LA PROSTITUTION EST L’AVENIR… DE L’HOMME
Géni(t)alité. Féminologie IV, des femmes-Antoinette Fouque, 2023
Texte écrit pour le Festival du Livre de Mouans-Sartoux (du 5 au 7 octobre 2012), alors que le débat fait rage autour de la proposition de loi visant à pénaliser les clients de la prostitution le 7 décembre 2011 (elle sera suivie d’une nouvelle proposition le 10 octobre 2013 et finalement adoptée en avril 2016).
On me demande souvent quelle est ma position à propos de la prostitution, qui fait partie de ces questions où il faudrait répondre sans nuance qu’on est « pour » ou « contre ».
Je suis née dans le quartier interdit de Marseille, celui des maisons closes ; dans mon enfance, on me mettait sans cesse en garde contre la traite des Blanches. J’ai grandi dans la proximité de cette situation, je l’ai observée de près. Je connais par cœur ce poème de Desnos qui commence par « Les putains de Marseille ont des sœurs océanes[1] » ; je suis allée à Shanghai, à Sao Paulo, à San Diego : naître femme dans un port et plus encore à Marseille au siècle dernier, c’était être destinée à la prostitution.
Autrefois, toute femme qui obtenait de l’argent ou des biens contre son corps était qualifiée de prostituée – même la Montespan. Il y avait des statuts différents suivant qui était le protecteur : de la favorite du roi à l’épouse qui rendait des services contre la légitimité conjugale. Tout cela a été éclairci, défait. Le viol conjugal est condamné et la prostitution conjugale n’est plus de mise.
Ensuite, il y a eu la distinction prostitution forcée et prostitution libre dans un univers soi-disant libéral ; mais, dans cet univers, toute prostitution est un esclavage, parce que l’hyper libéralisme qui marchandise les corps (y compris d’une femme libre, c’est-à-dire libertine) est un esclavage.
La traite généralisée des corps est devenue un commerce international, menée par une industrie du sexe liée au crime organisé, qui entraîne l’explosion de camps de dressage ou d’eros centers… Elle concerne essentiellement des femmes déportées d’un pays à l’autre (en Europe par exemple depuis les pays de l’Est), des enfants (la pédophilie) – ou, sur un autre plan, des ouvriers très pauvres déplacés au gré des impératifs financiers. La dérive libérale, c’est la libéralisation de la femme marchandise[2], exaltée par un Occident libertin qui fait déraper la sexualité dans la pornographie, relayée par la gigantesque diffusion d’Internet.
Aujourd’hui, on nous parle de rétablir les maisons closes en prétendant qu’elles seraient « ouvertes », alors qu’elles seront ouvertes aux hommes et fermées aux femmes, puisque 80 % des prostituées qui sont dans la rue sont des femmes d’origine étrangère (20 % d’Europe de l’Est, 60 % d’Africaines) : des esclaves, travailleuses immigrantes et clandestines. C’est une déportation de femmes prises et amenées comme au temps de la traite des Blanches – maintenant traite des Noires ou des Africaines. Que vont faire les maisons closes ? Leur donner des papiers ? Légaliser leur statut ? Il ne s’agit pas de libérer les femmes de la rue, il s’agit de libéraliser les femmes comme marchandises dans un abattoir.
Je suis donc contre la réouverture des maisons closes en France. J’ai beaucoup travaillé sur ces questions au Parlement européen quand j’étais députée[3]. Il y avait un cynisme dans l’Europe du Nord qui consistait à distinguer une prostitution « libre » et une prostitution « forcée », celle-ci devant être interdite comme traite des êtres humains, condamnée par l’ONU.
Déjà dans les années 1970, en plein Mouvement de libération des femmes, un certain féminisme, plus ou moins radical, confondait libération et libéralisation et Ulla, à la tête du mouvement des prostituées de Lyon, prétendant ne pas avoir de proxénète, clamait vouloir se « prostituer librement », lors d’un meeting à la Mutualité… quelques années plus tard, elle a demandé comment on avait pu croire qu’elle était sans mac.
Le machisme reproduit au niveau des micro-économies cette libéralisation mondiale : les « tournantes » fonctionnent pour créer des prostituées de proximité, soumises par ces viols collectifs, pour soulager de pauvres garçons pris dans leur misère, bientôt proxénètes de quartier, qui finissent par les brûler dans les locaux de poubelles quand elles refusent de devenir un objet de jouissance[4]. Cela ne se passerait pas en banlieue s’il n’existait pas une traite des êtres humains sur la terre entière. La relation est évidente entre la pornographie et la prostitution, la prostitution et l’assassinat.
D’un autre côté, pour que ces femmes soient des objets réservés, elles doivent sortir voilées : la tradition les enferme ou leur interdit ceci ou cela. Il y a une sorte d’écho en miroir de l’extrême pudeur d’un côté et de l’extrême dévergondage de l’autre.
