LE MLF, MOUVEMENT DE PENSÉE
Géni(t)alité. Féminologie IV, des femmes-Antoinette Fouque, 2023
Entretien avec le philosophe Jean-Joseph Goux.
Jean-Joseph Goux – On s’est reconnu avant de se connaître, puisque finalement on se connaît depuis relativement peu de temps, mais à travers vos actions, vos écrits, et vous à travers les miens, on s’est aperçu qu’on était en grande partie sur la même longueur d’onde. En 68, j’avais écrit un texte en m’appuyant sur un certain nombre d’outils conceptuels de cette époque tels que la sémiologie, l’économie politique critique, la psychanalyse de Lacan, pour mettre en cause les signifiants maîtres que sont le père, le phallus, l’or, la langue, en articulant ces différents domaines dans une critique cohérente[1]. C’était un geste en phase avec les évènements. Il y a une sorte de conjoncture tout à fait unique dont nous avons été à la fois les acteurs et les effets.
Antoinette Fouque – C’était en effet une conjoncture absolument exceptionnelle, entre ces avancées technologiques qui ont permis la maîtrise de la fécondité, et l’aspect conceptuel, puisqu’il s’agissait d’agir et de penser, agir en femme de pensée et penser en femme d’action. Non seulement penser la fécondité mais la gestation, ce que j’appelle la génésique, comme une capacité de pensée : penser ne va pas sans se souvenir et remercier, ce qui est au fond la réalité de la gestation. Se souvenir, forger toute une généalogie tournée vers l’avenir dans une grossesse et en même temps faire don de vie, c’est-à-dire la gratitude, remercier. Il y a dans cet espace comme une possibilité de répondre à la question « Qu’appelle-t-on penser » de Martin Heidegger[2], c’est-à-dire accéder à une nouvelle étape, un nouvel humanisme, une vraie mutation. Avons-nous vraiment avancé ? Je crois que oui, si nous avons encore quelque temps devant nous.
J-J. G. – Je trouve que ce qu’il y a d’extraordinaire dans ce moment est qu’une sociologie aurait été incapable de comprendre ce qui s’est passé. Il s’agissait d’un rapport symbolique, d’un rapport sexuel en quelque sorte : ce qui était pensé, c’était un certain nombre de composantes anthropologiques de la vie elle-même comme le rapport entre parents et enfants, le rapport entre hommes et femmes, cette dimension anthropologique très forte qui semble dépasser le cadre simplement sociologique.
Ce qui est remarquable dans vos prises de position, en rapport avec la sociologie et la situation, est d’avoir affirmé qu’il n’y avait pas d’incompatibilité entre création et procréation.
A. F. – Création et action politique ou la question de la pensée permanente, de la révolution permanente, de la mise au monde permanente, de la conception et de la conceptualisation permanente : ce n’est pas le verbe qui fait chair mais la chair qui fait pensée. A l’instar de Montaigne, je peux dire que « Nous sommes nous-mêmes la matière de nos luttes » : une femme est la matière de ses propres luttes et de son devenir.
Quarante ans ne suffisent pas pour rendre compte de ce mouvement dont on sait qu’il est la plus longue des révolutions. Il s’agit, bien plus qu’un mouvement social, d’un mouvement de civilisation et d’un mouvement anthropologique, et nous avons encore besoin de beaucoup de temps.
Mais nous avons le temps de penser ! Ma mère est née en 1899, autrement dit j’ai connu le XIe siècle, intimement… deux ou trois siècles ne me font pas peur, il faut considérer sur le long terme une évolution pareille.
J-J. G. – La vie publique nous montre bien comment on est encore dans la critique de ces évènements. Ce qui s’est passé à cette époque-là continue à avoir des effets.
A. F. – En même temps, c’est l’avant-goût de ce qui va se passer dans le siècle qui vient. On continue à amender la Constitution, à délivrer des lois, en réalité ce sont des luttes non seulement conscientes mais inconscientes : on a parlé d’indépendance économique pour les femmes, d’indépendance sexuelle ou érotique, mais l’indépendance symbolique est très loin d’être achevée.
J-J. G. – Vous avez très bien montré que tout ce qui concerne la transmission mère fille reste inconnu alors que la civilisation du point de vue symbolique, historique, est entièrement structurée par le système patriarcal. Ce que transmet la mère est tout à fait obscur et n’est pas travaillé de la même façon que la relation père fils.
A.F. – Non seulement le fils est configuré par le père mais la fille dans nos cultures se doit d’être la fille du père, que j’appelle la filse. Du côté de la mère, on perçoit très souvent un sentiment de danger énorme, si bien qu’il faut faire en sorte que la mère et la fille ne s’entendent pas, qu’elles ne parlent pas la même langue. La fille doit passer du premier objet d’amour, la mère, au père et entrer dans un matricide absolu, se coupant de ses compétences matricielles, pas seulement charnelles. La procréation restant encore hors symbolique, forclose, cela ne peut qu’induire des troubles, des dénis de grossesse, des infanticides…
Nous parlions l’autre jour de ce que j’appelle l’envie de l’utérus à propos du Dieu de l’Ancien Testament, jaloux de la fécondité des déesses mères. Yves Bonnefoy, qui est un grand poète, l’auteur de L’Arrière-pays[3], raconte que Zeus a avalé Métis et accouché par la tête de la filse, la guerrière toute armée, Athéna, qui renvoie les Érinyes sous terre pour établir la démocratie des enfants de la terre : les Athéniens ont fondé la première démocratie matricide. Être un enfant de la terre signifie qu’on ne naît plus d’un corps de femme, on renie la chair, la matière, la terre première, l’amour premier. Tout ça est su, établi, tout le monde l’a vu, tout le monde s’en moque ; il faut qu’on continue. Et on ne tire pas les conséquences politiques de cette situation qui est le meurtre permanent des femmes.
