’homo genius, l’homme génésique. Peut-on parler d’homo gestance ? Si selon la définition d’un dictionnaire le génie est « la disposition, l’aptitude naturelle à créer des choses d’une qualité exceptionnelle », le génie génésique est l’ensemble des connaissances nécessaires à la mise en œuvre de la génération, de la sexualité et de la naissance.
Il faut passer du jeu au travail de soi sur soi : pas seulement « connais-toi toi-même », mais surtout « connais l’autre », l’autre soi comme l’autre de l’autre.
Ce devrait être le cœur du destin de l’humanité, le devenir même de l’espèce humaine. Une transcendance de l’intime, un idéal qui ne passe plus par la structure tragique, ni par la structure religieuse ou métaphysique – l’enfer de l’individu, sans fidélité, sans obligation d’autre. C’est une mutation de la libido phallique qui devra s’accomplir : qu’elle cesse de se croire la seule et qu’elle se modifie en fonction de la liberté d’autrui. C’est une question d’interdépendance. Il ne s’agit pas d’attaquer les mâles vertus ou d’y substituer les vertus femelles, mais de trouver les combinaisons possibles, telles celles à l’œuvre dans la conception.
En dépit des réfractaires, la psychologie des profondeurs est passée et a vraiment informé les consciences du XXe siècle et maintenant du XXIe. Ce que vous appelez ailleurs l’ascétisme (ou d’autres la sublimation, je dirais le stoïcisme) consiste à convertir la force pulsionnelle en transgression créatrice : il faut arracher l’homme au stade anal et au stade phallique et l’intégrer à un nouvel âge des Lumières, où se conjuguent les deux géni(t)alités.
M. G. – La question qui nous est posée, si on veut aller vers la révolution dont vous parlez, c’est la prise en charge de ces valeurs, de ces idéaux ou de ces règles masculines, par les femmes. Un des aspects médiatisé est l’apparition de bandes de filles ultra violentes.
A. F.– Cette masculinité est prise en charge par l’idéologie féministe recherchant l’assimilation au sexe dominant par mimétisme, d’où ce phénomène de bandes exhibé comme illustration d’une violence féminine symétrique à la violence masculine, mais ce n’est qu’un changement de surface qui reconduit la structure dominante.
Le choix féministe de l’émancipation plutôt que la libération, qui engouffre les femmes dans la terre des hommes, a entraîné une acculturation par l’androcentrisme. On a longtemps incité les filles à adopter les modèles masculins parce qu’ils étaient porteurs de pouvoir et dominants. Aujourd’hui encore, le féminisme préfère la permanence du maître à l’élaboration d’un discours femme, à un ordre symbolique véritablement sexué. L’idéologie féministe n’aide pas les hommes à résoudre la crise de l’identité masculine, puisqu’il leur est demandé sans cesse d’être de vrais hommes, des hommes à l’ancienne : le Père, le Maître.
En tant qu’étape sociale, le féminisme est indispensable : nous sommes tous pour l’accès des femmes à l’indépendance. Ceci posé, je ne suis pas « que » féministe et je montre les impasses de cette idéologie.
À la fois victime et complice, il reconduit les deux figures éternelles patriarcales du plus beau métier et du plus vieux métier du monde, la « maman » et la « putain » : la mère qui donne tout à l’amant fils (les « cougars ») et la filse, Athéna, soumise à la loi du père, qui met les Érinyes sous terre, donnant raison au frère matricide. En ce sens, il a été la vraie résistance au Mouvement de libération des femmes : les hommes ont pu, très vite, se dire féministes puisque sous l’égide du père, il n’y a de position pour les femmes que d’être mère du fils ou d’être filse du père, ce qui leur convient très bien. On est passé du patriarcat au fratriarcat ou au filiarcat.
Tant que règne le discours de la féministe[19], qui renforce les psychoses ou la forclusion du corps de la mère, il n’y a pas de discours pour les femmes, puisqu’il a à faire avec féminin, féministe, plutôt qu’avec femelle, femme – féministe, çà n’est pas femme.
M. G. – L’autre versant de cette émancipation est l’apparition d’un nouveau problème qui concerne essentiellement les toutes jeunes générations, qui s’exprime par exemple par l’écroulement scolaire des garçons. Un spécialiste des questions d’éducation, Jean-Louis Auduc, explique qu’il faut les sauver[20].