Ce sont deux excès qui se répondent et correspondent tous les deux à la mise en esclavage des femmes, soit par soumission extrême soit par marchandisation extrême. On voit bien comment le libéralisme s’oppose à l’intégration des femmes et à la libération des deux grandes charges dont elles sont porteuses, la fécondité et le plaisir.
Il y a une exploitation économique, une exploitation politique, une exploitation symbolique, qui s’est mise en place dès que les hommes ont relégué les femmes à ces deux métiers qui n’en sont pas : le plus vieux du monde, la prostitution, et le plus beau du monde, la maternité.
La prostitution est l’avenir… de l’homme.
Il s’agit surtout de la plus vieille habitude du monde, liée à l’image du corps, aux religions, à tout le fonctionnement du phallocentrisme et du logocentrisme ; il s’avère très difficile de changer autrement qu’en la retournant, c’est-à-dire en inversant de manière féministe la situation.
Il y aurait ainsi des femmes qui, elles, se prostitueraient occasionnellement (une étudiante qui a plusieurs amants pour lui payer ses études, ça n’est pas de la prostitution) ; celles-là seraient les vraies libérales. Dans la guerre libertine, il y a des Juliette[5] qui se lancent à corps perdus dans le carnage. Ces libertaires voient quelque liberté, quelque libération même, à travers le marché, et continuent à identifier dans le nouveau grand récit post-moderne (« le divin marché » comme l’appelle Dany-Robert Dufour[6]) une possibilité d’émancipation.
Pourquoi ne considère-t-on pas que les femmes sont en voie de libération, plutôt que de penser que leur consentement est libre et éclairé ? Si on sait que 70% des prostituées ont été violées ou victimes d’un inceste, on peut se questionner sur la servitude volontaire. Si on fait démarrer la soumission des femmes comme le fait Freud dans son grand récit à l’ère glaciaire, comment peut-on parler de liberté ? Le consentement libre et éclairé est un consentement d’esclaves en voie de libération, s’agissant des femmes et des prostituées.
Or le MLF, poursuivant Mai 68, a voulu la libération sexuelle dans l’ensemble de sa dimension : libération des mœurs et libération d’une maternité esclave, pour retrouver une maternité conquérante comme une liberté sexuelle triomphante.
Ces deux « métiers » sont indissociables : si on libère la maman, on libère la putain ; et si on ne libère pas la putain, on ne libère pas non plus la maman.
Dans la maternité, la liberté, c’était de pouvoir maîtriser l’enfant ; ce qui est difficile dans la prostitution, c’est de définir l’objet, qui est le plaisir de l’homme, son besoin, sa demande.
À l’époque de la lutte pour l’IVG, quand on a posé « un enfant si je veux, quand je veux », on n’a pas demandé à qui était l’enfant : l’enfant est à l’enfant. Il ne s’agissait plus de donner un enfant à quelqu’un, comme la fille du puisatier n’avait qu’une fonction de passage[7].
Ce qui me révolte dans la prostitution, c’est ce « donner du plaisir à », donner un orgasme à un homme qui en a envie et qui ne se demande pas de quoi la femme, elle, a envie. Est-ce que la prostituée partage le plaisir en question ? Justement pas. Elle obtient de l’argent contre du plaisir : ce qui est proprement sexuel n’est pas partagé, ce qui met en évidence le rapport de dissymétrie et d’exploitation. Or ce qui est de l’intime doit être partagé dans l’intimité, et ce qui est de l’objet peut être frivole et vendu. Ceux qui défendent la prostitution comme un commerce équitable se trompent parce qu’il y a un décalage entre ce qui est éprouvé et ce qui est vendu.
Qu’on ne vienne pas nous raconter que les prostituées vendent un service !
En envisageant la prostitution comme un service comme un autre, sans aucun dommage particulier, on ne prend pas en considération la dimension psychique d’une activité du corps, qui est après tout un corps humain, donc la dimension psycho sexuelle ; on reste dans une perspective d’abolition de toutes les lois obtenues sur la violence, le corps et le psychisme. Ce n’est pas la même chose de vendre sa force de travail comme ouvrier que de louer une partie intime de son corps et donner du plaisir à quelqu’un sans en éprouver.
Sans désir et sans amour, sans émotion, sans jouissance, sans affect, sans sensation, sans plaisir… sans rien d’humain, finalement, sans rien de sexuel… la marchandisation transforme le vivant en chair morte, en animal mort.
J’ai entendu Marcela Iacub dire qu’il n’est pas interdit de rêver d’un monde où la prostitution serait sur le même plan que la gastronomie, « presque une forme d’art » et que « les femmes peuvent avoir envie de consommer les hommes comme les hommes ont envie de consommer les femmes[8] ». Qui donc serait mangé ? Consommer, manger, s’agissant du rapport à la sexualité, ne serait-ce pas une volonté de retour au cannibalisme ? De plus, de quelle gastronomie ? Des fast-food de l’économie libérale ou de la grande cuisine ?