J-J. G. – Il y a des histoires pour enfants, des contes, où l’on élimine tout ce qui pourrait renvoyer à la différence des sexes. On essaye de trouver des moyens d’annuler la question.
A. F. – Ce processus de dématérialisation est terrible : on élimine le sexe au profit des genres, on ambitionne même de se débarrasser des genres et de ne plus faire mention du sexe sur la carte d’identité – de mention de races, c’est évident, puisque les races n’existent pas. Alors que les sexes non seulement existent mais ils sont la condition de la perpétuation de l’espèce !
Le fantasme est celui d’inventer l’utérus artificiel, de déshumaniser l’humanité dans sa chair, de consacrer la pensée unique, l’économie unique. Le Un, c’est toujours l’équivalent du Tout, le Tout Un. Personne ne veut entendre que le libéralisme, dans ces violences qu’il inscrit dans le monde entier, dans l’appauvrissement des pauvres, dans toutes ces horreurs, représente une forme de totalitarisme proche du fascisme. Je crois que la planète attend que tout le monde soit converti à ce libéralisme et que le réveil des consciences sera du côté des femmes…
Quant à la question du genre… On sait quelle fonction l’homosexualité a pour les garçons dans la civilisation occidentale. Pour les filles, c’est une fonction structurante d’identité : l’homosexuation à la mère transmet la matricialité ou les compétences particulières aux femmes. Après, libre à chacun ou à chacune de vivre suivant ses orientations sexuelles ou ses choix. Mais que cette idéologie du genre, momentanée dans le développement ou marginale, vienne s’imposer comme idéologie dominante, c’est dangereux ! Je pense que le queer est un danger. C’est là-dessus qu’on s’est séparées avec Monique Wittig.
J-J. G. – Aller vers l’Autre… comment penser la sortie de cette forteresse de l’Un où on est enfermé ? Vous accordez une place centrale à la procréation dans votre réflexion.
A. F. – Procréation ou gestation parce que cela concerne les hommes autant que les femmes. Il faut la reconnaissance que la gestation est le paradigme de l’éthique, non seulement acceptation de l’autre, d’un corps étranger, dans son corps propre, mais désir de l’autre. Penser à l’autre, penser avec. Progressivement se sentir occupé par l’autre qui est environné de cette chair pensante. Ce n’est plus l’amour de la sagesse mais au contraire la sagesse de l’amour qui fait que la vie continue et avance, loin de ce retour au même, le retour révolutionnaire du fils sur le corps de la mère, l’inceste, l’éternel retour : la préposition pro- remplace le préfixe in-. Tout ce qui était inconnu, impropre, immonde, impossible, tout le réel, devient le vivant procréé, projeté, programmé…
Une pensée génésique, une pensée de l’engendrement, qui concerne aussi bien les hommes que les femmes, dans un champ nouveau, différent, que j’appelle féminologie.
J’ai toujours pensé que le lieu que les femmes cherchent était le lieu du non lieu, qu’il fallait donner lieu, MLF, Maisons des Femmes, maison d’édition : toujours repenser la maison comme un lieu matriciel, non pas tellement un lieu protecteur mais un lieu producteur. C’est l’utérus à partir d’où produire quelque chose.
Un de mes slogans au MLF était provocateur : « L’usine est aux ouvriers, l’utérus est aux femmes. La production de vivant nous appartient[4] ». C’est vrai, la production de vivant nous appartient, nous avons un outil de production en nous, nous voulions en faire un moment de pensée, un mouvement de pensée pour essayer de changer la logique qui nous contraignait.
Dans vos textes, vous rappeliez ce qu’Auguste Comte avait écrit, que les trois cœurs battants de la révolution étaient les femmes, les artistes et les ouvriers. Oui, avec le mouvement des femmes, le mouvement ouvrier et le mouvement étudiant, les choses se sont transformées ; et quand les artistes sortiront de leur tour d’ivoire et cesseront de ne penser qu’à leur « moi, je », et rejoindront le mouvement de pensée, leur aide sera précieuse, sans doute… mais j’attends plus des femmes en gésine – aidées de quelques philosophes, bien sûr – que des Narcisse en auto-contemplation.
[1] Jean-Joseph Goux, « Numismatiques », Freud, Marx. Économie et symbolique, Seuil, 1973.
[2] Martin Heidegger, Qu’appelle-t-on penser ? PUF, 1992.
[3] Yves Bonnefoy, L’Arrière-pays, Flammarion, 1982.
[4] Slogan élaboré et clamé durant la grande manifestation du 6 octobre 1979 pour le renouvellement de la loi Veil de 1975 sur l’I.V.G. Nous étions plus de 50 000 femmes dans la rue.