A. F.– De quoi s’agit-il ? De sauver les garçons ou de sauver la domination masculine ? Ayons du courage ! On ne peut pas sauver les garçons qui se croient supérieurs aux filles par magie, par patriarcat : les uns là-bas par le mot Coran, et les autres ici par le mot idéologie machiste soutenue par une misogynie d’État, endémique. Si le garçon occidental ne veut pas sortir de sa frustration, de sa régression, de son agressivité, où finira-t-on ?
Sauver les garçons, ce n’est surtout pas les protéger d’une nouvelle manière, c’est d’abord prendre conscience du réel : sortir du principe de plaisir qui s’est construit autour de leur domination et accepter le principe de réalité qui est que cette domination ne repose que sur des privilèges accordés. Il faut en finir avec le fantasme de supériorité des hommes pour l’ensemble de l’humanité, et eux doivent renoncer à ce leurre.
On peut aider les garçons à prendre conscience qu’il y a une véritable conversion à faire, une conversion psychique, civilisationnelle, laïque : c’est un nouveau monde.
M. G. – Vous parliez de féminin. Il semblerait que les pères n’ont pour idéal que de devenir des mères de substitution.
A. F.– La résolution de la crise de l’identité phallocentrée ne réside certainement pas dans le fait qu’un sexe adopte physiquement ou imaginairement les comportements de l’autre sous la forme du genre.
Si on adopte un congé de paternité pour les hommes, il ne vise pas à ce que le père remplace la mère en adoptant ses gestes, mais qu’il réfléchisse aux valeurs masculines et à ce qu’il apporte à l’enfant. Chaque sexe doit élaborer sa propre conscience de sexe et fabriquer un genre distinct : celui du père doit apporter à la fille comme au fils ce dont ils ont besoin venant d’un homme. Désolidariser le genre du sexe rend psychotique. Les sociologies et les philosophies du genre proposent de s’identifier aux valeurs masculines de transsexualisme réel ou mental, induisant une stérilisation symbolique comme réelle ; cela donne ce féminisme de complaisance et de folie, à côté de quoi Clèves[21] montre la déstructuration de la sexualité d’une jeune fille.
L’erreur est de penser que les femmes progressent en adoptant les standards masculins et que les hommes régressent en adoptant les standards féminins. Une femme qui s’approprie la masculinité et est enceinte devient schizophrène : elle pense phallique, ne pense pas matriciel. Chez un homme, celui qui introjecte le matriciel se prive de la pensée de la virilité et vit sur un génie d’emprunt, ce qui le rend fou, malade, voyez les poètes…
M. G. – La résistance est aussi la volonté de sauver quelque chose menacé par un certain féminin : ce que je perçois comme la débandade du masculin est lié à cette invasion du maternel…
A. F.– Il ne faut pas confondre le maternel et le matriciel.
Le maternel est une programmation du patriarcat, une sacralisation qui engendre le fantasme de la mère toute-puissante. On ne peut le juger que comme une culture de l’esclavage.
Le matriciel est un modèle régulateur de production de vivant : l’utérus applique toutes les contraintes nécessaires à ce que l’enfant naisse normalement constitué et programmé pour parler et penser. Le matriciel est un savoir-faire qui doit devenir un savoir, une économie – une gynéconomie à proprement parler.
La crise de l’identité masculine est une résistance à la castration, c’est la volonté de l’homme de rester le fils, c’est-à-dire de continuer à bénéficier de l’amour « non ambivalent de la mère » selon Freud.
Si, à en croire Claude Lévi-Strauss, le fondement de toute société, la clef de voûte ou l’atome de parenté, est l’échange des femmes[22], il faut comprendre que la « maman » et la « putain » constituent à la fois des identités et des esclavages pour les femmes. Face à elles, il y a deux identités possibles pour l’homme : le fils et l’acheteur. Quand les femmes se libèrent de ces « métiers » créés par et pour le fils, ce dernier perd ses étayages ! Il lui faut renoncer à ces deux fonctions pour devenir homme, s’en libérer aussi en quelque sorte, parce qu’elles paraissent être des privilèges alors qu’en réalité elles maintiennent le fantasme de la castration. Les hommes sont bloqués dans leur développement civilisationnel autant que les femmes par le système qu’ils ont mis en place.