En définissant l’atome de parenté par l’échange des femmes, Lévi-Strauss a décrit un ordre symbolique fondé sur ce « don » d’« objets » entre deux hommes ou deux familles patriarcales ; dès lors, la prostitution fait partie intégrante de la structuration sociale. Les psychanalystes – Lacan le premier – ont emboîté le pas à Lévi-Strauss sur cet ordre symbolique, lequel est, pour le coup, un ordre donné, une ordonnance, qui fait que les femmes et la procréation se trouvent forcloses, donc discriminées dans l’intégralité de la société et des sociétés.
La prostitution n’est pas un couple : c’est un trio, structurellement.
La prostitution est une partie de billard à trois bandes : le prostitueur (le proxénète), la prostituée qu’il prostitue (participe passé, la prostituée n’est pas active) et le prostituant (actif).
On débat actuellement sur l’opportunité de pénaliser le client. Mais un homme « normal » qui consomme tranquillement des prostituées, qui en tire un plaisir ou un mieux vivre, et qui ne se pose pas de questions morales en ces temps libéraux libertins, ne va pas adopter une politique juridique de répression ! Il faudrait pour cela qu’il pense la question de la prostitution au-delà de sa satisfaction, dans le cadre d’une domination des sexes.
Si on supprime le client, qu’est-ce qui va rester, le prostitueur et la prostituée ? Non : sans prostituant, il n’y a pas de prostitueur ; et sans prostitueur, il n’y a pas de prostituant non plus.
Je suis contre la prostitution comme contrat entre deux hommes dont la marchandise est une femme, triangulation qui réifie la femme comme objet ou valeur d’échange.
L’abolition de la prostitution doit se formuler ainsi : il est interdit de prostituer un être humain, c’est-à-dire d’acheter ses services sexuels. La loi nomme ce qui est illégal et illégitime : il est interdit de prostituer un homme ou une femme (pas de se prostituer), c’est-à-dire qu’un homme ou une femme prenne un autre homme ou femme pour objet pour jouir.
Que les femmes jouissent où elles veulent, quand elles veulent, avec qui elles veulent ! Leur corps leur appartient, on ne cessera jamais de le rappeler.
Car abolir la prostitution, c’est abolir l’ordre symbolique de la marchandisation des femmes par les hommes, renoncer à cette société androcentrée et phallocentrée, quitter une métaphysique qui n’est pas une pensée, complètement nouée à la pulsion de mort de qui doit renoncer à fabriquer de la vie. Sortir de l’Œdipe, ne plus tourner en rond autour du phallus en boitant, mais essayer de penser un ordre symbolique du don de vie – et pas du meurtre du père ou de la haine de la mère. Un ordre symbolique qui fonctionnerait sur la production de vie plutôt que sur l’inceste et la pulsion de mort : passer d’un monde de la gestion anale et capitaliste à un monde de gestation. Cette économie génésique représente tout l’avenir.
Comme on a aboli l’esclavage maternel avec « un enfant si je veux quand je veux » et la maîtrise de la fécondité, les femmes doivent pouvoir dire « une relation sexuelle quand je veux si je veux », libre (pas librement consentie), libérée de toute traite symbolique.
La traite réelle n’est là que pour mettre en évidence la traite symbolique, c’est-à-dire le traitement des femmes par le patriarcat, la domination masculine, le phallocentrisme, les monothéismes. Si cette puissance « mono » est abolie et que ce qui était considéré comme l’autre est soi-même un sujet, un individu, à ce moment-là c’est un tournant anthropologique : ce sera la première fois dans l’histoire de l’humanité que le sexe des femmes ne sera pas au service des hommes. C’est aussi vieux que le monde mais le vieux monde est en train de s’effondrer.
[1] Robert Desnos, « Le Fard des Argonautes », Corps et biens, Gallimard, 1930.
[2] Christa Wichterich, La Femme mondialisée, Actes Sud, 1999.
[3] Amendements proposés par Antoinette Fouque au Parlement européen dans le cadre de la CIG (Conférence intergouvernementale), qui conduiront le traité d’Amsterdam à inscrire dans son article K.1 la lutte contre la traite des êtres humains.
[4] Cf. « Mais où conduit le désordre immoral », p. 111.
[5] Sade, Histoire de Juliette, ou Les Prospérités du vice, 1797.
[6] Dany-Robert Dufour, L’individu qui vient … après le libéralisme, Denoël, 2011.
[7] En donnant l’enfant à ses beaux-parents, Raimu répète : « Cet enfant est à moi, à moi, c’est un garçon ! » (La Fille du puisatier, film de Marcel Pagnol, 1940)
[8] « Un ordre moral remplacé par un nouvel ordre sexuel », Libération, 4 octobre 2002.