Les hommes sont-ils (re)devenus des petits garçons ou est-ce les femmes qui ont franchi une étape de maturation en reconquérant le droit à la jouissance utérine ? Étape que les hommes n’ont peut-être pas dépassée parce que l’arrivée de l’ère post-industrielle, de la spéculation financière (la dernière forme, extrêmement perverse, de la transformation du capitalisme) a fait d’eux des enfants tout-puissants – voyez ces traders qui jouent dans leurs bacs à sable à perdre 5 milliards ! – L’immaturité sexuelle de l’enfant roi ou sa majesté Ego se conjugue avec l’égoïsme capitaliste et le jeu pervers, choisissant la consommation plutôt que l’éthique, le caprice plutôt que le désir.
Il est vrai par ailleurs que les femmes qui n’ont pas le courage de se libérer s’engouffrent dans la « maternité » : il y a un trop de mère, mais pas pour les enfants, pour les hommes. Au lieu que les femmes avancent avec eux, elles s’emparent d’un pouvoir qui les fait régresser ou elles les encouragent à régresser dans une relation fusionnelle.
C’est aux femmes à ne pas faire l’offre de maternage, qui renforce la fragilité masculine. J’ai toujours considéré que si nous luttions pour les droits des femmes, nous avions autant de devoirs.
M. G. – Peut-être, pour éclairer complètement la question, faudrait-il que vous développiez ce que vous mettez derrière cette expression de « révolution anthropologique ».
A. F.– En réalité, je ne suis pas en total désaccord avec votre constat premier, mais je pense que le déplacement que vous discernez n’est pas effectif tant que perdure la racine : le refoulement de la libido matricielle et son corollaire, l’envie de l’utérus. La condition masculine de l’Histoire n’est que légèrement ébranlée et même, elle se renforce de tout son savoir, de toutes ses écritures, pour barrer la route à la parole des femmes. C’est un crime de tenir les femmes dans l’ignorance du savoir qu’elles détiennent.
Il faut établir un diagnostic précis de la maladie de la société occidentale, réaliser une psychanalyse de l’homme contemporain pour comprendre que son pouvoir se fonde sur la puissance des femmes détournée à son profit, et énoncer les nouvelles Tables de la Loi pour l’humanité afin ne plus entendre, chaque fois qu’on affirme que les femmes sont victimes, qu’elles sont coupables. Il faut dire ce qui constitue un crime et on verra alors qui commet les crimes et qui les subit.
Il est grand temps de sortir de l’Œdipe et du matricide dont il est porteur, ce que j’ai doublement réalisé : une première fois en 1964, en devenant mère, par l’expérience de la grossesse, et mère d’une fille, donc devenant femme plus que mère. Ensuite, en 1968, en créant le MLF, j’entendais lever l’interdit sur la génitalité et affirmer une identité femme qui ne soit pas hystérique ; dès lors, j’en suis à nouveau sortie, politiquement et philosophiquement.
Le grand récit des femmes serait la fin du mythe et la fin des religions, le bond hors de l’infernale révolution incestueuse, par le dévoilement de ce terrifiant « continent noir » qu’est pour les hommes l’œuvre de gestation tenue dans l’ombre par les fables, l’origine cachée du monde, et l’accès à la maturité pour les deux sexes.
M. G. – On pourrait traduire l’évolution que vous dessinez comme une sorte de triomphe des valeurs féminines liées à la paix globale, des valeurs d’attention à l’autre.
A. F.– Ce que les femmes ont en commun, c’est la capacité gestatrice, donc la possibilité de réguler la démographie, surtout quand elle se libère des politiques natalistes ou anti natalistes qui la dominent, ce que les démographes et autres économistes commencent à intégrer dans leurs commentaires[23]. À ce moment-là, il est sûr que l’humanité ne peut amorcer une évolution et une refonte possible qu’en pensant l’alliance des femmes et des hommes, mais avec la dissymétrie qu’implique la production de vivant, et surtout l’éthique.
Il s’agit de trouver un vivre ensemble pour les hommes et les femmes.
Faut-il en passer, encore, par le schéma du couple ? Nous risquerions de retomber dans la vieille complémentarité où l’on sait très bien que les structures ne bougent pas, où le dominant le reste, et où on aménage, sous un voile d’ignorance et derrière la galanterie, la subordination absolue des femmes. Il faut tirer le couple de la structure anale, du tourniquet des genres, échangiste et phallique, et passer du logiciel dichotomique – le duel – au modèle génital – le duo. Le couple sexué est la solution au duel, puisqu’il suppose immédiatement le trois : l’Un ne va pas sans l’Autre, l’Autre ne va pas sans l’Un, la production de vivant est tripartite. Il est d’interdépendance et pas du tout de miroir ou d’exclusion – ou d’inclusion.
Il y a deux sexes et ils se conjuguent. Il me semble qu’il y a là un changement de paradigme. Mieux qu’un altruisme, il y a une présence constante de l’autre avec le moi : si cette économie de l’altérité existe pour une femme, alors elle existe nécessairement pour un homme, mais pas pour un fils tout-puissant, figure de Dieu le Père ; pour un homme, partenaire, ce sera la Parité, fin infinie d’équilibre et de partage entre les humains, la Parité qualitative[24] et féconde.
Voilà ce que j’entends par évolution anthropologique plutôt que révolution : passer à un stade génital, qui est le génie de l’espèce, penser la fécondité et son propre devenir. Et il ne s’agit pas d’une planification, c’est une sorte de sagesse de l’espèce, de philosophie du vivant.
Cette mutation ne sera possible que par l’apprentissage d’une gynéconomie : une science, un savoir sur les femmes – pas seulement par les femmes elles-mêmes mais par les hommes – qui nous éclaire et nous ouvre des perspectives sur le devenir de l’humanité. Elle s’accompagne de l’élaboration d’un discours propre, que j’appelle féminologie, qui serait un discours de femme : la féminologie libère la pensée génésique, la pensée de mère en fille, la pensée procréatrice.
Pour cela, il faut d’abord que l’identité masculine se déconstruise, traverse sa crise, tolère et supporte ce que les femmes vont apporter dans l’histoire de changement anthropologique. Il faut parler du monde des femmes qui évidemment crée une crise grave de l’identité masculine, mais pas seulement, qui, en introduisant une vraie dissymétrie, propose un vrai changement de lecture de l’humanité, des hommes et des femmes, et de ce qu’il en est du couple.
Il faut sortir de la gestion. L’homme viril ou machiste doit apprendre à penser autrement, comprendre la part de création ou de production pensante, ce que les poètes ont pressenti, Rimbaud, Rilke… ou vous qui êtes un travailleur intellectuel. Prendre le temps de penser, c’est-à-dire d’être un homme fécond, de produire du sens – procréer et produire du sens, c’est la même chose. Créer du sens, c’est mettre au monde du vivant. La gestation est le contraire de la précipitation, de la spéculation, de la consommation.
L’utopie ne peut être que celle-là : intégrer toutes les pulsions ou convulsions guerrières, envieuses et destructrices de la pulsion de mort, à la pulsion de vie et créatrice, on pourrait dire à la pulsion éthique.
De quoi demain sera-t-il fait ? Les filles ne sont pas une menace pour les garçons, mais les luttes de femmes sont loin d’être terminées : la paix n’est pas encore acquise. Nous n’avons pas du tout atteint le point d’équilibre et de justice dans la condition des hommes et des femmes, qui se situe bien au-delà de l’égalité. Il faut que les hommes renoncent à l’exploitation et à la destruction des femmes. Ce n’est pas une question d’égalité : c’est une question d’identité. Imaginez ce que serait le génie des femmes si elles pouvaient l’exercer ! Et le génie humain s’il cessait d’être hémiplégique !
M. G. – Votre vision de l’évolution humaine souligne l’enjeu à très long terme : ce n’est pas seulement un phénomène social, politique, mais quelque chose qui modifie les termes de la condition humaine dans ses bases, y compris génétiques, biologiques – une nouvelle espèce.
A. F.– Nous arrivons, me semble-t-il, à un moment comparable à celui de la conquête du feu ; il s’agit, ensemble, de conquérir quelque chose d’aussi dangereux, très souvent construit sur cette métaphore : une sexualité adulte. Renoncer à une jouissance individuelle, organique presque, pour un progrès qui va bénéficier à la collectivité, maîtriser les effets dévastateurs du sexe pour bénéficier des effets vitaux. Ce n’est pas un ascétisme, et pas non plus un refoulement. C’est l’homme adulte, celui de la maturité. Après homo sapiens, serait-ce homo ethicus? Penser le vivant humain, aller vers l’éthique : c’est ce que j’appelle la géni(t)alité.
Le cœur intelligent ne sert à rien : il s’agit que se transforment, par la rencontre de l’un avec l’autre, la conscience et l’inconscient. C’est le cœur conscient plus que le cœur intelligent.
Je parle d’un modèle matriciel, d’une économie du vivant – qui n’est ni l’Œdipe ni l’anti-Œdipe -, qui produit le vivant et le génie humains. La gestation, plus qu’une gestion, est une éthique : un désir de l’autre et un désir de ce qui vient, un désir et une espérance. C’est pour cela que la pensée génésique est une pensée altruiste ; le travail matriciel est un travail ego altruiste.
La décolonisation de l’utérus, et sa mise à disposition des femmes, grâce à la contraception et à l’avortement, ont permis, non seulement de libérer les femmes dans la mère (ce que je cherchais dès 68 avec le MLF), mais encore de réconcilier femelle (utérus) et hystérique, c’est-à-dire de faire naître une femme. Les déclinaisons des avancées du vivant quant à la gestation rendent à la femelle porteuse d’utérus sa dimension de femme et permettent d’articuler le réel et le symbolique, donc de renouveler complètement l’imaginaire surgi de ces deux pôles.
Il s’agit d’accéder à « femme » ; non pas d’interdire le maternel, mais au contraire de saisir ce qui, de la femme, fait qu’elle est exploitée en tant que mère. Libérer la femme dans la mère, c’était s’apercevoir aussi que toute mère est une femme et qu’elle n’est justement pas la mère puisqu’elle est désirable, donc femme. La mère est une fonction ; la femme est un sujet de désir et un sujet désirant. Ce n’est pas un retour sur le corps maternel, c’est la découverte qu’un corps de femme était là.
On assiste aujourd’hui à la naissance de la femme de désir, c’est-à-dire de la femme féconde qui affirme sa pulsion de vie : d’où la dissolution de l’hystérie, la sortie de la forclusion sans tomber dans la paranoïa qui est la peur d’être persécutée si on exprime ce désir d’enfant.
M. G. – Il est vrai que la maîtrise de la fécondité a été un élément clef de la libération des femmes. Mais en même temps, tout acte sexuel était potentiellement créateur, soit comme un danger soit comme un souhait ; maintenant, la fécondité doit être assumée psychiquement. Ce qui demande une sorte de performance psychique, pas seulement intellectuelle, à l’espèce humaine tout entière. C’est une sorte d’effort gigantesque !
A. F.– C’est un effort, mais pour revenir au XXe siècle, c’était ce qu’on interdisait à l’hystérique : « Tu ne dois pas mordre dans le fruit de la connaissance ».
Vous avez raison : passer au stade génital, penser sa propre intelligence, demande une espèce de performance cérébrale permanente. Et ces questions que vous vous posez m’habitent depuis toujours ; j’ai imaginé des réponses depuis la naissance de ma fille, en 1964, de manière que je veux de plus en plus consciente.
Six siècles après que l’Occident s’est posé la question « qu’est-ce qu’un homme », il s’interroge aujourd’hui sur « qu’est-ce qu’une femme ». Le devenir femme va de soi par la gestation, alors que le devenir homme est plus problématique, parce qu’il repose entièrement sur la perte et sur la fonction symbolique, avec très peu de réel.
Mais que serait une génitalité responsable des hommes ? C’est un long cheminement de maturité qui commence par accepter la perte (celle du spermatozoïde, celle de l’identité) et se poursuit dans la gratitude pour l’enfant qui lui est donné.
Les hommes doivent comprendre ce qu’est la gestation, et par cette compréhension ils seront des sujets conscients. Au lieu de fantasmer l’utérus artificiel qui leur ferait éliminer la mère, qu’ils fantasment plutôt ce qu’est l’aventure génésique : un vrai utérus, un vrai environnement premier, dont ils doivent faire le voyage, cette fois en conscience.
Cela suppose pour chacun l’altérité, que réellement une femme soit derrière chaque homme, consciemment, du côté du symbolique et du langage comme du côté du corps et de la chair : chaque homme est né d’une femme et il faut maintenant accomplir la naissance psychique des hommes… quitte à ce que les femmes les portent une génération de plus.
L’expérience de la grossesse, restée très obscure, l’expérience analytique du « où ça a été », de l’emboîtement en abyme du matriciel et de la transmission sur un mode, non pas révolutionnaire, mais plutôt asymptotique, sont-elles accessibles aux seules femmes ? À partir du moment où il y a fécondité psychique, c’est valable pour les hommes – exactement comme l’hystérie peut être masculine à partir du moment où l’hystérie ne forclot pas l’utérus mais s’en attribue les compétences ; ce ne serait plus de l’hystérie mais de la gynéconomie, de l’hystéronomie.
La fécondité psychique s’ouvre donc aux deux sexes. La gestation est une performance permanente, et le temps long est celui de la production d’un être vivant par deux autres « humains », avec évidemment une dissymétrie dans l’activité ; mais si le travail du géniteur dans l’attente, l’attention, la patience, la passion de la gestation étayait, se conjuguait pendant neuf mois à ce que représentent la gestation et le temps de la gestation comme temps de travail, de don et de création pour la femme, alors les enfants seraient des enfants « humains ».
La génitalité s’enrichit de donner. « L’homme de génie est celui qui m’en donne », rappelle Paul Valéry[25]. L’homme génital est celui qui devient fécond de ma fécondité.
Ce devrait être l’honneur du Mouvement de libération des femmes d’amener l’homo sapiens à sa dimension d’homo ethicus, c’est-à-dire de lui permettre d’accéder à sa géni(t)alité.
[1] J’ai nommé très tôt au MLF gynocide cette guerre meurtrière faite quotidiennement aux femmes ; l’ONU a adopté ce mot, devenu féminicide pour une meilleure compréhension mondiale.
[2] Amartya Sen, « Pourquoi un déficit de plus de cent millions de femmes ? », op. cit.
[3] Plus de cinq cents femmes ont été assassinées depuis 1993 dans cette ville mexicaine, la plupart torturées et violées ; malgré l’indignation de l’ONU, ces meurtres continuent en toute impunité.
[4] Sigmund Freud, Vue d’ensemble des névroses de transfert, op. cit.
[5] Envie qu’ont les hommes de la capacité procréatrice des femmes, qu’on peut lire dans tous les grands mythes (Zeus avalant Métis pour accoucher d’Athéna, etc.). Cf. note 101 page 178.
[6] Aristote parle d’un « instrument humain ».
[7] Descartes avait imaginé un automate, qu’il avait baptisé Francine.
[8] Pour prendre en compte cette triple activité, des femmes du MLF ont fondé, le 22 avril 1982, la Confédération syndicale des femmes (syndicat de femmes qui font et élèvent les enfants, syndicat de femmes travailleuses à la maison, syndicat de travailleuses professionnelles), dont le slogan était « Les femmes sont trois fois travailleuses ».
[9] Marcel Gauchet, Le Désenchantement du monde, Gallimard, 1985.
[10] Cf. note 102.
[11] Friedrich Engels, L’Origine de la famille, de la propriété et de l’état, op. cit.
[12] Marcel Gauchet, La Condition historique, Stock, 2003.
[13] Marylin French, La Guerre contre les femmes, l’Archipel, 1992.
[14] Susan Faludi, Backlash, des femmes-Antoinette Fouque, 1993.
[15] Angela Davis, Femme, race et classe, op. cit.
[16] Comme nous le clamions au MLF, lors de la lutte contre le franquisme dès 1974.
[17] Peter Brown, Genèse de l’Antiquité tardive, Gallimard, 1983.
[18] « Je suis maître de moi comme de l’univers / Je le suis, je le veux l’être… / Je triomphe aujourd’hui du plus juste courroux » (Corneille, Cinna, Acte V, Scène III).
[19] Cf. « Le discours du (de la) féministe », Gravidanza. Féminologie II, op. cit.
[20] Jean-Louis Auduc, Cécile Rivière, Sauvons les garçons ! Descartes & Cie, 2009.
[21] Marie Darrieussecq, Clèves, POL, 2011.
[22] Claude Lévi-Strauss, Les Structures élémentaires de la parenté, PUF, 1949.
[23] Hervé Le Bras, par exemple, fait allusion au mouvement des femmes : il dit que la dernière conférence mondiale de démographie « a prôné la santé maternelle, ce qui signifiait que la décision d’avoir des enfants revenait avant tout aux femmes. Le slogan féministe ‘un enfant si je veux quand je veux’ s’est soudain mondialisé » (« La peur de l’invasion est grotesque », Libération, 10 mars 2012).
[24] J’avais fait la distinction entre parité « quantitative », simple alternance homme femme, neutralisante, et parité « qualitative », qui élabore une politique hétérosexuée, dès le début des années 1990, largement portée lors de mon mandat de député européen de 1994 à 1999.
[25] Paul Valéry, « Mauvaises pensées et autres » Œuvres II, Gallimard, collection « La Pléiade », 1960.

